Portage de charges céphalique

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Brûleuses de goémon, sur l’ïle de Sein

DIRECTEMENT SUR LE CUIR CHEVELU

Le « portage de charges céphalique » est un titrage attribué par certains universitaires-chercheurs en biomécanique humaine à la technique de portage et de transport sur la tête de charges diverses. Pratiquée dans toutes les régions du monde, cette technique de portage sur la tête remonte à la nuit des temps. Actuellement, surtout pratiquée en Afrique et dans de nombreux pays d’Orient et d’Asie, on en trouve encore quelques traces dans les 35 pays du continent américain et en Europe, entre autres en Espagne, Italie, Portugal, Grèce, Angleterre. En France, au stade actuel de mes recherches, dans les Dom-Tom, les Hautes-Pyrénées, en Corse, au Pays basque et en Bretagne, mon pays natal. Les charges étaient ainsi transportées sur la tête dans des paniers divers, des jarres et cruches en terre cuite (buires), parfois en métal (début XIX e siècle), et des baquets (gèbes) en bois. Elles étaient de tous types : linge, sel, eau et lait, pain, légumes, fruits et fleurs, poissons et coquillages, goémon, pains de soude, pierres et briques, gravats, etc. Les fagots de bois et fascines de branchages, les gerbes de céréales diverses ou de roseaux, les bottes de paille et de foin, et même d’asperges, les balles et ballots de chanvre, étaient posés directement sur le cuir chevelu ou la coiffure en chignon.

DE 5 À 45 KG !

Dans toutes les régions du monde, la coutume domestique – corvées quotidiennes – du « portage de charges céphalique », pouvait devenir semi-professionnelle voire, parfois, « artisanale-commerçante » à temps complet. Elle était une pratique essentiellement féminine, les hommes portant principalement « à l’épaule », « à dos » ou « à bout de bras », et parfois seulement, notamment pour les paniers de poissons, « sur la tête »...

Ainsi donc, au fil des années et des périodes historiques, en toutes saisons et par tous les temps, ces femmes pluriactives allaient et revenaient quotidiennement sur plusieurs dizaines de kilomètres.

Elles suivaient les longs chemins plats ou pentus, tortueux, pierreux, sablonneux, terreux et souvent boueux, marchant pieds nus, en sabots ou chaussures basses, et portant sur leur tête des charges, solides ou liquides, de 5, 30 et parfois même 45 kilos !

Selon l’historien et anthropologue R. Huysecom 2 , le sabot, « Boutoù Coat » pour les Bretons, n’est apparu que vers les XV e et XVI e siècles, entre 1480 et 1520, et son emploi populaire n’a pris un réel essor que du temps d’« Anne de Bretagne, reine de France », surnommée, d’après Gilbert Duflos 3 , « par les impertinents Parisiens : « La Duchesse aux sabots ». L’apparition du sabot n’est en fait que très postérieure à la sandale (solea), au soulier en cuir (subtelaris), au brodequin à guêtres et à la galoche (gallicae) !

AMORTIR LES REBONDS

L’étude des images collectées fait apparaitre le plus souvent des paires de sabots traditionnels dits « couverts », sans « bride », peut-être en peuplier (qui avait la faveur des marins-pêcheurs), ou bien en saule ou en hêtre, certains noircis à la fumée et les plus nombreux en « bois nu ». La « bride » est une pièce de cuir placée au contact du « cou-de-pied », elle n’apparaît qu’au début du XX e siècle. Plus rarement que les sabots, on découvre aussi des chaussures basses en cuir, couvrantes (dessus-dessous, côtés et talon).

Moins confortables et plus chères que les sabots les chaussures compriment le pied, elles pouvaient donc provoquer des échauffements et générer des cors douloureux (œil-de-perdrix), voire favoriser l’apparition de bursites de l’orteil (oignons). Il est assez facile de comprendre la préférence des porteuses pour les sabots ou la marche pieds nus !

