Saline royale d'Arc-et-Senans

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Vue globale du site

Un contexte peu ordinaire

La Franche-Comté a beau être une région salifère, il n'y a pas à Arc-et-Senans de gisement de sel gemme comme à Lons-le-Saunier ou Miserey-Salines par exemple. Il n'y a pas non plus de sources souterraines d'eau salée comme c'est le cas à Salins-les-Bains.
Alors pourquoi avoir implanté une grande saline où il n'y a pas de sel ?

Une raison stratégique

La saline royale avait en fait pour mission de prendre le relai des Salines de Salins-les-Bains où la situation devenait dritique. Là-bas, l'exploitation durait depuis dix siècles, la forêt dont on avait besoin pour chauffer le sel reculait de plus en plus ; et surtout, son éloignement représentait un surcoût en personnel, animaux et temps de travail. Il fallait "délocaliser" ! L'administration royale en prit la décision en 1773.

Le choix du site

Le choix se porta sur une plaine au Sud de Besançon où s'étendaient de grands espaces non bâtis, à part les hameaux d'Arc et de Senans, mais surtout plaine bordée par la forêt de Chaux (de 22 000 ha), réserve de bois inestimable pour le travail de chauffe qui allait lui être attribué. Par ailleurs, le domaine était traversé par la Loue, rivière facile à dériver pour les besoins d'équipement hydraulique. Le roi opta pour le ban communal d'Arc.

Un relai, oui, mais comment ?

Éléments de saumoduc.
Musée du sel à Salins-les-Bains
Parcours du saumoduc

Comme l'a dit l'architecte lui-même : « Il était plus facile de faire voyager l'eau que de voiturer une forêt en détail »[1].
On construisit donc un saumoduc pour acheminer la saumure de Salins jusqu'à la saline royale.
Son parcours s'étirait sur 21 kilomètres, côtoyant la Furieuse et la Loue, avec un dénivelé de 109 mètres.
Le saumoduc était constitué d'une double canalisation, enterrée, faite de troncs d'arbres évidés et emboîtés les uns aux autres, qui furent remplacés par des tuyaux en fonte au XIXe siècle.
Le débit était de 130 000 litres de saumure par jour, avec toutefois une perte de 30% dûe à des fuites.

Un architecte visionnaire pour un projet novateur

Claude-Nicolas LEDOUX

Buste de C.N. Ledoux
  • Né à Dormans le 21 mars 1736, C.N. Ledoux étudie au collège de Beauvais où il se passionne pour le dessin. Ensuite élève de l'école des arts de J.F. Blondel, il est grandement influencé par l'architecture antique. Ses premières œuvres (hôtels particuliers, pavillons, châteaux) plaisent à l'aristocratie et accroissent sa réputation. Devenu architecte des "Eaux et forêts", il s'intéresse aux ponts ainsi qu'aux ouvrages civils et industriels.
  • En 1771, il est nommé "commissaire des salines" pour la région de Franche-Comté, puis inspecteur. Deux ans plus tard, il soumet quelques idées à Louis XV qui lui confie alors le grandiose projet en 1774.
  • Par ailleurs, C.N. Ledoux est l'auteur du théâtre de Besançon (construit à la même époque), et de nombreuses barrières d'octroi en région parisienne. Architecte utopiste, C.N. Ledoux va aussi concevoir plus tard une cité idéale, la "Cité de Chaux" tout en rondeur, projet représenté par de nombreuses maquettes mais qui ne sera jamais réalisé.
  • Tombé en disgrâce pendant la Révolution, il est emprisonné en 1793 et libéré en 1795. Il passe la fin de sa vie à écrire et décède à Paris le 18 novembre 1806. À part le chef d'œuvre d'Arc-et-Senans, peu de ses œuvres subsistent encore.


Architecture industrielle ou humaniste ?

