69149 - Oullins - Notable

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Une personnalité née à Oullins :
Georges FONTAINE de BONNERIVE, dont le nom de plume est Georges de LYS, né le 8 août 1855 à Oullins, et mort en 1931 à Trébeurden dans les Côtes-d'Armor. Il était officier, décoré de la Légion d'honneur en 1898 et écrivain français, membre de la Société des gens de lettres (Wikipédia).
Entre autres oeuvres, il a écrit une petite nouvelle, sympathique et un peu émouvante, que nous pouvons partager ici.

VIEUX SOLDAT

- I
Le sergent LENOIR était superbe sous les armes, dans sa tunique à la manche trois fois chevronnée, à la poitrine constellée de décorations; il portait là, inscrites en caractères glorieux, ses campagnes de Crimée, d'Italie, de Chine, et, au-dessus de ce trophée, s'étoilait la médaille militaire, cette croix d'honneur de l'homme de troupe.
Dans l'intervalle des expéditions, le sergent avait vécu en Afrique, tenu en haleine par les rudes colonnes, sans cesse sur le "qui vive ?" dans ces temps où le pays mal assujetti fomentait toujours la révolte.
Enfin, il aurait pu prendre une retraite bien gagnés, s'il n'avait eu un fils.
Son fils, son Michel ! Pauvre petit dont la vie avait coûté celle de sa mère, une vaillante femme que Lenoir pleurait encore. Le brave homme avait concentré son double amour de mari et de père sur le petit être qui lui restait seul. Son fils ! que de rêves pour l'enfant ! Il ne le voulait pas ignorant comme lui, arrêté forcément dans la carrière, car Michel serait un soldat; il recevrait une éducation solide, une instruction brillante, et, pour cela, malgré ses répugnances de troupier ayant vécu en pleine liberté, il était entré dans les cadres du service pénitentiaire. On ne voulait plus de lui dans les rangs; il était trop vieux ! En revanche, ses états de service lui assurèrent le poste qu'il demandait.
Pauvre sergent ! lui, amoureux de la vie des camps, de la poudre, du grand air, il s'était renfermé dans les quatre murs d'une geôle, prisonnier volontaire de ceux qu'il devait garder !
Et Michel grandissait. Aidé un peu par le petit pécule d'enfant de troupe, par la bourse obtenue au collège, le père venait à bout de lui faire achever ses études. Il le poussait vers l'Ecole de Saint-Cyr, dans son ambition qui grandissait avec l'adolescent, et palpitait à l'idée de voir les franges d'or flotter sur l'épaule de son enfant. L'épaulette ! le le superlatif de son rêve ! Mais il souriait parfois mélancoliquement, se reprochait de s'attacher à un mirage, se traitait d'orgueilleux, fier, pourtant, au fond de lui-même, par le seul fait de son espérance.
Ce fut un jour d'émotion poignante pour le père Lenoir, celui qui vit son fils concourir aux épreuves écrites, de joie profonde lorsque revint Michel confiant dans le succès.
Brusquement, la guerre éclata. Michel avait dans les veines un sang qui ne pouvait mentir. Il s'engagea sur l'heure, il demanda à partir, instruit déjà dans le métier militaire. Le colonel y consentit, vu sa situation d'enfant de troupe, lui donna les galons de caporal.
Le régiment s'embarqua pour la frontière. Michel eut la joie suprême de pouvoir embrasser son père, au passage, le poste du sergent se trouvant sur la route. Le vieux soldat, ému, se gourmandait de son trouble. Il savait bien qu'on en revenait ! Puis, la France courait à de nouvelles gloires. Et il se demandait, sans oser se répondre, s'il souffrait davantage de voir son enfant partir ou d'être condamné à rester lui-même !

- II
A la première affaire, Michel conquit ses galons de sergent. Il n'en goûta point la joie, car on les cousait sur une manche de vaincu. Ah ! certes, il avait fait vaillamment son devoir, toujours sur la ligne de feu, le premier à marcher de l'avant, le dernier à reculer quand sonna lugubrement la retraite. Cependant, il n'était pas découragé ! il comptait bien réparer la défaite dans une immense revanche.
Enfermé sous Metz, il attendait, impatient. La première bataille confirma sa foi; on gagnait du terrain, et l'ennemi fuyait. Il combattit les trois jours en héros et vit, avec une stupéfaction douloureuse, l'armée abandonner à la fin les positions si chèrement conquises.
On se croyait vainqueur, et voici que le chef de l'armée s'avouait vaincu !
Le colonel du régiment de Michel Lenoir l'avait proposé pour le grade de sous-lieutenant, en récompense de sa brillante conduite. Le sergent continuait modestement son métier subalterne, toujours au milieu de ses hommes, prévoyant de leurs besoins et raffermissant leur courage qui croulait sous les déceptions. Comme il conduisait sa section aux avant-postes, le chef du régiment le héla au passage :

- Sergent Lenoir !

