26340 - Protestants de Séderon 1

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Abjurations collectives à Séderon, le 05 octobre 1685

Deux actes d'abjuration

Le 5 octobre 1685, les registres paroissiaux de Séderon présentent deux actes très particuliers. Sur un recto verso, en fin de cahier annuel, le vicaire perpétuel du lieu, Messire Philippe ARNAUD (originaire de Savournon-05), note d’une écriture serrée l’abjuration collective de plusieurs familles importantes du village et leurs alliés. Je vous renvoie au très bel article de Georges POGGIO (Lou Trepoun n° 38, juin 2005).

Si chacun sait que Montbrun-les-Bains - à travers son seigneur Charles DUPUY-MONTBRUN dit « le Brave » - a connu une période protestante, qui a encore en mémoire que Séderon n’a pas été épargnée par la Réforme, non plus que Barret-de-Lioure ?

Contexte historique

Le contexte historique est très précis. Dix jours plus tard, Louis XIV signera la Révocation de l’Edit de Nantes. La France a vécu la violence des Guerres de Religion, un moment apaisées entre la signature de l’Edit de Nantes par Henri IV (1598) et la mort de ce dernier (1610).

Les Réformés qui ont pu jouir d’une grande liberté de culte pendant cette courte période, la perdent par petites touches à partir de l’accession au trône de Louis XIII (durant la Régence de Marie de Médicis, sa mère, italienne et fervente catholique) jusqu’à subir abjurations et baptêmes forcés, dragonnades et galères pour les plus récalcitrants. La répression est virulente sous le gouvernement de Richelieu (destruction des forteresses : Mévouillon) et les exactions également partagées entre catholiques et protestants selon que le seigneur du lieu est de l’une ou l’autre confession. Pour beaucoup la seule issue est l’exode vers la Suisse puis vers les Pays-Bas et l’Angleterre.

Partir ou rester ?

Mais il est préférable de laisser un représentant de la famille pour garder les terres et les biens en attendant le retour à des temps plus cléments. Celui-là devra abjurer et montrer des « marques de catholicité » plus que convaincantes. Saura-t-il s’intégrer à la communauté catholique, restera-t-il en marge, marqué du sceau de Nouveaux Convertis ou retournera-t-il à l’hérésie dès qu’il en aura la possibilité ?

Reconstituer les familles telles qu’elles étaient le 05.10.1685 d’après les deux actes d’abjuration, les compléter grâce à la consultation des registres paroissiaux, essayer de trouver des ascendants et des descendants de ces protestants et chercher les lieux d’exode éventuel, voilà ce qui m’a occupé cet hiver.

Les personnes citées dans la première page

Voir la transcription 1
Abjurations du 05 octobre 1695 (1)

1. David ROUBAUD et Françoise MICHEL sa femme,

2. Clere ROUBAUD veufve a feu Gaspard DUMONT et sa famille, qui sont :

- Charles DUMONT et Marg(ueri)te CARLOTTE sa femme,
- Balthasar DUMONT et Honorade DUMONT filz dud' Charles
- et Margueritte OFFRER de Montbrun servante de lad(ite)' Clere ROUBAUD
- avec Moise DUMONT filz de lad' Clere ;

3. Gaspard BONNEFOY et Clere DUMONT sa femme

- avec sa petite famille qui sont encor(e) dans l’état d'innoscence ;

4. Marc ROUBAUD et sa famille qui sont Françoise JEAN sa femme,

- Clere ROUBAUD
- Jean
- et Catherine ROUBAUD
- et leurs enfants
- et Jeanne ROUBAUD sœur dud' Marc ;

5. Pierre MOURIER et sa famille qui sont

- André et Margueritte AVON femme dud' André.
- Jean mourier
- ses enfants

6. Damoiselle Catherine MAIGRE femme de M(essi)re Nicholas BONNEFOY N(otai)re et sa famille, qui sont

- Charles,
- Jean,
- François,
- Gaspard,
- Françoise
- Margueritte BONNEFOY leurs enfants.