  • C.N. Ledoux doit respecter certaines contraintes techniques ou consignes royales. D'ailleurs, son premier projet de forme carrée avec de très nombreuses colonnes est refusé par le roi. La commande se précise : il faut séparer les bâtiments pour favoriser la circulation de l'air (mesure d'hygiène à l'époque) et pour éviter que de potentiels incendies se propagent à tout l'ensemble.
  • L'architecte en tient compte et soumet un deuxième projet où entre une grande part d'esthétisme. Il souhaite en effet « que la forme de la saline soit aussi pure que celle que le soleil décrit dans sa course »[2].
  • Parallèlement, avant même la paternalisme du XIXe siècle, C.N. Ledoux est influence par l'humanisme des Lumières et souhaite relier l'architecture à la société et la nature. Il va donc s'attacher au bien-être des employés travaillant sur place (soignant leurs logements et créant des jardins-ouvriers sur le pourtour de la saline). Philosophe et poète exalté, il dira notamment : « Peuple, unité si respectable, tu ne seras pas oublié dans les constructions de l'art : des villes élèveront pour toi des monuments rivaux des palais »[3].

Description du domaine

La saline royale, achevée en 1779, s'impose dans le paysage comme un point d'orgue au bout de la route venant du pont de la Loue. Son entrée magistrale s'ouvre sur un vaste espace en demi-lune évoquant les amphithéâtres antiques.
Une allée royale mène à la maison du directeur. De part et d'autre de celle-ci s'alignent symétriquement sur l'axe diamétral des deux immenses bernes (bâtiments des sels).
Sur le pourtour demi-sphérique se succèdent commis Est, bernier Est, maréchalerie, bâtiment des gardes (entrée), tonnellerie, bernier Ouest et commis Ouest. Un deuxième demi-cercle borde les constructions d'un espace de jardins et de verdure.

Bâtiment des gardes

Entrée principale Photo B.ohland

Porte d'accès à la manufacture pour les 250 personnes qui y vivaient, cette entré impressionne.
Derrière un péristyle de huit colonnes, destiné à abriter du mauvais temps les arrivants, se découvre un décor de grotte, surprenant, rappelant « les grottes des jardins de la renaissance italienne »[4]. L'intérieur de la grotte est orné de deux haut-reliefs (les mêmes que sur les murs des autres bâtiments) représentant des urnes d'où coule la saumure cristallisée.
De chaque côté du corps central, les ailes amorcent déjà la courbe de la demie-lune générale.
Le bâtiment lui-même comprenait un poste de garde (avec chambres[5]), une prison et des cachots, des réservoirs de bois et d'eau, un lavoir et même une boulangerie.

Maison du directeur et écuries

  • La maison du directeur :

Lieu de convergence des rayons du demi-cercle et de tous les regards, ce bâtiment témoigne de sa fonction par une hauteur supérieure aux autres constructions, sciemment voulue par une surélévation de la toiture à l'aide d'un lanternon. Le portique avec colonnes alternant assises cubiques et tambours est vraisemblablement une réinterprétation de « l'architecture "rustique" de l'Italie du XVIe, notamment de Palladio (1508-1580) »[6]. L'oculus centré dans le fronton triangulaire semble symboliser la domination et la surveillance permanente de la saline.
De façon surprenante, l'intérieur était conçu comme une élévation vers un sanctuaire. Un escalier magistral jouait le rôle d'une nef et menait à un autel placé sous une voûte. Les offices religieux, incontournables, étaient régis par un protocole basé sur les niveaux hiérarchiques du personnel.


  • Les écuries :

Derrière la maison du directeur, un pavillon servait d'écuries, construites avec détails soignés. L'entrée adoptait le principe de la serlienne[7] pour que les voitures bénéficient d'un espace suffisamment large au milieu des écuries latérales.

Bernes et berniers

Berne Est Photo B.ohland
  • Les bernes

C'est dans ces immenses halles de 81 mètres de long sur 28 de large qu'a commencé la production de sel ignigène dès 1778. Dans chaque berne prenaient place quatre poêles, séparées par des cloisons en brique. Et à l'extrémité de la berne se trouvaient deux magasins et une salle des bosses[8], où le sel en grains étaient mis en petits tonneaux appelés "bosses".
Les "chiens-assis" en toiture n'étaient pas là pour le décorum, mais pour ventiler les vastes locaux surchauffés. Il existait d'ailleurs des cheminées à l'arrière, qui n'ont pas été conservées.
L'avant-corps de la berne Ouest comprenait un petit logement pour un chirurgien. Dans la halle Est, un petit appartement, avec galerie au-dessus des poêles, était aménagé pour le chef de cuite[9].

