Les marques de filiation

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Si l'on considère l'ensemble des langues européennes et sémitiques, on constate que près de la moitié des noms de famille sont en fait des prénoms, ou, pour être plus précis, des noms de personne. Et comme les pères ont toujours eu tendance à transmettre leur propre nom à leur fils aîné, cela posait des problèmes d'homonymie quasi insolubles. D'où l'apparition, dans la plupart des langues, de marques de filiation qui peuvent prendre des formes très diverses.


Outre les problèmes d'homonymie, ces marques de filiation sont parfois aussi des signes de respect.

1. Les préfixes

Cette catégorie, assez restreinte, concerne d'abord les langues sémitiques. Les arabes et les juifs méditerranéens utilisent le préfixe ben (= fils de), ce qui nous donne des noms comme Benamar (fils d'Amar), Bendavid ou Bensoussan. Les berbères ont pour leur part le préfixe ait, pluriel de ou-, en principe séparé du nom, qui lui aussi signifie "fils de" : Aït Ahmed, Aït Mesbah (dans les deux cas, le préfixe berbère s'est ajouté à un nom arabe). Signalons, bien que ce soit hors sujet, une curiosité arabe avec le préfixe bou (= père de), qui repose sur une démarche inverse : à la naissance de l'enfant, son père perd une partie de son identité pour prendre celle de son fils (c'est du moins l'idée généralement admise) : Bouabdallah, Bourguiba.

Les Bretons connaissent quant à eux le préfixe ab, issu du gaélique mab, ce qui nous donne des noms comme Abalan, Abguéguen ou Abguillerm. C'est à peu près l'équivalent de l'écossais Mac (Mc) : McKenzie, Macintosh. Les Irlandais connaissent aussi le préfixe Mac, mais ils en ont un autre, qui signifie "petit-fils" ou tout simplement "descendant" : c'est bien sûr le O' que l'on trouve dans O'Hara ou O'Connor. Toujours dans les Iles Britanniques, on notera enfin le préfixe Fitz, emprunté au français "fils", que l'on trouve par exemple dans Fitzpatrick ou Fitzwilliam.


2. Les suffixes à valeur sémantique

Cette catégorie est constituée de noms dans lesquels le suffixe utilisé a réellement le sens de "fils", contrairement à la catégorie suivante, où il s'agira de marques grammaticales (un s ou un i par exemple).

Bien entendu, l'exemple le plus évident est celui de l'anglais, qui a fait un important usage du suffixe -son : Johnson, Jackson, Williamson. Dans les langues scandinaves, on retrouve le suffixe -son chez les Suédois (Johansson, Ericsson), mais aussi -sen (notamment chez les Norvégiens et les Danois : Andersen, Jantzen). Les Néerlandais utilisent également -sen (Janssen), tout comme les Flamands. Ces peuples ont également adopté le suffixe germanique kind (= enfant), qui peut se transformer en -kin ou -ekin, -equin en Wallonie. Les Allemands l'utilisent aussi, mais moins fréquemment. Quelques exemples : Süsskind, Hannequin, Pieterkin, Petrequin.

Le suffixe arménien -ian signifie au départ "chez, issu de", mais il a pris assez vite le sens de "fils" : Torossian, Haïrabedian, Petrossian. Les Grecs connaissent pour leur part -opoulos (= fils), que l'on trouve dans Georgopoulos ou Papadopoulos. Ils utilisent également -akis et -ides, -idis, qui évoquent aussi la descendance (Leonides, Ioannidis).


3. Marques grammaticales et suffixes de filiation.

C'est la catégorie la plus nombreuse. L'anglais, tout comme le néerlandais (et le flamand) utilisent un -s final (Williams, Maertens). L'italien connaît pour sa part un -i qui est au départ une marque de pluriel, traduisant l'appartenance à une famille, à un clan. Ce -i s'applique à toutes les catégories de noms : noms de personnes, de métier, surnoms divers. Ce qui est vrai de l'italien l'est aussi du corse. Quelques exemples : Paoli, Pietri, Martini.

