85255 - Les sièges de l'abbaye de Saint-Michel-de-L'Herm (1568-1569)

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  • Article de 1890

Les sièges de l'abbaye de Saint-Michel-de-L'Herm (1568-1569)

Après avoir ruiné de fond en comble les églises de Fontenay (5 septembre 1568) et, pendant plusieurs jours, saccagé cette malheureuse ville, les protestants vainqueurs poursuivaient en Bas-Poitou leurs exploits sanguinaires, pillant et brûlant sans pitié les monuments religieux qui se trouvaient sur leur passage. La désolation était partout, dans les villes comme dans les campagnes, et l'évêque de Luçon lui-même se voyait contraint d'abandonner son palais épiscopal en cendres , après .avoir fait transporter quatre pipes, remplies des papiers et des objets les plus précieux, dans l'abbaye de Saint-Michel-en-l'Herm. Ce monastère, qui était alors la place de sûreté des catholiques de cette région et qui. jusque-là semblait avoir échappé au vandalisme des protestants, allait bientôt partager le sort commun et tomber lui aussi sous leurs coups.

Au dire de La Popelinière, un fort, et une église auraient été élevés à Saint-Michel pendant l'occupation anglaise.

Cette dernière, construite de façon à pouvoir supporter un siège, avait des dimensions considérables. Des cloîtres y étaient attenants ainsi que les autres bâtiments destinés à l'usage des religieux. Le tout était entouré d'une muraille fort épaisse, percée de nombreuses meurtrières. Mais dans les derniers temps, on avait été obligé de la fortifier de bastions à angles saillants et d'un fossé très profond, afin d'opposer aux armes à feu une résistance plus grande 1. Au milieu de cette enceinte se dressait une tour de plusieurs étages, dominant le pays et dans laquelle les religieux avaient amassé un grand nombre d'engins de défense. En prévision d'un siège prochain, la puissante abbaye avait pris ses mesures et les bâtiments regorgeaient de provisions de toutes sortes. Mais en face du danger, les moines ne furent pas tous également courageux, et, dès les premières annonces du siège, la plupart d'entre eux se retirèrent à Angers ou dans des maisons amies.

1 Ces bastions au nombre de quatre, portaient à leur sommet un chemin de ronde et des échauguettes, dont: les deux principales regardaient Luçon et le bourg de Saint-Michel.

La défense de l'abbaye fut confiée par l'abbé au sacristain Châteaupers, gentilhomme du pays, qui avait toute sa confiance. A l'instar du chanoine Châteauclers , le vaillant défenseur de Luçon, Châteaupers examine avec soin les murs d'enceinte, la tour et les bâtiments, veille à ce que chacun soit, à son poste, encourage tout le monde par son exemple, et attend bravement les protestants qui s'approchent sous la conduite de Pierre des Vilattes, seigneur de Champagné, de Jacques de Goulène, chevalier de Malte, et d'autres gentilshommes. L'armée ennemie formée d'une puissante cavalerie et de sept compagnies d'arquebusiers, vint prendre position devant les murs de l'abbaye, dans les premiers jours qui suivirent la prise de Fontenay. Du haut des murailles, les paysans renfermés dans le monastère les voyaient s'avancer dans le lointain, pillant et incendiant leurs chaumières et leur granges. Deux couleuvrines amenées de l'île de Ré vomissent la mitraille sur les assiégés; qui résistent énergiquement aux attaques des protestants et les repoussent victorieusement après leur avoir tué cent vingt hommes. Donnant alors « les moynes à tous les diables » , Pierre des Vilattes fait enlever les blessés qui gisaient autour de la place et, se retirant hors de la portée des assiégés, prépare contre eux un vigoureux retour offensif. Un assaut donné à quelques jours de là ne fut pas plus heureux, malgré la trahison d'un moine, le capitaine Champagnac, qui, connaissant le point faible de la place, s'offrit d'y conduire 500 arquebusiers bien décidés à vaincre ou à mourir. Le succès était sur le point de couronner leur audace, lorsqu'un religieux, d'un coup d'arquebuse, atteignit mortellement à la tête le moine apostat, chef de l'expédition. Découragés par ce nouvel échec, les survivants battent en retraite : l'abbaye était une seconde fois sauvée. Mais l'heure marquée pour sa chute avait sonné !