  • Les berniers
Bernier Est Photo B.ohland

C.N. Ledoux avait prévu de loger sur place les artisans, ce qui était souvent le cas pour les manufactures royales, ou alors à la Cristallerie de Baccarat. Un bâtiment était destiné aux berniers (employés s'occupant des chaudières et des poêles) et l'autre aux saulniers/sauniers dont la mission était de sécher le sel et de le transformer en pains de sel appelés salignons[10].
La structure était la même pour ces deux berniers : un corps central carré, sur deux étages, constituant le foyer (équipé de cuisines et d'une salle commune avec cheminée) ; et de part et d'autre, une aile en arc de cercle comprenant six chambres de quatre lits, ce qui permettait d'accueillir 48 personnes par bâtiment.

Maréchalerie et tonnellerie

Maréchalerie Photo B.ohland
Tonnellerie Photo B.ohland
  • La maréchalerie :
Au centre de la maréchalerie prenaient place trois forges avec leur outillage, encadrées de chaque côté par des magasins de fer ou d'outils.
À l'étage étaient aménagées une cuisine et six chambres dans chaque aile.
  • La tonnellerie :
La tonnellerie était construite sur le même principe. Contrairement aux autres bâtiments, celui-ci a réussi à conserver sa charpente d'origine : elle met en valeur le Musée Claude-Nicolas LEDOUX, installé et inauguré en 1991, et consacré à l'œuvre et aux utopies de l'artiste[11].


Pavillons

Pavillon de la gabelle Photo B.ohland

Situés aux extrémités conjointes du diamètre et du demi-cercle, ces deux pavillons sont identiques et entourés d'une cour avec jardin. Leur élévation de forme carrée est surmontée d'une toiture plus ou moins inspirée de l'architecture franc-comtoise. Leur façade présente une serlienne comme les écuries.

  • Le pavillon Est ou pavillon de la gabelle :
Il servait à l'administration chargée du recouvrement de l'impôt sur le sel, la fameuse gabelle, et de la répression des fraudes.
  • Le pavillon Ouest ou pavillon des commis :
Il abritait l'équipe d'encadrement : «administrateurs, commis, contremaîtres, chefs de travaux »[12].


Activité industrielle

Bâtiment de graduation

  • La saumure transportée par le saumoduc arrivait dans un bâtiment de graduation situé un peu à l'écart. Conçue par C.N. Ledoux, cette installation de 500 mètres de long était constituée d'une haute ossature en bois, en plein vent, « couverte de tuiles de chêne »[13]. Des pompes mûes par des roues hydrauliques faisaient monter l'eau salée jusqu'à sept mètres de haut. De là, elle s'écoulait au travers de fagots retenant les impuretés, était recueillie sur une poutre rainurée et repartait pour deux cycles de filtration. Subissant une certaine évaporation sur son parcours, l'eau se concentrait davantage en sel.
  • Cette saumure concentrée était ensuite stockée dans « un vaste réservoir de 200 000 litres creusé dans le sol »[13]. Puis elle était acheminée dans les bernes, et réparties dans les poêles pour y être chauffée.

Production du sel ignigène

Urne d'abondance présente sur toutes les façades
  • Le principe de fabrication était quasiment identique à celui des salines de Salins. Les chauffeurs alimentant les fours étaient ici appelés socqueurs. Le temps de transformation de la saumure en sel s'appelait une cuite et durait de un à trois jours. Au bout de 18 cuites de suite, qui constituaient « une remandure »[14], on opérait une pause d'une semaine environ pour détartrer les récipients et les réparer si nécessaire.


  • Contrairement aux urnes sculptées sur les façades et symbolisant l'abondance, la saline n'a pas donné les résultats escomptés. La "Ferme générale" prévoyait 60 000 quintaux par an ; la production réelle n'a pas dépassé les 40 000 quintaux !


  • À cause aussi de la concurrence (autres salines et surtout marais salants) la saline royale a arrêté sa production en 1895.


