Les procès de sorcellerie au Ban de la Roche

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Une vague de procès de sorcellerie, très violente même selon les normes alsaciennes, connait un paroxysme dans les années 1620/1621. Waldersbach étant le siège de la justice, il est donc dans l’œil du cyclone.

Les victimes officiellement répertoriées sont au nombre de 53, mais ce chiffre est sous évalué. Il faudrait en effet tenir compte aussi de personnes non répertoriées (certains condamnés ont été brûlés sans même qu'on relève leur nom); et de cas limites comme celui de la mère de Catherine LE MARECHAL, qui échappa au bûcher parce qu'elle mourut en prison ; ou de la meunière Nicole, qui fut renvoyée libre mais qui mourut ensuite de mort violente sans que l'autorité diligente la moindre enquête, le meurtre étant attribué d'office à "son diable". Un autre chiffre est celui de 70 personnes exécutées, chiffre indiqué par le bourreau (voir plus loin).

Cette vague de procès de sorcellerie n'a pas livré tous ses secrets. Les archives municipales de Strasbourg ne possèdent qu'un dossier tronqué, la copie partielle d'un original perdu.

L'on peut quand même dire ce qui suit :

  • le Tribunal se compose de deux juristes de Strasbourg nommés par le seigneur (STAMM et KRIPSCHILD), et des deux pasteurs, celui de Rothau ( MARMET )et celui de Waldersbach (GANDRY); une telle composition est remarquable, et contraste avec ce que l'on rencontre ailleurs, par exemple à Molsheim , où le "Malefizgericht" est composé comme un tribunal alsacien normal, à savoir comme une sorte de Conseil municipal à base de commerçants et de citoyens assez ordinaires, moyennement aisés ; au Ban de la Roche, ce côté "tribunal populaire" est totalement absent ; l'on doit donc considérer que la procédure est maîtrisée et que l'autorité en est responsable ; l'on ne peut s'empêcher de remarquer que les procès surviennent à un moment où le Ban de la Roche est surpeuplé par rapport à ses faibles capacités nourricières, et où le seigneur envisage pourtant de faire venir une centaine d'ouvriers de l'extérieur pour les mines
  • les victimes appartiennent à toutes les couches de la société, à l'exception notable des mineurs et fondeurs, c'est à dire des professions les plus utiles au grand projet seigneurial de développement des mines ; fait notable : le sexe masculin, quoique minoritaire parmi les victimes, est malgré tout fortement représenté ; le seul Huguenot de la vallée, Nicolas CLAUDE, de Bellefosse , est brûlé comme sorcier en 1622 ; ses coreligionnaires doivent avoir compris le message, car on n'en connait pas d'autre qui ait cherché refuge au Ban de la Roche quand les persécutions commencèrent à Badonviller.
  • les bourreaux sont recrutés sur place et ne paraissent pas constituer un caste marginalisée, autre contraste avec Molsheim ; "Meister BERNHARDT", qui touche 228 florins pour l'exécution de 20 personnes, n'a pas été identifié individuellement, mais il porte un nom typique de Waldersbach, siège de la justice, et il en vient probablement ; il est aidé de trois autres personnes pour les éxécutions, parmi lesquelles Nicolas MILAN , sur lequel nous nous arrêterons, car c'est un "grand ancêtre", même si le nom n'est pas transmis faute de descendance masculine vivante ; la plupart de ceux qui ont des ancêtres au Ban de la Roche trouveront probablement l'une ou l'autre de ses filles, Mougeotte ("Dimanchette") et Catherine, dans les branches hautes de leur arbre ; quant au fils de Nicolas, il est condamné à être brûlé comme sorcier ; sa femme Catherine est, au minimum, interrogée ; Nicolas est donc à la fois bourreau et victime, et peut-être désapprouve-t-il les procès de sorcellerie et le rôle que l'autorité lui fait jouer ; en tous cas, sa descendance transmet au pasteur OBERLIN (chronique reproduite en pages 145 et suivantes du livre de CHALMEL)l'anecdote du cheval à la jambe cassée, qui présente les procès de sorcellerie comme une erreur judiciaire. Voici l'histoire : le seigneur se serait rendu compte que le peuple ignorant voyait des sorcières partout ; il aurait alors pris les choses en mains, cassé lui même la jambe de son cheval, et crié au sortilège ; la torture aidant, on trouve des personnes pour avouer, mais le seigneur raconte alors son rôle dans l'affaire ; il fait donner la question au bourreau, qui avoue avoir exécuté 70 innocents


