DEBONNO Charles

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Charles DEBONNO Pionnier de la colonisation française

Charles Debonno est né le 16 juin 1847 à Boufarik, de parents étrangers.
Dédédé en 1920 à Casablanca Maroc]

Charles fit ses études, pour certains, chez les Jésuites, pour d'autres chez les Pères Blancs, au camp d'Erlon (département d'Alger).

En raison de la situation précaire de ses parents, Charles alla trouver le minotier Boudon. Celui-ci le chargea de faire des achats de blé dans la Mitidja.

En 1869, ayant réalisé quelques économies, il achète à Sidi-Aïd une propriété qu'il défriche, draine, où il y plante des orangers et des vignes.

En 1871: Le 30 décembre, Charles épouse Eugénie Martin (née le 30 mars 1852) à Alger, maison Dufour, rue Bugeaud. Elle a 19 ans.

Charles Debonno s'est fait lui-même en dix ans de travaux et d'efforts intelligents.

Charles, ayant vendu sa propriété de Sidi-Aïd et réalisé un capital assez important, s'avisa alors que les bœufs manquaient à Boufarik. Il partit alors à cheval pour Guelma et en revint en ramenant 200 bœufs! (comment??). Les bouchers d'Alger refusèrent de les acheter, alors il ouvrit une boucherie et les vendit à bas prix.

Avec son capital, il acheta du matériel de battage et battit à façon les récoltes des colons.

Actif, intelligent et honnête, il obtint de la banque d'Algérie une avance qui fut employée à l'achat de la propriété de "Figime", puis celle des "Quatre Chemins".
Après une lutte terrible avec le sol hostile, il en fit une des plus belles exploitations de la Mitidja, plantée en vignes et en agrumes.

1881 : Charles Debonno est naturalisé français. Il a 34 ans.

1883 : Charles (36ans) est élu président du Comice Agricole de Boufarik.

Trumelet nous donne ces détails biographiques à propos d'un décret du 12 juillet 1884, qui nommait Debonno, chevalier de la Légion d'honneur " pour services exceptionnels rendus à la colonisation, et au pays".

Ce que furent ces services exceptionnels, il n'est pas difficile de l'entrevoir en gros. Debonno a pressenti l'avenir de la viticulture, il s'y est lancé à corps perdu, et il a entraîné Boufarik derrière lui. Autrement dit, si vous voulez : il a joué sur la vigne, à ses risques et périls; et il a gagné. Exemple suggestif, et suivi.

Il a gagné très gros. Trumelet donne une liste des grosses exploitations agricoles autour de Boufarik en 1887. En mettant bout à bout les différentes fermes attribuées à Debonno, on trouve quelque chose comme 2 540 hectares.
En francs d'avant guerre, cela représente un capital d'environ 25 millions, en francs actuels de 100 millions. Dans un centre rural comme Boufarik, quand un homme est assis sur une pareille fortune, sa propre création, il est naturellement le roi du pays, mais par surcroît on imagine qu'il a chance de le rester sa vie durant.
Et pourtant Debonno a croulé dans les dernières années du dernier siècle, sa fortune s'est évanouie. Et on distingue très bien les causes générales de la catastrophe.

En 1877 Brigot fonde le Comptoir d'Escompte de Boufarik, sorte de succursale de la Banque d'Algérie. C'est la première apparition de la banque à Boufarik. Comme le fait remarquer Trumelet, la création d'une banque tend à tuer l'usure; héritage de la période turque, " la plaie de l'Algérie "; enracinée depuis des siècles dans les atavismes des musulmans et des juifs.

Mais il faut considérer la date : 1877, c'est le début de la viticulture. Il y a un lien étroit entre la viticulture et la banque. La vigne n’atteint son plein rendement que quatre ou cinq ans après la plantation. Lorsqu'elle est en plein rendement, les frais sont énormes, surtout depuis que les maladies parasitaires exigent des sulfatages, des traitements chimiques préventifs.

Si le colon était un paysan de chez nous, vivant de père en fils sur deux ou trois hectares de vigne, il s'en tirerait sans assistance. Mais le colon n'est pas un paysan de chez nous. Il compte ses hectares par dizaines, et son fonds de roulement dépasse ses possibilités personnelles. Son fonds de roulement n’est pas à lui, il l'emprunte à la banque.

Il est vrai que, à la récolte, il fait bon an mal an d'énormes bénéfices excédant sa dette de beaucoup. S'il était sage, il arriverait à se constituer par l'épargne son propre fonds de roulement. Mais il ne peut pas être sage.. Autour de lui, dans ce pays neuf, trop de terres en friche le sollicitent. Il est paysan par l'amour passionné de la terre; mais c'est un paysan aventureux. Il enfouit son bénéfice dans des entreprises nouvelles, il s'endette davantage pour gagner plus. Ce sont là des sentiments très louables : cela s'appelle l'esprit d'initiative. Mais la viticulture ainsi comprise devient matière éminemment spéculative...

