Statut social des paysans

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Extrait de “La recomposition des différenciations sociales dans la France rurale du Nord-Ouest par-delà la Révolution”- Jean-Pierre Jessenne  - page 31


La population Française était autrefois composée de plus de 80% de ruraux, près de trois habitants sur quatre à la campagne étaient des travailleurs de la terre. Mais la paysannerie, loin d’être uniforme, apparaît extrêmement variée.

Bien sûr une majorité de “petits” (manouvriers, petits laboureurs, vignerons) et une minorité de “gros” (fermiers laboureurs, marchands laboureurs, …). Mais au delà, la place de chacun était aussi liée à l’ambition, aux relations, à l’instruction que le fermier pouvait avoir.

Le tableau ci-contre donne un bon aperçu de l’échelle sociale de la ruralité Française.


La hiérarchie au village

Les paysans aisés, les “coqs de village”

De la masse des ruraux se détache une mince élite, une poignée de gros exploitants qui constitue une véritable aristocratie paysanne. Néanmoins ce groupe (2 à 3 représentants par paroisse) n’est pas homogène et il y a de fortes nuances régionales.


Quelques caractéristiques communes aux paysans dominants :

  • Ils sont installés principalement aux portes de Paris, en Beauce, en Brie, au Nord et à l’Est.
  • À partir de la seconde moitié du XVe siècle, certains laboureurs, qui sont aussi marchands et entrepreneurs profitent de la reprise démographique et de la baisse des salaires des ouvriers agricoles pour s’enrichir en *prenant en bail* de grands domaines céréaliers, propriétés de nobles ou ecclésiastiques.
  • entre 1650 et 1740, les gros laboureurs rencontrent de grandes difficultés : le prix du grain diminue, les bailleurs refusent de baisser le montant des fermages et l’état accentue sa pression fiscale. De nombreux gros exploitants font faillite.
  • Ils exploitent en moyenne un domaine de 50 à 60 ha au XVI et XVIIe siècle et de plus de 100 hectares au XVIIIe siècle.
  • Leurs fermes, composées de nombreuses dépendances agricoles sont souvent imposantes, articulées autour d’une vaste cour où la hauteur du fumier est le symbole de leur opulence.
  • Ils tiennent les autres ruraux sous leur dépendance : ils font travailler des manouvriers, ils louent leur matériel de labour aux petits et moyens paysans, ils prêtent de l’argent, etc.
  • Leur niveau de vie est en rapport avec leur revenu : ils dotent richement leurs filles, meublent richement leur intérieur et paient les plus grosses cotes de tailles : presque toujours supérieures à 100 livres.
  • Ils jouissent de la prééminence de se faire enterrer à l’intérieur de l’église paroissiale comme les seigneurs.
  • Pour tenir leur rang, beaucoup de laboureurs scolarisent leur enfants, surtout les garçons.

Les petits et moyens paysans, indépendants

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Entre les “gros” laboureurs des grandes plaines céréalières et les “petits” laboureurs, on trouve une sorte de paysans : les laboureurs aisés qui possèdent assez de terres pour en vivre.


Quelques caractéristiques communes à ce groupe de paysans :

  • une superficie de terre à exploiter comprise entre 10 et 30 hectares
  • ils possèdent un train de culture complet : charrue et animaux de trait qui leur permettent de vivre dans une certaine aisance en cultivant des terres plus étendues.
  • un cheptel de quelques vaches (3 à 6), de moutons (30 à 60) pour assurer la fumure des terres.
  • un personnel permanent peu important, la main d’œuvre étant souvent familiale
  • un recours au personnel saisonnier lors des moissons ou vendanges
  • une habitation composée de plusieurs bâtiments : écurie, étable, bergerie, grange, grenier.
  • des dettes, plutôt liées à l’exploitation de la ferme
  • des réserves suffisantes pour parer à une mauvaise récolte.


