Taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne

De Geneawiki
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


<Retour à Nans-sous-Sainte-Anne

Bâtiment principal de la taillanderie Photo B.ohland

Présentation générale

Légèrement en retrait du village, la taillanderie est une imposante ferme nichée dans une combe appelée le "Creux de la Doye".
Créée au début du XIXe siècle, cette fabrique d'outils puisait l'eau du ruisseau "L'arcange" (affluent du Lison coulant dans la reculée[1]) et a produit à son meilleur moment jusqu'à 20 000 faux et 10 000 outils tranchants par an.

Historique

Contexte général

Faucheur et sa faux en 1906
  • Apparue dès l'âge du fer dans sa forme rudimentaire, la faux prend son allure définitive au Moyen-Âge. Mais son usage se heurte pendant quelques siècles à la réticence de certains paysans.
  • « Entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, la faux devient une véritable question d'État »[2]. Comme ces outils sont encore réalisés par des forgerons, la France n'en produit pas assez et doit les importer d'Autriche. L'État cherche alors à favoriser l'installation de taillanderies par l'octroi d'aides financières. Une première manufacture de faux est construite à Toulouse en 1816. Puis deux sites de fabrication industrielle prennent de l'importance :
- les usines de Pont-Salomon qui, avec sept unités, deviendront « la plus importante usine de faux [...] entre 1842 et 1857 »[3].
- la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne, d'abord simple exploitation familiale et qualifiée de « ferme-atelier »[4].


La Taillanderie Philibert

  • Au XIXe siècle le département du Doubs est bien équipé en installations hydrauliques et on y dénombre une cinquantaine de taillanderies.
  • Celle de Nans-sous-Sainte-Anne est construite en 1828 par Arsène Lagrange, ancien meunier. En 1865, elle est acquise par Louis-Joseph PHILIBERT et fonctionne d'abord comme une entreprise familiale qui exploite en même temps ses terres avec vignes et bois. Deux ans plus tard, les fils reprennent l'affaire, se partagent les tâches, et modernisent l'usine en construisant une nouvelle forge et en aménageant la chute d'eau. Émile, le troisième fils, instaure « la fabrication d'outils agricoles »[5]. Grâce à la présence d'une vingtaine d'ouvriers, « L'apogée de la production est atteint entre 1895 et 1914 »[6].
  • Entre les deux guerres la production décline. Suite à la concurrence de la mécanisation et aux difficultés de transmission d'un savoir-faire spécifique de génération en génération, la taillanderie cesse son activité en 1969.
  • Classée aux Monuments Historiques en 1985[7], la « ferme-atelier » est convertie en musée, témoin de son ancienne activité grâce à un équipement encore fonctionnel.


Installation et équipement spécifique

Amenée d'eau et roue à augets
Photo B.ohland
Soufflet en action
Photo B.ohland
  • Montée sur poteaux, une canalisation achemine l'eau de la source jusqu'à la grande roue extérieure, appelée « roue sur l'étang »[8]. Le mouvement est transmis par un système d'engrenages à deux soufflets de forge, en chêne, soufflerie originale car la seule encore opérationnelle en Europe.
  • À l'intérieur, deux roues à augets de 5 mètres de diamètre mettent en mouvement des roues à cames qui actionnent quatre martinets, le plus gros pesant 250 kilogrammes.
  • Deux forges dont la "nouvelle", de 1881, comportent des enclumes et tout l'outillage nécessaire.
  • S'y ajoutent aussi une turbine, une dynamo de Gramme en 1890 destinée à produire le courant nécessaire à l'éclairage, et en 1922 un moteur pour seconder l'énergie électrique en cas de besoin.
  • Par ailleurs, le vaste bâtiment abrite divers ateliers, le magasin des expéditions qui a vu défiler 120 modèles différents de lames de faux, et un "dortoir des célibataires" car une partie des ouvriers vivaient sur place.


De l'acier à la faux

La barre d'acier, matière première, est d'abord découpée en tronçons appelés lopins ou lingots. Avant de devenir une lame de faux, les lopins vont subir neuf transformations dont certaines se décomposent en plusieurs étapes.