Parmi les victimes de Waldersbach, nous nous interesserons particulièrement à Madeleine, la veuve du justicier Humbert THON , car il s'agit là peut-être d'un couple de "grands ancêtres" ; sans certitude absolue, car Jeanne THON épouse CAQUELIN et Marie THON épouse NEUVILLERS, qui ont l'une et l'autre une vaste descendance, peuvent descendre soit de Humbert THON soit de Jean THON. En tous cas, même si Humbert et Madeleine THON n'étaient pas des ancêtres directs, cela resteraient des parents proches. Nous reproduisons donc la "confession" de Madeleine THON :

"Le Diable lui donna quelques pièces de six gros, après qu'elle fut toute déconfortée d'avoir été battue par son mari. Mais, de ces pièces, il n'y en avait qu'une seule de bonne. A la seconde apparition, elle le reprocha au Diable, et lui dit qu'elle ne tiendrait pas promesse à un trompeur. Le Diable lui répondit qu'il a coutume de payer les gens de telle monnaie, et qu'il fallait bien qu'elle tînt sa promesse.

Le Diable avait une tête noire, large comme un fossoir, et toute pleine de poils, il avait des mains comme des pattes d'ours avec de longues griffes, et des pieds fendus comme un bœuf. Le Diable la marqua avec ses griffes, et elle devint boiteuse presque un demi-an ; elle fut rétablie par quelques cérémonies que Percin (le Diable) fit avec sa main sinistre.

Elle eut un amoureux diable nommé Gruson. Percin joignit leurs mains sinistres et lui fit renier la foi qu'elle avait donnée à son mari ; et fut mariée au nom du Diable.

La chair qu'elle mangea fut cuite dans des pots d'écorce de bois, à un feu bleu, qui brûlait hors de terre et sans bois, à un sabbat tenu au lieu du supplice, ils ont bu une boisson qu'ils firent quérir à Saint Nabor, dans des tonneaux noirs, bleus et autres couleurs, mis sur un chariot, traîné par des chats en l'air."



Les procès de sorcellerie peuvent ils s'analyser en partie comme une opération d'élimination de la population autochtone en surnombre par rapport aux besoins du seigneur ? les éléments sont insuffisants pour affirmer. On notera quand même que les mineurs sont épargnés par ce maëlstrom qui emporte 70 personnes au bas mot, selon le bourreau, sur une population estimée à 1100 habitants.

La fin des procès de sorcellerie est relatée en ces termes, au pasteur OBERLIN, par la descendance en ligne féminine de Nicolas MILAN , assistant du bourreau :

« Du temps de Catherine MILAN, régna la rage contre les prétendus sorciers. On leur trancha la tête sur la Berrhoe entre Waldersbach et Wilbersbach. On en montre encore la place proche de l’endroit où est aujourd’hui la potence. L’un accusait l’autre, les tourments de la question firent le reste. Il y eut quatre hommes pour les pendre. Nicolas MILAN, père de ladite Catherine, en était un. Il y eut tant de gens décapités que le prince de Veldenz eut de la peine à croire qu’il y eût tant de sorciers. Il demeurait à Rothau. Il entra dans l’écurie, cassa la jambe d’un de ses chevaux, accusa le valet de sortilège, on lui donna la question, il confessa. Le prince, éclairé par cet exemple frappant, déclara la vérité de l’affaire, et que ç’avait été lui-même qui eut cassé la jambe au cheval, et sans sortilège. Là-dessus, il fit donner la question au bourreau, qui confessa avoir exécuté 70 innocents. C’est ainsi que se termina la persécution des prétendus sorciers. »

Aux soixante dix innocents mentionnés par le bourreau, il convient d'ajouter des victimes qu'il n'a pas exécutées, comme la mère de Catherine LE MARECHAL, morte en prison, peut-être euthanasiée par sa fille, ou comme la meunière Nicole, qui fut renvoyée libre mais qui mourut ensuite de mort violente sans que l'autorité diligente la moindre enquête, le meurtre étant attribué d'office à "son diable". Il convient peut-être aussi d'y ajouter les condamnés que le bourreau estime coupables. Au total, c'est pas loin de dix pour cent de la population qui disparait dans la tourmente.