Les paysans semi-indépendants

Sur l’échelle sociale des paysans, juste en dessous des laboureurs “moyens” indépendants, on trouve une nouvelle catégorie de paysans : ceux dont l'exiguïté de leurs parcelles ne permet pas de vivre et qui doivent chercher des ressources complémentaires dans des activités non-agricoles, souvent artisanales.

Quelques traits communs :

  • En moyenne, ils exploitent de 3 à 10 hectares de terres cultivables généralement constituées de petites parcelles éparpillées.
  • Ils possèdent peu de terres en bien propre, ce qui les oblige a louer d’autres parcelles, mais rarement assez pour assurer leur subsistance en toute saison.
  • Ils doivent souvent recourir à des emprunts.
  • Lorsqu’ils possèdent un train de culture, il n’est pas toujours complet et les animaux sont souvent vieux, ce qui les contraint à s’associer à d’autres laboureurs, ou a louer ce matériel, ce qui accroît leur dépendance.
  • Leur outillage est rudimentaire, de mauvaise qualité.
  • Leurs réserves en cave ou au grenier leur permettent à peine de tenir jusqu'à la prochaine récolte.
  • Si leur maison d’habitation est plus grande que celle des manouvriers, leur mobilier ne s’en distingue guère.
  • Leur cheptel est modeste, souvent vieux ; en moyenne deux vaches, quelques ovins, porcs et des poules.
  • Leur niveau d’instruction est faible et ils sont loin de tous savoir signer.
  • Une mauvaise récolte ou le décès du mari entraîne toujours la dépendance de la veuve et des enfants.


Les paysans démunis

Dans les campagnes, les paysans pauvres et dépendants représentent souvent la moitié de la population rurale. Ils sont moins bien connus, la médiocrité de leur patrimoine leur donne rarement l’occasion de passer la porte du notaire.

Quelques traits communs :

  • Ce sont des paysans non spécialisés, qui pour vivre se louent à la journée, contre un salaire, à des exploitants de plus grande envergure. Dans les périodes favorables, ils trouvent du travail pendant les deux tiers de l’année ; à l’inverse les mauvaises années ils se retrouvent au chômage et au seuil de la misère.
  • Ils possèdent parfois leur maison d’habitation, souvent une seule pièce, avec un lopin de terre et quelques ares en fermage.
  • Comme ils n’ont pas d’attelage pour retourner la terre, ils louent celle-ci contre des journées de travail.
  • Ils ont parfois un maigre cheptel : une vache, quelques moutons, parfois un porc et quelques poules.
  • Leur revenu ne dépassant guère les 100 à 200 livres, ils s’endettent régulièrement pour payer leurs impôts, loyers et dettes passées auprès d’autres ruraux.
  • Leurs biens produits étant insuffisants pour nourrir une famille plus de quelques semaines ou mois, ils doivent trouver des ressources complémentaires : tisserand, charron, maçon. Leur épouses prennent en nourrice des enfants en bas âge.
  • Leur espérance de vie est souvent inférieure à celle des autres ruraux.
  • Ils ne signent quasiment jamais les actes les concernant.

Les vignerons : des paysans spécialisés :

  • Présents dans presque tout le royaume, les vignerons se singularisent des autres paysans par la fierté de leur savoir-faire, par leur esprit d’indépendance :
  • Les vignerons sont des paysans spécialisés qui maîtrisent une technique particulière : celle d’entretenir la vigne et de fabriquer le vin
  • La plupart des vignerons sont locataires ou journaliers. S'ils sont propriétaires, ils tiennent de toutes petites parcelles de vigne.
  • L’hectare de vigne rapporte deux ou trois fois plus que la terre à céréales, les vignerons qui ont plus de 2 hectares de vigne arrivent donc à se situer au niveau des laboureurs qui tiennent 6 à 8 hectares.
  • Disposant d’un savoir faire particulier, les vignerons sont plus ouverts à l’instruction : ils savent plus souvent lire, écrire et compter que les autres paysans.
  • Les vignerons se singularisent par une très forte sédentarisation. Ils quittent rarement leur village.
  • C’est un milieu où les solidarités sont fortes.