  • L'étirage va aplatir et étirer le lopin par trois passages sous les gros martinets. Le morceau d'acier prend l'allure d'un couteau et on forme l'ébauche du manche et du bouton.
  • Le platinage va transformer le couteau en faux par cinq "chaudes"[9] à la forge, suivies de passages au martinet, afin de lui donner sa courbure et former son talon.
  • Le relevage consiste à former la côte (partie supérieure de la lame) pour lui donner davantage de rigidité, et à relever le manche. Il se pratique après chauffe, au marteau sur enclume.
  • Le planage s'effectue sur un petit martinet, à froid, pour niveler l'ensemble de la lame.
  • Le cisaillage, pour éliminer les bavures.
  • La trempe : la lame, chauffée, est « trempée dans un bain de graisse et essuyée avec de la sciure »[10] puis "recuite" avec du sable pour lui conférer à la fois dureté et élasticité.
  • Le martelage permet à l'aide d'un petit martinet très rapide, actionné par la turbine, de parfaire la forme définitive.
  • Le finissage : la lame est encore fignolée à la main sur une autre enclume.
  • Le biseautage et l'aiguisage : cette fois, c'est la meule qui intervient pour donner du tranchant à la lame.

En dernier les lames subissent encore quelques finitions : polissage, pointillage, jaunissage, chapplage et peinture avant l'expédition.


Divers taillandiers et leur salaire en 1907

Les taillandiers étaient répartis en différents corps de métier dont les noms découlaient des opérations décrites ci-dessus.
Une hiérarchie se reflétait dans les salaires, le plus élevé (hormis le patron) était réservé au platineur.

Quelques lames de faux Photo B.ohland
Métier Salaire journalier
Platineur 6 francs
Finisseur, étireur, releveur 5 francs
Trempeur 2,60 francs
Meuleur 2,25 francs
Releveur 1,80 franc
Chauffeur 1 franc
Apprenti platineur 0,80 franc


(Source : documents affichés dans le musée)

Patrons principaux

Prénom(s) NOM Période Observations
Martinien LAGRANGE 1798 - Marié en 1777 dont quatre enfants. À l'origine meunier, Martinien « avait obtenu en 1798 l'autorisation d'établir [...] un martinet »[11]. Peut-être a t-il construit une première bâtisse ?  
Jean-Joseph Arsène LAGRANGE 1828 - 1848 Petit-fils de Martinien. Né ici le 28 janvier 1812. Il est à l'origine de la construction de la taillanderie actuelle.  
Anne-Claude Anastasie VUILLIER 1848 - 1851 Femme de Jean-Joseph Arsène, c'est elle qui devient propriétaire  
Théodore AMET 1851 - 1853 Banquier de Besançon qui rachète la taillanderie et la transforme en société par actions. Mais il fait faillite.  
Jean-Joseph Arsène LAGRANGE 1853 - 1865 Redevient copropriétaire avec sa seconde épouse Josephe Victoire JACQUES. J.J. Arsène décède ici le 29 mars 1870.  
Louis Joseph PHILIBERT 1865 - 1867 Né à Jougne le 9 juin 1820. Ouvrier taillandier à Entre-les-Fourgs de 1853 à 1864. Marié à Victoire Sylvie BULLE qui lui donnera huit enfants. Décédé ici le 13 juin 1867.  
Jules Joseph PHILIBERT 1867 - 1869 Fils de Louis Joseph. Né ici en 1850. Reprend l'affaire et modernise la taillanderie avec l'aide de ses frères. Mais décède en 1869  
Léonard PHILIBERT 1869 - 1889 Frère de Jules Joseph. Né en 1853. Chargé des voyages commerciaux et platineur expérimenté. Décède ici en 1889.  
Paul PHILIBERT 1889 - 1907 Frère des deux précédents. Né en 1864. Décède ici en 1907  
X PHILIBERT 1907 - ? -  
X PHILIBERT  ? - 1969 -  

Diversification de la production

Noms de variantes de faux
Beaujolaise
Bresse comtoise
Chauffailles
Étrangère
Neuville-sur-Saône
Piémontaise
Suisse
Villars-les-Dombes