7. Anne VERDETY et sa famille qui sont (voir Pierre DUMONT n°13)

- Antoine,
- Pol
- et Jean DUMONT ses enfants ;

8. Damoiselle Isabeau ROURE fa(em)me de Louis DUMONT. (n°14)

9. Gaspard CHAMOUX et sa famille qui sont G(C)laudine GUILLABERT sa femme

- Adam et Clere MOURIER femme dud' Adam
- ** et Pierre
- Gaspard ses enfants.

10. Demoiselle Jacqueline BERTOY femme de Louis BONNEFOY. (n°12)

11. Marc DUMONT et sa famille qui sont Catherine BARRILLON sa femme,

- Pol
- Henric
- et Elizabeth DUMONT ses enfants.
Abjurations du 05 octobre 1695 (2)

Les personnes citées dans la seconde page

Voir la transcription 2

12. Louis BONNEFOY mari de Jaqueline BERTOY (n°10)

13. Pierre DUMONT mari d' Anne VARDETI (n°7)

14. * Louis DUMONT mari de Isabeau ROURE qui a abjuré (n°8)

15. et Marie MADALEN femme d’ Antoine DUMONT

16. Margueritte VALENCE

17. et Isabeau MARCEL fille de feu Antoine et de Judit BONNEFOY du lieu d’Eygalayes

Analyse de ces actes

Quand ?

Tout d’abord le 5 octobre 1685 était un vendredi. Cela laisse à nos malheureux réformés le temps de se remettre de cette humiliante épreuve avant de se rendre à l’office du dimanche et au catéchisme pour les « Nouveaux Convertis » qui le suit. Ils devront assister sans manquement à ce double office sous peine d’être accusés d’être retombés dans l’erreur. Ce serait alors les galères pour les hommes et le couvent des Ursulines pour les jeunes filles. Quant aux enfants ils seraient retirés aux leurs et confiés à des familles d’ « Anciens Catholiques » pour être élevés dans une stricte religion. Car « la caque sent toujours le hareng » disait-on à propos de ces Réformés convertis qui gardaient certainement une bible protestante derrière leur boîte à sel.

Comment ?

Ensuite pourquoi 2 actes d’abjuration le même jour ? Il a dû y avoir une « rafle » qui a permis de réunir à l’église le plus grand nombre de ces protestants ramassés chez eux, dans leurs échoppes ou ateliers. Mais parmi ces hérétiques connus de tous, il manquait deux jeunes filles et des conjoints (n° 12, 13, 14 & 15) qui furent probablement trouvés aux champs, dans les étables, de retour d’une visite dans les fermes écartées où on avait porté assistance à un vieux parent ou encore ramené le bouc du voisin. Ce qui donne lieu à ce second acte d’abjuration signé par les mêmes témoins restés à portée de plume.

Pourquoi ?

Mais surtout pourquoi fallait-il faire abjurer tous ces protestants alors que chacun savait que la Révocation de l’Edit de Nantes ne tarderait plus ? C’était suffisamment grave pour qu’aucun protestant n’ignore la menace que cela représentait pour sa liberté de conscience et son droit au travail. Le « Roy » avait négocié dans les actes préparatoires à la Révocation que seules les villes et villages qui pourraient se prévaloir d’un nombre suffisant de protestants et d’un temple existant au jour de la Révocation pourraient le conserver. Il était donc important de tout mettre en œuvre pour n’en conserver qu’un minimum. L’évêque de Gap y avait veillé et préparé cette opération de longue date. La destruction des temples s’est accentuée dans le diocèse de Gap tout au long du XVIIème siècle et une aide aux Nouveaux Convertis est organisée, le plus souvent au bénéfice des régents des écoles, des prédicants et des pasteurs. Car rejetés de leur communauté d’origine, ils ne trouvent plus de travail.

Voici le cadre historique et local dans lequel se situent ces 2 actes d’abjuration. Dans un premier temps, une famille m’a particulièrement intéressé : celle du notaire BONNEFOY, sa femme Catherine MAIGRE et ses enfants. Son abjuration est-elle sincère ou purement circonstancielle ? La Révocation impliquait aussi que pour conserver leur charge héréditaire et pouvoir l’exercer, les notaires devraient se convertir.