Définir la hiérarchie sociale de ses ancêtres

Il existe différentes sources permettant de définir la hiérarchie sociale de nos ancêtres :

  • Les archives notariales : elles nous renseignent sur les liens de parenté, les originales sociales, la profession…
  • le contrat de mariage : il donne de nombreux renseignements sur le niveau social et économique d’une famille. La profession du père est généralement indiquée. Les montants des dots et donations permettant de situer le contractant sur l’échelle sociale.
  • le testament : il mentionne parfois la profession. Les exécuteurs testamentaires permettant de préciser les liens familiaux
  • l’inventaire après décès : sans aucun doute le document le plus intéressant. Il donne des indications précieuses pour classer socialement l’individu. Il permet d’évaluer l’importance de la “fortune” de la famille (valeur du cheptel, matériel agricole, stocks..).
  • les actes de partage : permettent de dresser la liste des biens fonciers ou immobiliers.
  • les contrats de vente, achat, location : permettent de reconstituer le patrimoine familial et d’apprécier les prix.
  • Les archives fiscales : les rôles de taille, capitation, gabelle, corvées : lorsque ces listes existent elle permettent de situer un ancêtre dans la hiérarchie sociale . Seuls ceux payant l'impôt figurent dans ces documents.
  • Les registres paroissiaux : la source la moins intéressante, les curés indiquent certes la profession, mais elle manque souvent de précision.

Attention aux pièges !

  • La profession n’est pas toujours mentionnée. Elle était souvent précisée uniquement lorsque l’individu sortait de la norme sociale. En règle générale, si la profession n’est pas mentionnée, il s’agira donc d’un paysan.
  • Certains métiers sont ambigus : un vigneron est-il seulement un journalier ou possède t-il ses vignes ?
  • Les notaires et curés peuvent faire quelques approximations. Un marchand est-il un négociant spécialisé dans tel ou tel bien ou simplement un paysan vendant sa production ?
  • Un individu peut exercer plusieurs professions et être ainsi désigné différemment selon les documents.
  • Les appellations peuvent varier selon les périodes et provinces

L’ascension sociale

La société rurale de l’ancien régime est une société quasi figée. L’ascension sociale y est très rare.

Pour les paysans, la condition indispensable à une ascension sociale est la possession d’un patrimoine foncier et financier minimal supérieur au lot commun. Une fois ce capital réuni, l’individu qui aspire à s’extraire de sa condition dispose de plusieurs moyens :

  • Le mariage : on ne donne en effet sa fille “qu'à un égal ou un supérieur”. Le mariage pouvait alors constituer un moyen de s’élever socialement.
  • L’achat et l’héritage de terres : l’accroissement et la transmission d’un capital foncier supposent une certaine prise de risque.
  • Le cumul des activités : cela permet d’amasser du numéraire pour tenter le départ vers la ville ou payer un apprentissage à ses enfants
  • Payer un apprentissage : si les laboureurs aisés peuvent offrir à leur enfant une formation qui les élève socialement, les autres paysans se contentent d’un apprentissage dans une profession égale ou proche de leur condition d’origine;
  • Le départ vers la ville : c’est souvent le seul espoir d’une véritable ascension sociale. Néanmoins, il ne s’agit souvent que d’un mirage social, les migrants restant au bas de l’échelle sociale dans la cité où ils s’installent.

Bibliographie

  • Hiérarchie et ascension sociale de nos paysans du XVIème au XVIIIème siècle - Thierry SABOT - Éditions Thisa
  • La recomposition des différenciations sociales dans la France rurale du Nord-Ouest par-delà la Révolution - 1999 - Jean-Pierre Jessenne - Presse universitaires de Rennes (http://books.openedition.org/pur/20542 )
  • Dictionnaire du monde rural: les mots du passé - Marcel Lachiver
  • Les laboureurs et le monde rural - Nos ancêtres, Vie & Métiers



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