Placés en équilibre au sommet de l’occiput des porteuses, les contenants (paniers, gèbes et buires) étaient posés sur un coussin en forme d’anneau. Suivant les sociolectes territoriaux, celui-ci était appelé en Bretagne, « an dorchen » (Relecq-kerhuon, 29) ; « torche » (Guérande, 44) ; « kern », parfois lacé sous le menton (jugulaire) et installé au-dessus de la petite coiffe de travail nommée « koef Bléo » (bonnet de cheveux), « koulouten », « chikoloden », « capot ribot », chubilinen », elle-même épinglée ou nouée sur les cheveux tournés en chignon. Les mouchoirs ou foulards de cou, assez répandus alors, servaient souvent pour cet usage particulier, il suffisait de les torsader et de les anneler.

Partout ailleurs dans le monde on trouve la même pratique des anneaux de portage céphalique, certains en paille tressée. Dans l’aristocratie européenne existait un couvre-chef féminin en forme d’anneau, typique de la Renaissance italienne, le « balzo », dont la traduction « rebond » illustre parfaitement la fonction technique d’amortisseur pour le portage sur la tête. On imagine mal, évidemment, le port d’un panier ou d’une buire sur les belles coiffes traditionnelles et folkloriques actuelles du Pays bigouden ou du Pays de l’aven où je suis né !


DES PATHOLOGIES TRAUMATIQUES

Pour le « portage de charges céphalique », les pots en terre cuite et parfois en tôle, « bues-buires », « padelles », « ribottes », « houlons » ou « jattes » suivant les utilisations, étaient fabriqués et adaptés à cet usage particulier par les artisans locaux. De même pour les menuiseries des « augets » ou « gèbes » des paludières et les vanneries bretonnes de type « sklissen » ou « baskoden » que l’on trouve en grand nombre sur la côte du Finistère (Le Relecq-Kerhuon, Saint-Pol-de-Léon, Île de Sein), d’Ille-et-Vilaine (Cancale), du Morbihan (Lorient, Belle-île-en-mer), de Loire-Atlantique (Guérande/Batz-sur-mer).

Dans les Côtes-d’Armor mes recherches n’ont pas encore donné de résultats probants. À noter que j’ai récemment découvert deux peintures bretonnes de porteuses de poissons, l’une de l’Île de sein, l’autre de Belle-Île-en-Mer, utilisant des paniers longs (1 mètre environ) assez ressemblant au type de vannerie basque « Santurtzi » Comme protection des écoulements poissonniers, les « sklissen » ou « baskoden » étaient parfois posés solidairement dans une forme de « bassine » basse et plate en zinc, ou doublés au fond, par-dessous, d’une toile de chanvre cirée cousue. Les pots en terre cuite, généralement de couleur brunrouge, signifiant une cuisson traditionnelle suivant la technique dite « du gros sel » ou « grès au sel », qui accroît l’imperméabilité, ne comportant ni bec verseur ni anse sommitale non adaptée au portage céphalique, étaient généralement flanqués de deux anses latérales. Les pots étaient habituellement vendus sur les marchés locaux, mais ils pouvaient aussi être fabriqués à la demande et personnalisés, ce qui vaut, en fait, pour toutes les fabrications artisanales.

À ces époques le premier instrument de travail était le corps, dans toutes les activités celui-ci était constamment sollicité et très souvent contraint de prendre, à partir de la position debout, des postures penchées, « pliées en deux » ou accroupies pour les ramassages divers, le sarclage, le binage, etc... Et à genoux, notamment au lavoir. Les femmes du monde rural et maritime de Bretagne et d’ailleurs, étaient pluriactives, elles cumulaient ces multiples contraintes quotidiennes et au plan médical, biomécanique et physiologique, les conséquences pouvaient être extrêmement douloureuses.

Aux contraintes posturales précédentes s’ajoutait celle, spécifique, du « portage de charges céphalique » avec son cortège de pathologies traumatiques de la cheville et du pied, du genou, de la cuisse et de l’os-coxal-hanche, du bras et de l’épaule, ses déformations de la colonne vertébrale (scoliose, lordose, cyphose), ses tassements de vertèbres et lésions sévères affectant parfois le rachis thoracique et lombaire et pouvant compromettre le pronostic fonctionnel et parfois vital. Nous ne disposons évidemment pas de témoignages directs...