Le seigneur se donne le beau rôle, s'attribuant exclusivement la fin des procès de sorcellerie, mais en réalité, la composition du Tribunal, restée aux archives municipales de Strasbourg, fonds Saint Thoma, cote AST n° 98, montre la responsabilité des juristes nommés par le seigneur, ainsi que des pasteurs de Rothau et Walderbach. Au Ban de la Roche, la procédure est parfaitement maîtrisée par l'autorité, il n'y a pas du tout le côté "tribunal populaire" qu'on rencontrait ailleurs en Alsace et en particulier à Molsheim.

Le récit que fait la descendance MILAN de la fin des procès de sorcellerie comporte quelques erreurs ayant pour effet d'adoucir le rôle de Nicolas MILAN (les victimes ont été brûlées et non, comme indiqué, pendues ou décapitées). Il présente néanmoins un bon degré de crédibilité. Il a pour origine première une personne qui a vécu le phénomène de l'intérieur (Nicolas MILAN, aide du bourreau et par ailleurs père d'un enfant condamné et probablement exécuté). Il est corroboré par deux confessions, celles de Georgette la Neubourgeoise et celle de Claudette JANDURU, deux personnes qui s'accusent de l'agression contre le cheval du Comte. En outre, la période de la fin des années 1620 a vu un brusque coup d'arrêt donné aux procès de sorcellerie, un peu partout, par des autorités qui s'inquiétaient des proportions que prenait le phénomène. L'attitude de scepticisme tardif prêtée au Comte s'inscrit donc dans un mouvement plus large.


Dimanche GEORGE alias RINGELSBACH, prévôt de Neuviller et mari d'une ou deux sorcières

Aujourd'hui, 28 novembre 1623, les deux familles d'importance comparaissent devant la justice impériale : il s'agit ni plus ni moins que des VELDENZ et des RATHSAMHAUSEN, et la question est de savoir si les villages de Saint Blaise la Roche et de Blancherupt étaient compris dans la vente du Ban de la Roche que les seconds ont consentie aux premiers.

Les deux frères RINGELSBACH, Dimanche et Blaise ont été dument convoqués comme témoins à un procès dont l'enjeu les dépasse. Il y a là tous les notables de la seigneurie : le pasteur Nicolas MARMET, le prévôt Michel FISCHER, le meunier Michel HOLWEG.

"Nomina testium über die interogatoria sub lit E" … le notaire prend note des débats en un savoureux mélange de latin et d'allemand. Donc, sub littera E, nous trouvons le témoignage de Dimanche RINGELSBACH qui, dûment averti des sanctions encourues en cas de parjure, déclare se nommer Dimanche Jean GEORGES, être âgé de plus de 60 ans, être laboureur et aubergiste de profession, et être également échevin de justice et avoir une fortune de 600 guldens. Il semblerait que les noms de GEORGES et de RINGELSBACH soient utilisés indifféremment.

Le portrait que se dégage du protocole est celui d'un homme d'une certaines importance : Dimanche possède de la terre et une auberge, au total une fortune de 600 " guldens " (florins), ce qui est appréciable. Dimanche GEORGES est échevin de justice et il l'était déjà 40 ans auparavant : il a donc, de façon durable, la confiance des autorités et de ses concitoyens. C'est un notable, étant précisé que ce terme doit être quelque peu relativisé : au Ban de la Roche, le seul vrai pouvoir est celui du seigneur de Veldenz, même si quelques têtes peuvent parfois dépasser, celles d'artisans ou de commerçants un peu moins pauvres que leurs voisins.