Beaucoup de langues possèdent un suffixe utilisé de façon systématique. Même s'il ne signifie pas "fils" à proprement parler, il s'applique chaque fois pour marquer la filiation. C'est le cas de l'espagnol -ez (Perez, Martinez, Rodriguez) ou du portugais -es (Soares, Peres).

Les langues slaves adorent les suffixes de filiation. Elles en usent, elles en abusent ! Et d'abord les Polonais, chez qui le principal suffixe de filiation est -owicz, mais qui utilisent aussi, avec le même sens, les suffixes -ak et -ski (bien que ce dernier soit surtout utilisé avec des noms de lieux). Ce qui nous donne, pour le nom Pierre (Piotr, Pietr), les formes Pietrowicz, Pietrzak, Piotrowski, sans compter les diminutifs de diminutifs : Pietruszewicz, Pietrusikiewicz etc... Pour rester avec le même nom, on aura chez les Russes des Petrov, Petrachkov, Petrischev, Petrovykh, chez les Tchèques des Petracek ou des Petricek, chez les Bulgares des Petrov, chez les Serbo-Croates des Petrovic, et la liste aurait pu être plus longue.

Faut-il mettre au rang des marques grammaticales l'usage d'une préposition en début de nom ? Sans doute. En tout cas l'italien en fait un grand usage (Di Pietro, Di Giovanni), et parfois aussi le portugais et l'espagnol.

A noter enfin que plusieurs langues (on en a eu un aperçu avec le polonais) utilisent ce que l'on peut appeler une double filiation. C'est le cas notamment de l'anglais (son + s : Jacksons) ou du néerlandais (sen + s : Janssens). L'italien est sans doute le maître en la matière, puisqu'il combine le -i, marque du pluriel, avec une infinité de suffixes , arrivant à des formes telles que Giovanellini.


4. Et le français dans tout ça ?

En France, il y a sans doute autant de marques de filiation que de fromages, et aucune ne s'est réellement imposée aux autres. On notera d'abord l'usage de la préposition DE agglutinée au nom (Dejean), ou encore de l'article défini contracté (Aujean, Dujean). Mais il s'agit de formes finalement assez rares, et très localisées. En fait, le français utilise surtout une infinité de suffixes diminutifs, variables selon les régions, mais rien ne nous permet d'affirmer qu'ils marquent chaque fois la filiation. Voici quelques exemples, à partir du nom Pierre. J'indique pour chaque suffixe le département où il semble être le plus répandu : - ain : Perrain (17) - ard : Pierrard (08), Perrard (88), Perreard (74) - aud : Perraud (44) - auld : Perrauld (85) - ault : Perrault (49) - aut : Pierraut (57) - aux : Perraux (35) - eau : Perreau (58) - eaud : Perreaud (69) - eault : Perreault (71) - eaux : Perreaux (21) - el : Perrel (43) - et : Perret (01) - ic : Perric, Peric (56) - in : Perrin (88) - od : Perrod (39) - on : Perron (56), Pierron (88) - ot : Perrot (29), Pierrot (88) - oud : Perroud (38)

A cette liste non exhaustive, il faut ajouter les doubles diminutifs, tels que Perrineau, Perrinet, Perronnet, Perronneau, Perrenot (Pernot), Perrenaud, Perrenoud, Perrichon, Perrichet, Pierrinat, Pierrotet etc...

Ajoutons également les noms formés par aphérèse (suppression du début du mot) et viennent s'ajouter d'innombrables possibilités. Par exemple, avec Nicolas : Colas, Collas, Colet, Collet, Colin, Collin, Collard, Collardot, Collaud, Collaudin etc...

Autrement dit, les variations sont multiples, en français comme dans toutes les autres langues. L'italien bat sans doute tous les records, ce sera peut-être le thème d'un autre article.

Jean Tosti