Qui ?

Reconstituer les familles d’Anciens Catholiques ne présente pas de difficultés majeures. La consultation des registres paroissiaux permet la plupart du temps de remonter le temps jusque vers les années 1650, voire 1600 lorsque ces registres sont conservés en bon état. Ce n’est souvent qu’une question de patience. Il n’en va pas de même pour les protestants qui, bien évidemment, n’étaient ni baptisés ni mariés, encore moins inhumés en terre consacrée selon le rite catholique. [1]

C’est donc la première fois que le nom du notaire royal BONNEFOY apparaît. Bien qu’il soit fait mention de sa femme, Catherine MAIGRE, et de ses enfants dans cette abjuration, on ne trouve aucune trace de mariage ni de baptêmes dans le registre paroissial de Séderon, encore moins de l’ascendance du notaire.

En ce qui concerne l’absence de baptêmes, cela signifie que, jusqu’à ce jour fatidique du 5 octobre, les familles protestantes de Séderon n’ont pas été inquiétées par une pression cléricale qui a confiné au harcèlement dans d’autres villages du diocèse où les enfants de protestants « en l’état d’innoscence » [2] étaient enrôlés de force dans les classes de catéchisme.

Pour le mariage, l’absence d’acte tant dans les paroissiaux que dans les contrats de mariage des notaires du canton semble indiquer que l’épouse vient de plus loin.

Me voilà donc à la recherche d’un mariage BONNEFOY-MAIGRE dont je ne trouve pas trace non plus sur les tables de mariage du CGDP [3]]]. Je lance alors un appel sur le forum de généalogie de la Drôme [4] et obtiens assez rapidement une réponse de la part de Christine LOMBARD. Cela inaugurera une longue correspondance, via internet [5].


Un Contrat de Mariage

Dans un premier temps Christine m’envoie le contrat de mariage de Nicollas BONNEFOY & Catherinne MAIGRE. Il me faut une après-midi pour le transcrire.

Cm Nicollas BONNEFOY - Catherinne MAIGRE (1)
Cm BONNEFOY x MAIGRE 1.JPG

Mariage faict et
passé entre M(essi)re Nicollas
BONNEFOY no(tai)re royal de
Séderon en Provance d’une
part
Et
Damoy(se)lle Catherinne
MAIGRE du lieu d’Orpierre
d’autre
Au nom de dieu soit et plaise
L’an mil six cent soixante quatre et le quatrième…
Cm N. BONNEFOY
C. MAIGRE (2)


En résumant, il en ressort ceci :

Voir la transcription partielle du CM

CM 04/09/1664 reçu par Me MAIGRE, notaire royal du lieu d’Orpierre (05)

- de BONNEFOY Nicollas, notaire royal de Séderon en « Provance »
fs de Henric et Isabeau RICOU
- et MAIGRE Catherinne
fa de Jean et Françoise AUTHARD de BRAGARD

Cela nous reporte vingt ans en arrière, ce qui signifie que le plus vieux des enfants cités dans l’abjuration est quasi adulte le 5 octobre 1685, la majorité étant à 25 ans, à l’époque.

Sans vouloir brûler les étapes, voyons ce que nous apprend ce contrat sur les généalogies des deux familles.

Nicollas BONNEFOY

Il était notaire et fils d’Henric, autre notaire royal de Séderon, et d’Isabeau RICOU (nom de famille bien connu ; Isabeau étant la forme ancienne d’Elizabeth). Parents présents à ce mariage : Louys BONNEFOY « aussy notaire dudit Séderon », son oncle (beau lignage !) et Anthoine MARCEL, « son beau-frère d’Eigallayes ». On comprend mieux alors qui est Isabeau MARCEL, d’Eygalayes (n°17, citée dans la 2nde abjuration) et le lien fraternel peut être définitivement établi entre Nicollas et Judith.

Afin d’éviter de trop longues explications sans grand intérêt, j’indique simplement que Gaspard BONNEFOY (n°3 de la 1ère abjuration) est frère de Nicollas.