Les traits de personnalité que nous devinons à travers son témoignage sont aussi ceux que l'on attend chez une personne ayant connu une certaine réussite sociale. Dimanche est en situation délicate, pris en tenailles entre deux autorités redoutables : d'un côté, la commission d'enquête exige un témoignage sincère et souligne les sanctions encourues en cas d'obstacle à la justice ; d'un autre côté, le seigneur de VELDENZ étant partie au litige, le témoignage de Dimanche pourrait en théorie être défavorable à son maître.

Il se tire d'affaire avec une grande maestria, qu'explique sans doute en partie son expérience des prétoires. Ses réponses apportent toute l'aide possible au Comte de Veldenz, tout en laissant à Dimanche la possibilité de faire marche arrière si nécessaire : il ne sait pas, mais " cela " a pu appartenir à son maître ; sur la question de savoir si Saint-Blaise et Blancherupt appartiennent au Ban de la Roche, nous ne saurions trouver, dans son témoignage, un oui qui soit un oui ou un non qui soit un non, mais il donne suffisamment d'éléments pour que la commission tire elle même des conclusions favorables aux VELDENZ : dans son jeune temps, le tribunal des échevins mêlait des personnes de Saint Blaise et de Blancherupt, ainsi que des personnes du Ban de la Roche à commencer par Dimanche lui-même (le lecteur ou l'auditeur en retire l'impression qu'il s'agissait d'un espace politique unique, mais ce n'est pas dit) ; les habitants de Saint-Blaise ont fourni du bois pour la construction de la " maison " (le château) de Rothau, (don qui n'était jamais volontaire : on en déduit que ces habitants devaient donner ce bois au titre des droits seigneuriaux). Le témoignage est favorable au maître de Dimanche (qui perdra cependant son procès), mais tout est sous-entendu, rien n'est dit.

Mais, contrairement à l'impression d'hyper-intégration sociale que ce témoignage produit à première lecture, Dimanche vit en réalité cerné par les flammes et toujours à deux doigts de suivre ses proches sur le bûcher. Une de ses épouses, et peut être même deux, est au minimum interrogée. En effet, il existe une confession de Jeanne, épouse de Dimanche GEORGE, de Neuviller, qui est ainsi libellée :

"Elle a confessé que, passé neuf ans, elle et les sorcières du Ban de la Roche causèrent une contagion pestilentielle dans le village de Belmont , avec de la poudre noire que Piercin leur donna. Dans cette même contagion, elle empoisonna son premier mari.

Elle a confessé qu'au sabbat, elles adorent Piercin en se mettant à genoux devant lui, le nommant par son nom et le reconnaissant comme leur maître."

De plus, une "Catherine, épouse de Dimanche de Riangoutte" est en instance d'execution en 1621. Probablement "Dimanche de Riangoutte" ne fait-il qu'un avec Dimanche RINGELSBACH/GEORGE.

D'autres membres de la famille sont au moins mis en cause, comme ce Claude GEORGE que Didier HANS, de Belmont tente de tirer d'affaire :

"Il a confessé qu'il a eu à maintes reprises l'envie de se convertir envers Dieu, mais le Diable, s'en apercevant, l'en détourna et le battait extrêmement, ce qu'il a fait environ six fois, entre autres aussi pour n'avoir pas tué Claude GEORGE, qui avait résisté au Diable"

Il y a gros à parier que Dimanche a aussi tremblé pour lui même. En effet, c'est une des spécificités des procès de sorcellerie du Ban de la Roche, que les hommes y représentent une proportion non négligeable des victimes, et que l'on monte souvent sur le bûcher en couple ou en famille. Les GEORGES sont solidement et durablement installés dans le collimateur, puisqu'après Jeanne, Catherine et Claude, la rumeur ne lâche pas la famille pour autant. Celle-ci fournira le dernier sorcier, Georg Claus GEORG (non identifié individuellement), dont la confession en 1674 est de cinquante ans postérieure à la grande flambée des années 1620.