SORCIERS ET REBOUTEUX

Comment était-on soigné aux XVIII e et XIX e siècles ? La Bretagne était peu médicalisée alors et le monde rural ou maritime se soignait surtout par lui-même, d’une manière non institutionnalisée et basée sur une tradition orale et un savoir empirique conforté par l’expérience. Les « Livrets de santé » qui circulaient à l’époque n’atteignaient qu’une infime partie de la population, surtout les nobles, notables, curés et religieux hospitaliers, la plupart des autres étant analphabètes. On se soignait donc comme les anciens, pragmatiques, le faisaient toujours au cœur des terroirs. On peut ainsi supposer que les « porteuses de charges céphaliques », comme la majorité de la population, « se débrouillaient » pour se soigner et lutter contre la maladie, la souffrance et les douleurs physiques.

Le recours quasi systématique aux « rebouteux » et « guérisseurs » (« louzaouer », « gwellaer », « yac’heaer ») était le lot commun pour tous. À l’extrême, restait l’imploration des très nombreux saints bretons aux vertus thaumaturges ! À noter qu’au XIX e siècle la souffrance physique était à l’origine d’un nombre extrêmement important de suicides...

D’ILLUSTRES INCONNUES

Aujourd’hui, nous ne savons presque rien sur ces « porteuses de charges céphaliques » dont le labeur, avant la mécanisation systématique du monde rural et maritime, faisait partie intégrante de la vie économique locale. Quel que soit le département, la région, le pays européen, cette thématique est très peu et extrêmement mal documentée, voire totalement négligée. Ainsi, par exemple, nous ne savons strictement rien sur l’apprentissage de cette technique particulière qui implique pourtant un véritable « savoir-faire corporel ».

Pour s’en rendre « un peu » compte et en comprendre les difficultés, il suffit simplement de tenter soi-même l’expérience à la maison. On raconte que la reine d’Angleterre, Elisabeth II, s’entraînait autrefois au port de sa couronne d‘apparat, qui pèse 1 kilo 1⁄2 , en pratiquant régulièrement des exercices avec des sachets de farine !

Au stade actuel de ma recherche, les « porteuses de charges céphaliques » repérées dans l’iconographie restent d’illustres travailleuses inconnues. Aussi, je mène également une prospection généalogique dans l’espoir d’en identifier quelques-unes.

Cette quête est ardue et la collaboration de généalogistes passionnés, amateurs ou professionnels, me serait bien utile... Sur le site de généalogie Geneanet, auquel j’adhère, j’ai relevé plus de 150 noms de porteuses et porteurs, sans précision concernant le type de portage. Des adéquations nominatives avec mon collectage iconographique, environ 200 images à ce jour, sont potentiellement envisageables, et une investigation auprès des descendants des profils généalogiques relevés pourrait également être productive.

SOUFFRIR ET S’ÉMERVEILLER

En conclusion de cet article j’invite chacune et chacun à la lecture édifiante et magnifique du petit ouvrage Esquisses Martiniquaises de l’écrivain irlandais Lafcadio Hearn (1850-1904).

Cet auteur prit la nationalité japonaise sous le nom de Yakumo Koizumi. Dans son récit le chapitre « Les Porteuses » constitue un rare écrit sur ces femmes courageuses dont voici, en avant-goût poétique, un trop court extrait : « Lorsqu’elles marchent seules elles sont rarement silencieuses, elles se parlent à elles-mêmes ou aux choses inanimées... aux arbres, aux fleurs, aux hauts nuages, aux pics lointains, aux couleurs changeantes, au soleil couchant ». Souffrir en s’émerveillant encore !

Une autre piste de lecture est la fable de Jean de la Fontaine, Perrette et le pot au lait (Livre 7, 1678), non pas pour la morale qu’elle illustre, mais plutôt parce que, admise par l’auteur lui-même, elle tient sa source d’inspiration dans le Panchatantra, un ouvrage indien du III e siècle avant J-C dont les multiples traductions (arabe, latin, grec, espagnol, français, etc.) et adaptations régionales témoignent modestement de la constance temporelle et de l’universalité du « portage céphalique »...