Des émissaires de Pierre des Vilattes envoyés à La Rochelle en ramenèrent sous caution trois canons et sept compagnies, sous la haute direction du marquis de Goulène. Ils manoeuvrèrent tant et si bien qu'à la fin de l'année, le capitaine Lagarde put de nouveau gagner le bourg après avoir rallié à lui tous les soldats qui en gardaient les entrées et les avenues. Afin de connaître parfaitement le terrain et assurer les manœuvres de l'infanterie, Paravant avait envoyé ses cavaliers un peu dans toutes les directions. Mais Châteaupers « homme de tête et guerrier sous le froc » veillait, et en stratégiste consommé, il entreprend, contre un ennemi bien supérieur en nombre, une guerre de rues et d'embuscades : la parfaite connaissance qu'il avait des lieux lui donnait, du reste, un avantage considérable. Des maisons crénelées, des barricades élevées au coin des rues, les avenues du bourg avoisinant l'abbaye transformées en tranchées gabionnées avec soin, deviennent de redoutables forteresses derrière lesquelles les assiégés peuvent sans danger tuer presque à bout portant les cavaliers imprudemment engagés dans ce dédale de pièges.

Mais l'avantage du nombre demeurait toujours aux protestants, qui, confiants dans leur succès, venaient de refuser aux moines la neutralité. Ces derniers ayant demandé appui au comte de Lude, gouverneur de la province, n'en avaient. reçu qu'un secours insignifiant, cinquante hommes et cent dix moines pris de remords, que le capitaine Vaquay parvint à grand'peine à jeter dans la place. Livrés à leurs propres forces et ne comptant plus sur aucun secours étranger, les assiégés prennent alors le parti de rompre les écluses, inondant ainsi les environs, de sorte qu'il n'était plus possible de faire approcher du canon par terre. Les protestants en firent venir par mer. Vers la fin de décembre 1568, trois nouveaux canons et deux couleuvrines munis de leurs affûts sont embarqués à La Rochelle à destination de Saint-Michel, sous la direction de Scipion Vergano, célèbre ingénieur italien, et de quelques canonniers anglais. Par suite des difficultés d'abordage, une des -pièces de canon, qu'on voit encore aujourd'hui dans le parc de M. Leroux, resta envasée dans le Chenal-Vieux, d'où on la retira après le siège. Quant aux autres, elles furent après des peines infinies hissées sur deux forts bateaux. plats recouverts de gros madriers. A marée basse on installa sur les vases molles un plancher .en bois, et de puissants attelages de bœufs menèrent à Saint-Michel les pièces, qui furent immédiatement braquées sur l'avenue de Luçon contre la courtine et la grosse tour.

Dès le commencement du nouveau siège, le capitaine La Couture fut tué : les protestants sommèrent alors les assiégés de se rendre, mais ceux-ci qui appelaient plaisamment les pièces de canon amenées contre eux « des pompes de navire, » accueillirent cette sommation par des rires et par des quolibets à l'adresse des huguenots. Furieux, ces derniers se précipitent à leurs pièces et. pendant cinq jours entiers, du lundi 3 janvier au vendredi 7, ils battent sans relâche les murs de l'abbaye. Le vendredi soir enfin, la muraille située du côté de Luçon offrait une brèche, mais elle était tellement étroite que les assiégés s'en émurent à peine. Deux soldats envoyés en reconnaissance déclarèrent que le pavé de l'église était si bas et les défenses si solides, qu'il était inutile de continuer plus longtemps l'attaque de ce côté. Le capitaine Granseville ayant voulu sonder avec un fer de lance la profondeur de la tranchée, fut tué sur le coup.