Procès de sorcellerie et enfants morts sans baptême

Outre la tribu des GEORGE, plusieurs personnes de Neuviller sont victimes des procès de sorcellerie : Mougeotte épouse de Claude LEGRIMPE, Chrétienne DABONETTE, épouse de Grand Benoit de Neuviller ; Babilon, épouse de BOURTRAN (BEURTRIN ?) de la Haute Goutte : les enfants de la petite Mougeotte, de Neuviller.

La thématique des enfants morts sans baptème parait avoir joué un rôle dans les procès de sorcellerie, particulièrement à Neuviller et Rothau. Elle apparait principalement dans la confession de Georgette la Neubourgeoise, confession particulièrement suspecte d'avoir été dictée par l'autorité puisque Georgette s'y accuse de la fameuse agression contre le cheval du Comte.

Dans cette confession , point seizième (publiée in extenso pages 115 et 116 du livre de LEYPOLD),on peut lire qu'elle "confesse" que "Piercin et elle sont entrés en la maison de Philippe MARESCHAL pour prendre l'enfant de sa femme qui n'était pas encore baptisé et, lorsqu'on lui demanda ce qu'elle en voulait faire, elle donna pour réponse qu'elles ont de coutume de mettre de tels petits enfants en pièce et d'en manger les quatre parties ; du reste elles font de la graisse avec des araignées et bêtes jaunes venimeuses ; et dit davantage qu'elles déterrent tels petis enfants comme ils ont fait l'an passé de l'enfant de Toussaint de la Haute Goutte au cimetière de Rote (Rothau) ; comme aussi passé sept semaines au cimetière de la Neuville (Neuviller). Elles ont pareillement déterré, au cimetière de Rothau, un enfant à Noir Hans et un à Jean Blaise, lesquels toutefois ont été baptisés."

Voilà qui n'est pas très sympathique, au moins dans les intentions : Georgette aurait cherché à s'emparer pour le tuer d'un enfant non baptisé mais vivant. Mais nous remarquerons qu'elle semble en être restée aux intentions, la confession ne va pas plus loin. Et la mort ou l'enlèvement éventuels d'un enfant non baptisé au foyer de Philippe le Maréchal n'est pas mentionnée dans la confession que fit Catherine, la femme de Philippe, quand elle fut elle-même accusée de sorcellerie. Il est donc permis d'être sceptique sur le bien-fondé de cette accusation d'une extrême gravité. En tous cas, la femme de Philippe, Catherine, bien que victime en cette affaire (si toutefois affaire il y a), se retrouve accusée de sorcellerie. Et "Noir Hans" (en réalité un HOLVECK non identifié individuellement) se voit désigner par un surnom qui est presque une accusation en soi (voir plus loin paragraphe intitulé "Le Rouge et le Noir") alors qu'il est lui aussi victime puisqu'un de ses enfants a été déterré du cimetière. Lequel enfant était baptisé, si bien qu'il n'y a pas de diablerie : voilà encore une accusation qui sonne le creux.

S'agissant d'une confession qui semble, plus que d'autres, dictée par le juge, nous nous intéresserons particulièrement au cas des enfants déterrés "passé sept semaines au cimetière de la Neuville" ; voilà une affaire fraîche au moment de l'interrogatoire, c'est probablement elle qui intéresse vraiment les juges, et qui les interesse assez pour qu'ils gonflent le problème avec des cas hypothétiques (celui du fils de Catherine le MARECHAL) ou sans rapport (celui des enfants déterrés mais baptisés).

La thématique des enfants se retrouve dans une autre confession, celle de Claudette JANDURU, elle aussi probablement plus "dictée" que d'autres car Claudette s'y accuse d'avoir contribué avec la Neubourgeoise à l'agression contre le cheval du Comte. On peut lire dans cette confession : "Elle a confessé que, quand elles tiennent sabbat, ils ont coutume de déterrer tels petits garçons, pour les manger et en faire de la graisse." La confession ne précise pas ce que sont "de tels petits garçons", ce qui montre que Claudette répond à une question dont la teneur exacte ne nous est pas indiquée.