Pour compléter ces premiers éléments, reste à trouver le père d’Henric et Louys, notaires.

Les relevés cités dans « Lou Trepoun » [6] font mention d’un Jehan BONNEFOY, notaire, qui fut consul de Séderon en 1620. On ne peut, pour l’instant, que supposer, grâce au caractère héréditaire de la transmission de la charge de notaire, qu’il était leur père.

Nous avons déjà bien avancé dans la reconstitution de cette noble famille de Séderon. Passons maintenant à la famille de la future épouse.

Catherinne MAIGRE (ou MAYGRE selon les actes)

Elle est issue de la grande famille MAIGRE d’Orpierre (05) dans laquelle se rencontrent marchands, notaires, conseiller du Roy, lieutenant particulier au baillage, avocat en la cour, tous descendants de Guillaume MAIGRE, Seigneur et Hôte d’Orpierre aux environs de 1500, comme on peut le lire dans l’Armorial Haut-Alpin [7]. C’est aussi une famille protestante. Le notaire MAIGRE qui dresse le contrat de mariage (probablement le grand-père Jean), est le notaire qui dresse nombre d’autres contrats de mariage entre protestants ou Nouveaux Convertis des environs.

Dans son contrat de mariage, Catherinne est accompagnée de son père Jean « le jeune », marchand à Orpierre et de ses oncles paternels Ellizée, syndic du consistoire d’Orpierre, et François [8]. L’assistent aussi sa mère Françoise AUTARD de BRAGARD, autre famille noble de Provence [9], fille de Paul [10] et de Françoise de PÉRISSOL ; et son oncle maternel Samson, Sieur de BRAGARD, maréchal des logis dans la compagnie d’ordonnance du duc de LESDIGUIERES.

Leurs enfants

Tableau de descendance BONNEFOY MAIGRE BONNEFOY MAIGRE desc.jpg

Voici donc reconstituées les familles BONNEFOY et MAIGRE

Quant aux enfants, puisqu’ils sont dès ce jour reçus « au sein de l’église catholique, apostolique et romaine »,
les paroissiaux porteront désormais les traces de leurs mariages, décès et des baptêmes de leurs propres enfants. De l’âge approximatif inscrit par le curé à leur décès, j’ai essayé de retrouver leur rang de naissance. Voici donc reconstituées les familles BONNEFOY et MAIGRE, toutes deux protestantes, telles que nous pouvons les connaître en ce 5 octobre 1685, à travers ces 2 actes d’abjuration et le contrat de mariage de nos nobles époux.


En guise de conclusion provisoire

Je me suis attaché à faire la même recherche pour les autres familles citées et à essayer de trouver de même les descendants de tous ces protestants. Comme je le disais plus haut, cela m’a amené à créer un forum de généalogie spécifique qui a permis, par la réunion de toutes nos données, de retracer ces généalogies jusqu’aux représentants actuels, du moins pour ceux qu’il a été possible de retrouver. Cela fera l’objet d’un autre article ainsi que d’une :

Exposition sur les Protestants de Séderon, Montbrun et Barret-de-Lioure, 05 / 08 août 2006, « audit Barret »

  • Publié dans "La Lettre du CGDP", 2e trimestre 2006

(Lire la suite de Protestants de Séderon 2)

Référence.png Notes et références

  1. Les sources sont donc moins accessibles : registres du désert, Contrats de Mariage notariés.
  2. C’est-à-dire non baptisés.
  3. Cercle Généalogique de la Drôme Provençale, à Montélimar
  4. [email protected]
  5. et la création d’un autre forum de généalogie dédié à nos Protestants : [email protected]
  6. Lou Trepoun : Organe de l’association de défense du patrimoine de Séderon : l’Essaillon
  7. Ouvrage de M. Jean GROSDIDIER de MATONS
  8. Catherine MAIGRE avait aussi une tante Marguerite, femme de Paul BARILLON (voir n° 11 du 1er acte d’abjuration)
  9. le premier, Charles AUTARD de BRAGARD, étant de Sisteron, en 1484
  10. lui-même fils de Balthazard, châtelain d’Orpierre


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