Guidés par des traîtres qui leur affirmèrent que la muraille située du côté des cloîtres ne pourrait résister au canon, les assiégeants changèrent aussitôt leurs batteries. Prévenus de ce qui se passait, les catholiques, de leur côté, se mirent à creuser, derrière la muraille qu'on voulait battre un large et profond fossé. Des meurtrières percées dans le mur, les moines pouvaient tirer sans grand danger et presque à bout portant contre ceux qui oseraient tenter d'escalader la brèche. Et d'ailleurs qu'avait-on à craindre ? Une vieille prophétie qu'on se répétait n'assurait-elle pas que la chapelle, bâtie sous l'invocation de saint Michel, était imprenable, et que ceux qui voudraient y pénétrer de force tomberaient morts sur place « la face tournée devant derrière? » Les deux insuccès des protestants ajoutaient encore à l'enthousiasme des paysans et des soldats ; mais malheureusement cet excès de confiance les perdit. Tandis que les assiégeants redoublaient d'énergie pour s'emparer de la place, on négligea toute précaution, en même temps qu'une surveillance moins grande fut exercée. Le samedi 8 janvier, l'artillerie poursuivant ses ravages avait tellement élargi la brèche, que dix hommes pouvaient s'y présenter de front. Le lendemain, dimanche, les canons cessent de tonner, et, à la voix de leurs chefs, les assiégeants s'élancent en colonnes serrées à l'assaut de la redoutable forteresse. Mais en arrivant sur la brèche, la première compagnie se trouve arrêtée par une muraille vivante : plutôt que de céder sous les coups des assaillants, les moines se font tuer sur place et forment de leurs corps un rempart derrière lequel combattent héroïquement les assiégés. Mais le nombre doit l'emporter : paysans et soldats reculent devant ce flot qui les submerge. En vain Châteaupers prodigue prières et menaces; une panique indescriptible, un sauve-qui-peut général annoncent que les protestants se sont enfin rendus maîtres de la place. Ivres d'un triomphe chèrement acheté, les vainqueurs égorgent sans pitié tous ceux qu'ils trouvent sur leur passage. Ni les supplications des vieillards et des femmes, ni les larmes des enfants ne les arrêtent dans leur sanguinaire besogne et bientôt les galeries, les caves, les citernes sont remplies de cadavres ; plus de 400 personnes trouvèrent la mort dans cet affreux massacre. Un misérable du nom de Forteau, par un raffinement de cruauté sauvage, réserva même plusieurs de ces malheureux pour avoir chaque, jour le détestable plaisir d'en tuer un de sang-froid: Le butin fut immense, car, outre ses propres richesses, l'abbaye de Saint-Michel renfermait tout ce que l'évêché de Luçon, la noblesse et les principaux habitants du pays avaient de plus précieux 1. Châteaupers qui avait réussi à s'échapper fut repris par les réformés. Pendant qu'on discutait les conditions de sa rançon, un soldat trouva par hasard des lettres destinées à certains amis et dans lesquelles étaient assez malmenés. la plupart des chefs de l'armée huguenote. Peu s'en fallut que le vaillant défenseur de l'abbaye n'eût le sort commun : cependant, grâce à l'intervention du seigneur de Champagné, il fut envoyé comme prisonnier à La Rochelle où peu de temps après on le mit à mort. Forteau laissé à Saint-Michel après le siège, avec ordre de ruiner entièrement l'église et le monastère, exécuta la sentence d'extermination avec le plus grand acharnement.