On notera qu'il pouvait arriver qu'un enfant mort sans baptême soit déterré sans mauvaise intention. En effet, au fur et à mesure que les autorités religieuses condamnaient plus fortement la pratique du "répit", il pouvait arriver qu'un tel enfant soit enterré honteusement en terre non consacrée, puis déterré par ses parents en vue d'emmener le petit cadavre à un sanctuaire à répit. La région en comportait un de fameux au lac de la Maix. La pratique du répit consistait à se rendre dans un sanctuaire spécialisé, en général un peu marginal, un peu difficile d'accès, tenu plus souvent par un ermite que par un curé, et à y implorer la Vierge pour obtenir une résurrection provisoire su petit cadavre, le temps de lui administrer le baptême. La pratique du répit est un des grands non-dits de la religion populaire d'autrefois, et l'on s'étonne qu'on en parle si peu alors qu'elle était si répandue. Il faut dire que, dans la réalité, cette pratique était hautement macabre. Nous devons imaginer les parents arrivant avec un cadavre de plusieurs jours dans leur tablier ou dans leur panier, voire avec un cadavre déterré clandestinement aux périodes où l'interdiction du répit était assez effective. Des signes de vie provisoire apparents, ils en obtenaient en général, mais l'Église aimait à souligner que le processus de décomposition suffisait à produire des mouvements pouvant passer pour de la vie. C'est ainsi qu'elle prétendait lutter contre la pratique du répit, lutte éminemment louable en tant que fin, ce sont les moyens qui sont à reprocher : elle préférait culpabiliser les parents plutôt que de remettre en question sa doctrine du baptême des enfants.

En tous cas, il est très clair que : tant les doctrines officielles de l'Église que les croyances populaires autour du baptême étaient plus que problématiques pour le petit peuple. S'élever contre ce fatras obscurantiste et mortifère, c'était faire œuvre de salubrité publique. Il convient de ne pas l'oublier quand on réfléchit aux circonstances qui ont produit l'anabaptisme, et il est à regretter qu'à part des marginaux peu soucieux de leur réputation, il y ait eu si peu de théologiens assez courageux pour dire que le baptême des enfants n'est pas dans la Bible et n'a rien à voir avec le salut éternel de ces enfants.

Le Rouge et le Noir

Deux des victimes supposées d'enlèvement d'enfants ou de cadavres d'enfants présentent une caractéristique commune : on les qualifie de "noirs", ce qui représente au moins l'amorce d'une accusation de sorcellerie. Catherine, dans sa confession,dit avoir été baptisée par le diable du nom de "Noir Diable" ("Elle renia aussi le Saint Baptême. Piercin la baptisa autrement et la nomma Noir Diable.") Le père HOLWECK est appelé "Noir Hans" dans la confession de Georgette. Ce sont donc des "noirs", au sens du patois local, qui appelle un "noir" (féminin : une "noirte") une personne ayant cheveux noirs et peau sombre mais pas seulement (d'ailleurs, étant donné le nombre de personnes qui faisaient du charbon de bois au Ban de la Roche, les "noirs" auraient été la majorité s'il s'était agi vraiment de couleur de peau). Encore à une époque relativement moderne, un certain Noir Emile est décrit comme suit dans le conte appelé Le Biéchot : "Son surnom de Noir lui venait de ses cheveux, de ses épais sourcils et de ses joues mal rasées ainsi que de ses yeux dont personne ne pouvait soutenir le regard. Il passait pour être un peu sorcier et posséder certains pouvoirs magiques acquis lors des années passées en Afrique. Bref! il valait mieux ne pas avoir affaire avec lui!" La suite du conte montre qu'Emile était bien sorcier.