À partir des années 1880, les frères Philibert ont fait preuve d'ingéniosité et d'esprit d'entreprise. Ils allaient au devant des clients lors de voyages commerciaux et proposaient des variantes de leurs faux ou de leurs outils taillants, voire des pièces uniques, en fonction des besoins.
Le maximum de la production et de l'offre a été atteint en 1901 pour les taillants (13104 pièces), et en 1903 pour les faux (22307 pièces)[12].
Outre les 173 modèles différents de faux, dont des lames pour gauchers, les outils proposés étaient surtout destinés à l'agriculture :
- 70 modèles de haches
- 58 modèles de fossous[13]
- 47 modèles de pioches
- 31 modèles de crocs, par exemple.


Nuvola apps bookcase.png Bibliographie

  • Claude-Isabelle BRELOT, Jean-Luc MAYAUD, L'industrie en sabots, la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne, Paris, Éditions Garnier Frères, 1982, 278 pages, ISBN 2-7050-0433-5
  • Michel Vernus, La Faux, de l'outil au symbole, collection "Paroles d'objet", Salins-les-Bains, Éditions des "Musées des techniques et cultures comtoises" devenus "Engrenages", 2017, 68 pages, ISBN 2-911484-10-X
  • Dépliant distribué lors de la visite

Logo internet.png Liens utiles (externes)

Voir aussi.png Voir aussi (sur Geneawiki)

Référence.png Notes et références

  1. Fond d'une vallée jurassienne, en cul-de-sac et aux parois abruptes
  2. Page 35, in Michel Vernus, La Faux, de l'outil au symbole, collection "Paroles d'objet", Salins-les-Bains, Éditions des "Musées des techniques et cultures comtoises" devenus "Engrenages", 2017, 68 pages, ISBN 2-911484-10-X
  3. Page 39, in Michel Vernus, La Faux, de l'outil au symbole, collection "Paroles d'objet", Salins-les-Bains, Éditions des "Musées des techniques et cultures comtoises" devenus "Engrenages", 2017, 68 pages, ISBN 2-911484-10-X
  4. Terme emprunté à Jean-Luc MAYAUD et Claude Isabelle BRELOT, page 38, in Michel Vernus, La Faux, de l'outil au symbole, collection "Paroles d'objet", Salins-les-Bains, Éditions des "Musées des techniques et cultures comtoises" devenus "Engrenages", 2017, 68 pages, ISBN 2-911484-10-X
  5. Page 59, in Claude-Isabelle BRELOT, Jean-Luc MAYAUD, L'industrie en sabots, la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne, Paris, Éditions Garnier Frères, 1982, 278 pages, ISBN 2-7050-0433-5
  6. Page 41, in Michel Vernus, La Faux, de l'outil au symbole, collection "Paroles d'objet", Salins-les-Bains, Éditions des "Musées des techniques et cultures comtoises" devenus "Engrenages", 2017, 68 pages, ISBN 2-911484-10-X
  7. Base Mérimée
  8. Page 61, in Claude-Isabelle BRELOT, Jean-Luc MAYAUD, L'industrie en sabots, la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne, Paris, Éditions Garnier Frères, 1982, 278 pages, ISBN 2-7050-0433-5
  9. Page 66, in Claude-Isabelle BRELOT, Jean-Luc MAYAUD, L'industrie en sabots, la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne, Paris, Éditions Garnier Frères, 1982, 278 pages, ISBN 2-7050-0433-5
  10. Page 44, in Michel Vernus, La Faux, de l'outil au symbole, collection "Paroles d'objet", Salins-les-Bains, Éditions des "Musées des techniques et cultures comtoises" devenus "Engrenages", 2017, 68 pages, ISBN 2-911484-10-X
  11. Patrimoine Bourgogne / Franche-Comté
  12. Données extraites de la page 79, in Claude-Isabelle BRELOT, Jean-Luc MAYAUD, L'industrie en sabots, la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne, Paris, Éditions Garnier Frères, 1982, 278 pages, ISBN 2-7050-0433-5
  13. Ou fossoirs, sortes de houes munies de deux crocs