Il est vrai que la récolte est en moyenne à peu près sûre. La culture de la vigne, en tant que culture, n'est pas exposée à de gros aléas; on se défend contre le sirocco, les sauterelles et les maladies parasitaires. Le sol et le climat conviennent si exactement à la vigne. Bon an mal an, on fait toujours du vin.

Mais il faut le vendre; on ne peut l'écouler que sur le marché français, qui est incontrôlable. A la fin du dernier siècle ce marché a été ravagé, on s'en souvient, par une longue crise de mévente. Le prix de l'hectolitre tomba à cinq francs, à rien; il arriva qu'on laissa couler le vin dans le fossé pour récupérer le tonneau.

C'est alors qu'un beau jour la Banque étrangla Debonno. Elle l'étrangla net, malgré ses 2 500 hectares, et ses 25 millions, comme elle en étrangla d'ailleurs bien d'autres. Ceci se passait vers la fin de la crise; il eût suffi de tenir quelques mois de plus. Dans les conversations privées des colons on a beaucoup épilogué sur cette catastrophe Debonno, qui fut célèbre : on a souhaité souvent que la banque eût été plus miséricordieuse. Mais les banques ne sont pas sentimentales.

Ce qui a sombré là, c'est Debonno lui-même; mais non pas son œuvre. Les milliers d'hectares de vigne, les richesses qu'il avait créées, sont toujours là, elles ont simplement changé de main. Dans les années qui suivirent la mévente il fut courant que l'acquéreur , avec les bénéfices d'une année, récupérât le prix d'achat. Rien n'a croulé, qu'un homme, l'initiateur.

"Dans notre colonie algérienne, dit Trumelet, le triomphe a été maintes fois aussi coûteux que la défaite aux créateurs, aux fondateurs, aux initiateurs, aux premiers enfin... ils ont ouvert le sillon.. et c'est un autre qui a récolté. " Il a raison Trumelet, il rend exactement ce qu'il avait sous les yeux.
Debonno le millionnaire rejoint exactement sur ce point essentiel Chalancon -père et fils, ou le ménage Laurans, toute la phalange des frères de la côte, qui, de 1835 à 1840, ont donné leurs souffrances et généralement leur peau, pour enrichir la communauté.


Tous, millionnaires et miséreux, à la superficie de leurs consciences, se souciaient médiocrement de la communauté; c'est soi-même que chacun d'eux prétendait enrichir. Ils étaient emballés sans le savoir dans un grand élan mystérieux qui les dominait de très haut. L'alchimie sociale a depuis toujours trouvé la transmutation des sentiments : elle fait couramment un altruisme avide d'immolation, avec les passions de l'égoïsme naïf et bas.

Sic vos non vobis est particulièrement vrai dans les pays neufs, d'évolution très rapide. L'évolution rapide est une bataille tumultueuse. Et comme d'habitude ce sont toujours les mêmes qui se font tuer en montant à l'assaut, les plus impétueux, les plus braves, les meilleurs. C'est une question de tempérament.

Ceci est de grande conséquence pour comprendre un pays comme Boufarik. Européanisé, francisé, mais tout de même si différent de la France, par sa psychologie profonde.

De grosses fortunes, nouvellement acquises, dont l’exemple surexcite l'émulation. Mais le plus gros colon sait comment il a acquis sa situation, et il imagine très bien qu'il peut la perdre demain. Il se sait en pleine bataille économique, il en connaît les dangers, et d'ailleurs il les aime.

Cela ne crée peut-être pas des sentiments qui multiplient dans un peuple les concurrents au prix Montyon. Il ne s'agit pas de prix Montyon. Encore bien qu'il faille noter une certaine largeur d'esprit, un bon garçonnisme, qui a son côté moral: quelque chose comme les sentiments du soldat qui est miséricordieux aux blessés, aux vaincus : ne fût-ce que par l'imagination de ce qui pourra lui arriver demain.

Mais surtout l'exaltation de la bataillé, la conscience du danger, surexcitent les facultés. On a l'œil grand ouvert, l'imagination éveillée, la curiosité aiguë, le ressort de l'audace tendu.

Ainsi a poussé Boufarik, et le résultat est curieux.

Les yeux d'un homme ont vu le paysage primitif, le marais illimité, pestilentiel, impassable, bourdonnant de moustiques et d'oiseaux d'eau, hanté de panthères et de bandits, la ligne d'horizon rompue seulement par les trois trembles patibulaires. Et les yeux de ce même homme, avant de se fermer, ont pu voir le paysage actuel : la plaine drainée, boisée, verte, cultivée jusqu'au dernier mètre carré, semée de gros bourgs et de fermes, la plaine où l'hectare vaut 50 000 francs. La transformation s'est faite en une vie d'homme, si peu de chose.

Est-ce que cela n'inspire pas, à la réflexion, des pensées respectueuses?

1920: Décès de Charles Debonno à Casablanca (Maroc)



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