Un "Roge", c'est à dire un Rouge, n'est pas beaucoup mieux vu qu'un noir, quoique son cas soit plus ambigu. Comme dit le patois : "Un Roge, c'est tout bon ou tout mauvais". Voici en quels termes Henri GANIER, dans un conte intitulé Les Partisans , décrit le "Rouge Bounot" : "La batterie était commandée par un sagar de la basse de Netz, ancien sous-officier d'artillerie. Hans Aloïs de Barenbach, plus connu sous le sobriquet de Rouge Bounot, était un fort brave homme et un homme excessivement brave, d'un courage calme et la nature l'avait doué de muscles d'acier et d'une vue aussi perçante que celle de l'aigle. Tout était rouge chez lui, le poil, la peau et le bonnet de renard fauve qui couvrait son chef. Le nez surtout, en raison d'une absorption considérable de tabac à priser et aussi d'une série non interrompue de coups de soleil, brillait comme un tison incandescent avec des reflets de rubis." L'histoire se passe lors de l'invasion de 1814 et raconte comment le grand père GANIER est arrêté après avoir été trahi. Le Rouge Bounot aide à son évasion dans des conditions qui ont un quelque chose de surnaturel : "Mais le brave Hans veillait, témoin invisible de l'arrestation de son chef aimé, il avait devancé la voiture en courant à flanc de coteau au-dessus de la route de Saint-Dié. Il avait assisté de loin à toutes les péripéties de cette fuite et se portait au secours de mon grand-père; il arrivait juste à point!" ; la suite de l'histoire nous montre comment le "brave Hans" corrige le traitre qu'il tabasse très sérieusement après l'avoir enfermé dans un sac pour ne pas être reconnu. Mieux vaut avoir le brave homme avec soi que contre soi !

Un autre "Roge" à signaler, c'est Ulrich BANZET, de Belmont, dit Qualy lo Roge Colas car il a de nombreux descendants ; même si l'on ne connait pas d'anecdote le concernant, le seul qualificatif de Roge suffit à montrer qu'il impressionna ses contemporains.

Les procès de sorcellerie des années 1620 semblent avoir été précédés d'une peste à Belmont. En tous cas, Jehannon, la femme de Dimanche GEORGES de Neuviller s'accuse de l'avoir provoquée au moyen d'une poudre noire :

"Elle a confessé que, passé neuf ans, elle et les sorcières du Ban de la Roche causèrent une contagion pestilentielle dans le village de Belmont, avec de la poudre noire que Piercin leur donna. Dans cette même contagion, elle empoisonna son premier mari. Elle a confessé qu'au sabbat, elles adorent Piercin en se mettant à genoux devant lui, le nommant par son nom et le reconnaissant comme leur maître."

"Passé neuf ans" ... cette expression situerait vers 1610 la peste de Belmont.

Parmi les victimes de Belmont, ont trouve le métayer Didier HANS, dont voici la "confession" :

"Il a confessé qu'il a eu à maintes reprises l'envie de se convertir envers Dieu, mais le Diable, s'en apercevant, l'en détourna et le battait extrêmement, ce qu'il a fait environ six fois, entre autres aussi pour n'avoir pas tué Claude GEORGES, qui avait résisté au Diable"

Appelé Didier HANS (c'est à dire en principe : Didier, fils de Jean) dans les dossiers de sorcellerie, il devient Didier LE MOICTRIER (Didier le métayer) en 1620 lorsque sont vendus, à Saulxures (source : La sorcellerie dans le pays de Salm, article de Marc BRIGNON, l'Essor n°120 ), quatre bœufs et une vache provenant des biens de « feu didier Le Moictrier de bémon (= Belmont), executé par le feu pour crime de sortilège au lieu de Rhodes (= Rothau) ».

Même si ce n'est, en principe, pas un ancêtre, nous aurons une pensée pour Didier HANS, qui, dans sa brève confession, ne dénonça personne et tenta même de tirer d'affaire Claude GEORGES.

Cette mention nous permet d'entendre parler de la métairie de Belmont, connue par de telles sources scripturaire sans qu'il soit possible de la situer sur le terrain. La logique voudrait qu'elle ait été proche de la montagne du Champ de Feu et de ses beaux pâturages. Il s'agissait, comme la cense de la Haute Goutte à Neuviller et comme la cense du Bas Lachamp à Bellefosse, d'une de ces grandes exploitations fonctionnant directement pour le seigneur (contrairement aux petites fermettes sur lesquelles survivaient les paysans).