Évolution du site

- Après l'arrêt de l'exploitation, les bâtiments servent d'abord d'entrepôt puis se dégradent progressivement.
- Classée aux Monuments historiques en 1926[15], la manufacture est acquise l'année suivante par le département du Doubs. Un projet de restauration pour héberger les haras de Besançon voit le jour, mais n'aboutit pas, faute de moyens.
- Le site va ensuite héberger réfugiés étrangers, services de l'armée, militaires allemands, familles tziganes et prisonniers allemands.
- En 1963, Albert Migon, conseiller général du Doubs entreprend sa rénovation. Le ministre André Malraux lui emboîte le pas pour en faire un lieu culturel.
- Enfin, en 1982, la saline royale est inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco.


Sous le logo de la saline royale est inscrit :
« Tout y paraît nature, tout y paraît art »


Et Claude-Nicolas LEDOUX avait écrit :
« On aura fait quelque chose pour le succès de l'architecture si on prouve que rien n'est à négliger, si on agrandit les surfaces, si on offre des effets inattendus dans les situations les plus communes, [...] »[16]
Peut-être y est-il parvenu par sa conception de la saline royale ...


Nuvola apps bookcase.png Bibliographie

  • Les Salines de Salins-les-Bains, collection "Musées en résumé", Édition Musées des techniques et cultures franc-comtoises, 32 pages, ISBN 2-911484-13-4
  • Anne Sefrioui, La saline royale d'Arc-et-Senans, Nouvelles Éditions Scala, 2017, 56 pages, ISBN 2-35988-031-1
  • Le guide vert Franche-Comté, Boulogne-Billancourt, Michelin Propriétaitres-éditeurs, 2016, 510 pages, ISSN 0293-9436
  • Jacques Rittaud-Hutinet, Claude-Nicolas LEDOUX, lumières et pensées, Châtillon-sur-Chalaronne, Éditions La Taillanderie, 2007, 95 pages, ISBN 978-2-87629-359-5

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Référence.png Notes et références

  1. Page 14, in Anne Sefrioui, La saline royale d'Arc-et-Senans, Nouvelles Éditions Scala, 2017, 56 pages, ISBN 2-35988-031-1
  2. Page 13, in Les Salines de Salins-les-Bains, collection "Musées en résumé", Édition Musées des techniques et cultures franc-comtoises, 32 pages, ISBN 2-911484-13-4
  3. Page 75, in Jacques Rittaud-Hutinet, Claude-Nicolas LEDOUX, lumières et pensées, Châtillon-sur-Chalaronne, Éditions La Taillanderie, 2007, 95 pages, ISBN 978-2-87629-359-5
  4. Page 139, in Le guide vert Franche-Comté, Boulogne-Billancourt, Michelin Propriétaitres-éditeurs, 2016, 510 pages, ISSN 0293-9436
  5. Non seulement pour les gardiens, mais aussi les concierges et un aumônier
  6. Page 28, in Anne Sefrioui, La saline royale d'Arc-et-Senans, Nouvelles Éditions Scala, 2017, 56 pages, ISBN 2-35988-031-1
  7. Une serlienne est un ensemble de trois baies : une large et haute au centre, avec arc en plein cintre, encadrée de deux plus étroites.
  8. Page 38, in Anne Sefrioui, La saline royale d'Arc-et-Senans, Nouvelles Éditions Scala, 2017, 56 pages, ISBN 2-35988-031-1
  9. Contremaître surveillant le travail des employés
  10. Les sauniers se divisaient en métari qui pétrissaient la pâte, et en fassari qui la façonnaient en pain de sel.
  11. Seul musée d'Europe entièrement dédié à un architecte.
  12. Page 34, in Anne Sefrioui, La saline royale d'Arc-et-Senans, Nouvelles Éditions Scala, 2017, 56 pages, ISBN 2-35988-031-1
  13. 13,0 et 13,1 Page 15, in Anne Sefrioui, La saline royale d'Arc-et-Senans, Nouvelles Éditions Scala, 2017, 56 pages, ISBN 2-35988-031-1
  14. Page 36, in Anne Sefrioui, La saline royale d'Arc-et-Senans, Nouvelles Éditions Scala, 2017, 56 pages, ISBN 2-35988-031-1
  15. Base Mérimée
  16. Page 60, in Jacques Rittaud-Hutinet, Claude-Nicolas LEDOUX, lumières et pensées, Châtillon-sur-Chalaronne, Éditions La Taillanderie, 2007, 95 pages, ISBN 978-2-87629-359-5




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