En Martinique, Lafcadio Hearn côtoya Paul Gauguin qui y séjourna en 1887 et réalisa alors plusieurs beaux tableaux représentant des porteuses céphaliques locales. De même, Émile Bernard réalisa quelques tableaux de ce genre durant sa période égyptienne de 1893 à 1904. Mais ils n’ont, me semble-t-il, jamais exploré ce thème en Bretagne, contrairement à leur camarade de la célèbre école Pontaveniste, Paul Sérusier. Trois célèbres peintres qui intéressent ici le natif de Pont-Aven que je suis ! De nombreux autres artistes peintres-plasticiens, plus ou moins connus, ont représenté les « porteuses de charges céphaliques » bretonnes. Pour n’en citer que quelques-uns : Hyppolyte Lalaisse, Mathurin Meheut, Jules Breton, Camille Corot, Théophile Louis Deyrolle, Eugène Boudin, William Bouguereau, Frédéric Sorieu.

Beaucoup d’œuvres restent vraisemblablement encore à découvrir. Depuis bien avant la « Cartopolisation » (Jacques Derrida, 1980), par le regard affûté qu’ils portent et leur approche esthétique, les artistes peintres-plasticiens s’inspirent et témoignent du quotidien de leur époque. Leurs œuvres ouvrent donc des possibilités de mises en miroir de scènes photographiées plus récentes, et donc un décryptage plus avancé des manières vestimentaires et des pratiques du portage.

Après la lecture poétique de Leafcadio Hearn et l’écoute sur Youtube du titre « Porteuse d’eau » d’Anne Sylvestre, je vous propose d’aller danser, lors d’un « Fest Noz » (fête de nuit), et d’entrer sur un « Pas de bal » ou de « Passepied » (pour les hommes) dans la « Dans ar Podoù fleur » (Danse aux pots de fleurs), signalée en 1831 et 1836, par les collecteurs Jacques Boucher de Perthe (1788-1868), François Marie Guillaume Habasque (1788-1855) et Théodore Hersart de la Villemarqué (1815-1895), et qui pourrait bien remonter au XV e siècle. Cette danse traditionnelle bretonne, spectaculaire, ludique, que les jeunes filles ouvraient avec des pots de lait ou de fleurs po- sés sur la tête et, se tenant par la main, allaient en ronde traditionnelle, mille fois applaudies lorsqu’elles « ne faisaient pas de casse. » (D’après un texte original de F. M. G. Habasque).

Selon M. Pierre Chamoin , il s’agit de la quatrième partie d’une suite « Gavotte des montagnes », encore pratiquée par les jeunes générations, mais sans les pots sur la tête (!). Je dispose de trois rares photos communiquées par l’association « Dastum » dont l’une prise à Guerlesquin (29) en 1935, qui témoignent clairement d’une pratique ludique récente. Reste à établir la relation historique entre cette pratique ludique et le transport coutumier quotidien de charges sur la tête.

Par cette présentation quelque peu « synthétique » le retraité que je suis espère sensibiliser le plus largement possible sur la thématique du « portage de charges céphalique ». Chaque aspect abordé ici mérite un travail foncier, une exploration plus approfondie, et il importe de découvrir encore de nouveaux documents textuels et iconographiques, voire des témoignages vivants via la prospection généalogique. Pour moi cette thématique est d’« intérêt patrimonial culturel immatériel ».

Je lance donc un appel à contribution aux lectrices et lecteurs du Lien Créatif. Bien que centrée sur ma Bretagne natale cette recherche thématique est ouverte à tous les apports des autres régions françaises et pourrait initier un « transfert réciproque de savoirs patrimoniaux » sur le « portage de charges céphalique »...

Par avance, j’adresse un grand Trugarez (merci) à toutes celles et ceux qui voudront bien consacrer bénévolement un peu de leur temps à cette recherche. Kenavo ar Wech all (au revoir et à bientôt) !


Auteur : Francis Louis Le Garrec (http://apportdutemps.hautetfort.com) Article publié dans le n° 32 du magazine « Le Lien Créatif » (Juin 2020)