1 Les vainqueurs ravirent aussi le trésor de l'abbaye, les vases sacrés, les ornements, les reliquaires et jusqu'aux cloches et aux plaques de cuivre des tombes, qui étaient situées dans l'église et, dont quelques-unes remontaient à une très haute antiquité Ils s'emparèrent également du collier de l'ordre, donné par Louis XI à saint Michel, à la suite d'un vœu fait par ce dernier lors d'une chasse au sanglier qui eut lieu le 23 décembre 1472 dans le bois de Maleboire près de Mortagne-sur-Sèvre, où il était venu dans le but de régler le mariage de Philippe de Commynes avec Hélène de Chambes, et dans laquelle il eût certainement perdu la vie, sans le courage de Nicolas Séguin, prieur claustral de Saint-Michel-en-l'Herm, qui, après avoir voué le roi à saint Michel, tua d'un coup d'épieu, le sanglier blessé qui s'élançait sur lui, prêt à le mettre en pièces. En témoignage de sa reconnaissance perpétuelle envers saint Michel, pour la visible protection qu'il venait d'accorder au royaume et à sa personne royale. Louis XI, outre le collier en or qu'il portait à son cou ce jour là, fit don à l'abbaye d'un relief d'albâtre, représentant l'archange à cheval, perçant d'un coup de lance un sanglier furieux, à côté d'un roi en prières. Ce magnifique relief, dû au ciseau du Célèbre sculpteur tourangeau Michel Colombe, fut brisé dans le pillage.

De cette immense et magnifique construction qui avait si longtemps servi de boulevard contre les Anglais ; de cette tour d'où la vigie signalait l'ennemi aux habitants de la côte : de ces titres qui assuraient aux communes rurales du pays la possession de droits importants dans le marais, il ne resta plus rien. Des ruines gigantesques demeurèrent pendant de longues années comme les témoins attristés de ce siège sanglant dont les traces subsistaient encore en 1611, ainsi que l'atteste l'extrait suivant d'une enquête faite à cette époque sur le pillage et la destruction de l'abbaye royale de Saint-Michel-en-l'Herm.

« Du lundi deuxième jour de mai 1611, à neuf heures du matin, au parquet et auditoire de Luçon, par Abraham Gastaud, sieur du Vignaud, assesseur criminel au siège royal de Fontenay-le-Comte, ouïs les témoins que Pierre des Villattes, sieur de Champagné, de la R. P. R., avec nombre de soldats d'infanterie et de cavalerie de la R. P.R. allèrent mettre le siège devant la dite abbaye, laquelle ils forcèrent après avoir fait brèche au mois de janvier 1569, mirent à mort ceux qui étaient dedans, butinèrent ce qui y avait été réfugié par les voisins, et l'ayant démolie et désertée entièrement, n'y laissèrent que les ruines, lesquelles s'y voient encore à présent ........ que la dite église et abbaye furent assiégées par ceux de la dite religion, conduits par le sieur Fortereau nommé capitaine et le dit feu des Villattes et Poullain qui forcèrent la dite place à coups de canons qui avaient été emmenés de La Rochelle sous la caution, comme il ouï dire, et que tout ce « qui fût trouvé dedans, soit de ce qui appartenait aux habitants du dit bourg que d'autres endroits, fut ravi et emporté par les soldats et les gens de guerre de la dite religion ........ que la dite abbaye était forte et lieu de retraite pour les catholiques, et qu'elle fut assiégée par les capitaines Forteau; Verreau, Poullain avec le feu sieur de Champagné et par eux prise et forcée, et après avoir démoli l'église et la dite abbaye, ils ont emporté ce qui était dedans ... que le dit feu sieur de Champagné était un des assiégeants et que même sans des responsion les habitants de La Rochelle baillèrent du canon pour battre la dite .abbaye qui fut prise un jour des Rois 1. Deux témoins attestèrent ce dernier fait. Déposition de Jean Aymond, sieur de la Petitière, paroisse d'Azenai qu'en l'an 1569 le feu sieur de Champagné, avec plusieurs autres, sous le commandement de Valdune, lieutenant de M. de la Rochefoucauld, serait venu investir l'abbaye de Saint-Michel, laquelle fut forcée à coups de canon et prise par assaut, et tuèrent ce qu'ils rencontrèrent d'abord, prirent et pillèrent tout ce qu'ils trouvèrent.

Fait au lieu noble de la Petitière 2. »


Fontenay-le-Conte, septembre 1890.
LOUIS BROCHET.

1 D'après le chroniqueur du Langon qui vivait en 1509, les protestants seraient entrés dans l'abbaye que le dimanche 9 janvier.
2 Extrait des manuscrits de Dom Fonteneau, vol. 14.