Michel s'approcha, rectifia la position; alors le colonel, avec un tutoiement affectueux et paternel pour son ancien enfant de troupe, lui dit :

- Va faire poser tes falons, gamin : tu es admissible à Saint-Cyr, et un décret vous nomme tous sous-lieutenants.

Lors de sa capitulation de Metz, Michel s'évada sous un déguisement, revint combattre, fit la campagne sur la Loire.
L'armistice le trouva lieutenant.
Il s'apprêtait, après de si rudes labeurs, à aller embrasser son père, lorsqu'éclata l'insurrection de Paris; puis, la pacification conclue, il dut rallier l'Ecole spéciale militaire en qualité d'officier-élève.

- III
Peu après la rentrée qui trouva cette étrange promotion bigarrée de sous-lieutenants, de lieutenants, voire de capitaines, un décret de la Commission de révision des grades replaça tous les admissibles sous-lieutenants. Michel décousit, sans récriminer, ce deuxième galon conquis par cette effroyable campagne d'hiver, si hérissée de dangers, de souffrances et de désespoirs.
Lors des premières sorties, ses camarades s'étonnèrent de le voir se chambrer à l'Ecole, lorsque le Paris prometteur souriait à leurs fringales juvéniles. Plus d'un chercha à l'entraîner, à s'enquérir des causes de sa claustration. A ces questions, Michel ne répondit que par un triste sourire.
Sa parcimonie constante acheva de surprendre ses compagnons; on commençait à le taxer de ladrerie et même à l'en railler à demi-mot. Lenoir s'obstina, sans paraître comprendre, tandis que l'on clabautait autour de lui. Oh ! les sourires narquois qui le gouaillaient au passage ! Mais il put enfin glisser dans une enveloppe deux cents francs économisés sur sa solde et les adresser à son père avec ces mots :

- Demande une permission et viens me voir dimanche, à Paris.
- Je sortirai avec vous, annonça-t-il le soir à ses camarades.

- IV
Sur le quai de la gare Montparnasse, un sergent du service pénitentiaire, revêtu de sa tenus numéro un, le plastron tombant sur la chamarrure des rubans et des médailles, les doigts empaquetés dans de gros gants de coton blanc trop larges, se promène fiévreusement, l'oeil anxieux consultant à tout instant l'horloge.
Le train des Saint-Cyriens n'arrive qu'à neuf heures; déjà à sept, le père Lenoir avait débouché devant l'embarcadère; il avait arpenté les rues, lentement; puis, à huit heures, incapable de dompter son impatience, il pénétrait sous le hall de la gare.
Il attendait son gamin, évoquait sa jeune figure de conscrit qu'il avait embrassée pour la dernière fois, au départ pour la guerre; puis, son imagination remontait plus haut, retrouvait l'écolier turbulent, l'enfant rieur aux boucles blondes, l'image de la mère tant pleurée...
Un sifflement coupe l'air : la locomotive arrive, patinant sur ses roues dans le grincement des freins; elle stoppe, haletante, hors gare, pour le contrôle des billets; puis, lentement, crachant, soufflant, se remet en route.
Avant l'arrêt, toutes les portières s'ouvrent. Une nuée d'officiers, dans leurs uniformes flambant neufs, débouchent des wagons, s'égrènent le long des marchepieds, sautent sur le trottoir, prennent leur volée. Les voitures sont déjà vides : un brouhaha d'appels, d'exclamations joyeuses, bruit sous la résonance du dôme vitré.
A l'apparition de cet essaims d'officiers, le vieux soldat n'a plus songé qu'à la discipline : il a rapproché les talons, raidi les jarrets, cambré les reins, et le petit doigt de la main gauche à la couture du pantalon, la paume ouverte, il tend horizontalement le bras droit et le replie d'un mouvement automatique, les doigts réunis, collés à la visière du shako.
Les jeunes hommes défilent devant lui, sans que tout d'abord il ne bronche, immobile en sa position régulière. Néanmoins, sa tête s'agite, se hausse. Ses yeux vaguent sur la foule, cherchant son enfant.
Un grand officier, beau, bien découplé, se campe devant lui et dit :

- Eh bien ?...

Le sergent se trouble; il se croit en faute; son impatience lui a fait manquer à l'immobilité réglementaire; il s'imagine avoir mérité un reproche de son supérieur; confus, il balbutie, il s'excuse :

- Mon lieutenant.....

Mais l'autre l'interrompt.

- Eh bien ! tu ne me reconnais donc pas ?

Alors, le père Lenoir regarde le jeune homme bien pris dans sa fine tunique au léger galon d'or, l'épaulette à la manche et l'épée au côté.
Cet officier qui lui parle, ce serait... c'est... est-ce possible ?... Si beau ! si martial ! ... Il croit rêver.
Mais le sous-lieutenant a ouvert ses bras et le sergent s'abat dans son étreinte, avec un grand cri d'amour et d'orgueil :

- Mon fils !

George de LYS.
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