Canton de Villedieu-les-Poêles (50) Notices

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Notices et articles

Avranchin monumental et historique

Edouard LE HERICHER, tome II, Tostain imprimeur, Avranches, 1847, E. Tostain éditeur à Avranches ; Canton de Villedieu-les-Poëles, pages 672 et suivantes.[1].

Pour les notes de bas de page, se reporter à l'édition originale.


La Bloutière

Quand on s’éloigne des bords de la Baie du Mont-Saint-Michel et de l’abbaye qui était le centre religieux de l’Avranchin, on trouve un sol moins riche en souvenirs, et moins fécond en poésie. Le canton de Villedieu, qui appartenait en grande partie à l’évêché de Coutances, et dont les terres dépendaient surtout de deux abbayes dont les Cartulaires sont perdus, Hambie et la Bloutière, ce canton nous offrira moins d’histoire et d’archéologie. Toutefois deux communes, le commencement et la fin, la Bloutière et Villedieu, formeront d’heureuses exceptions. Une ellipse, dirigée du nord-ouest au sud-est, représente la forme de la Bloutière : la jolie rivière de Sienne, aux coteaux boisés, trace un des segmens ; l’autre est tracé par un ruisseau que Cassini nomme Bérence, et par des lignes arbitraires. La Forêtrie, le Rouge-Palu, le Pavé-Lucas, les Brûlés, la Baie, la Hague, la Boulaie, et plusieurs habitations ou hameaux qui, dans ce canton, s’appellent Hôtels, comme les Hôtels Doré, Renaut et Esnault, Godefroy, au Bret, Plançon, Tondu, Marie, des Bois, ès Petits, etc.

Une église, un Château, un Prieuré, une chapelle sont les élémens principaux de l’étude archéologique de cette commune.

Entourée d’une double ligne de sapins, avec un if antique, évasé à la base, et semblable à une énorme bouteille ventrue, au col allongé, l’église de Notre-Dame-de-la-Bloutière n’a conservé du passé qu’une croix ronde, de vieilles statues, des restes de vitraux et une crédence. Elle appartient presque en totalité au XVIIe et au XVIIIe siècle. Un banc porte cette inscription : «  An 1738 et pour les fres duquel a été donnée la somme de 50 liv.» Les fonts sont insculptés de fleurs de lis. Une tombe est celle de M. Bosquet, sieur de la Forge ; une autre est celle de son petit-fils, M. Bosquet, bailli de Villedieu. Une large dalle du chœur porte cette épitaphe : « Ici gît le corps de vénérable et discrète personne G. Bosquet, prêtre, dont la conduite a été l’exemple des plus zélés. Il a été le restaurateur de ce temple, le soutien des pauvres avant et après sa mort. 1764. » Une épitaphe du cimetière indique la sépulture de M. Jouault « fondateur de 500 fr. de rente pour une messe et un instituteur à la Baleine.»

Le château de la Bloutière n’existait plus dès le XIVe siècle : « Le chastel étoit adonc abattu. » Il était non loin de l’église, sur un monticule arrondi, nommé la Chapelle-Saint-Julien, parce que la chapelle de ce nom était au pied. Il se trouvait à la limite de trois arrondissemens, en face du château de la Roche-Tesson, la Sienne coulant entre les deux. On voit encore la trace d’une douve ; la Chapelle-Saint-Julien existait encore il y a 60 ans. On raconte ainsi la manière dont elle fut détruite : Un if antique ombrageait l’oratoire, dont l’origine était sans doute romane. Un essaim d’abeilles vint se poser dans son tronc creusé par le temps. Des paysans, voulant s’emparer du miel, ne trouvèrent rien de mieux à faire que d’allumer du feu au pied de l’arbre, afin de chasser les abeilles par la fumée. Chargés de leur butin, ils s’en allèrent chacun dans sa maison ; mais le feu, resté dans le tronc, se propageant, s’étendit dans les branches, et pendant la nuit l’incendie se communiqua à la chapelle et la réduisit en cendres.

Le Prieuré augustin de la Bloutière était au bord de la vallée de la Sienne, à la lisière des bois, enfermés dans une presqu’île. Un chapiteau, un module de colonne, une croix cannelée, voilà tout ce qui en reste, avec une maison qui était l’abbatiale, faite environ 40 ans avant la Révolution. L’ancien couvent était plus rapproché du bois ; « c’était un corps de logis rectiligne ; la petite église, placée au nord, était surmontée d’un clocher carré dont la toiture était en forme de bâtière. Dans l’intérieur des quatre façades on avait établi un cloître en colonnes de beau granit, d’un goût recherché. Au centre était un jardin. Ces bâtimens furent dépecés en 1793 et 94.

L’église, le château, le Prieuré, la chapelle auront leur histoire dans les documens que nous allons exposer dans l’ordre des temps.

Le nom de la Bloutière signifie habitation de Blouet : ce dernier nom normand apparaît souvent dans le Domesday sous la forme de Bloiet et Bloet. Il serait possible que le chef qui donna son nom à cette localité ou un de ses descendans fût à la Conquête : du moins, selon Orderic Vital, Robert Bloiet, chapelain du Conquérant, nommé évêque de Lincoln en 1098, accompagna Guillaume-le-Roux, lorsqu’il alla prendre possession du trône de son père. Dans ce même comté de Lincoln, de grands travaux furent faits par Richard de Rollos, chambellan du Conquérant, homme qui était, suivant un contemporain, un personnage considérable . Nous sommes portés à croire qu’une alliance s’établit entre les Blouet, originaires de notre paroisse, et les Rollos, originaires de Roullours, dans le Bocage : car nous trouvons ceux-ci seigneurs de la Bloutière, donnant au Prieuré les fiefs des Blouet, c’est-à-dire la Bloutière et Bricqueville-la-Blouette.

La Chronique de Le Gros, prieur de la Bloutière, dit « que le conte de Sestre Angloys dona par mariage sa fille aasnee au sire de Rollos joxte chastel de Vire, homme de grant puissance de sagesse de lestat de guerre et luy dona la baronie deu chastel en Flore et en la Bloetière ensemble et ledit chastel en la Bloetere lequel de Rollos etait Sr de Briqueville la Bloete ».

On trouve dans le Livre Rouge de l’Échiquier que, sous le règne de Henri II, le possesseur du château de la Bloutière devait au château de Gavray le service d’un chevalier pour le fief de Rollos. Un Rôle de 1195 mentionne : « Will. de Rollos, auprès des seigneurs de Balena, W. Taisson, etc. » M. Stapleton le cite plusieurs fois : « W. de Rollos was lord of the castle of la Bloutière upon river Sienne and his land in the parishes of la Bloutière and Fleury was subject to render a half a pound of pepper at Gavray. » - « W. de Rollos paid 7 l. of the fief of a knight at la Bloutière of the aide de l’ost.» En effet, son article est ainsi formulé : « 1 Milit. apud Bloeteriam de aux. exercit. » Vers le temps de la canonisation de saint Thomas de Cantorbéry, deux ermites, Hugues et Simon, se retirèrent dans une solitude, aux environs du château de la Bloutière. Ils s’y bâtirent une chapelle qui fut dédiée à ce saint, et qui passa pour être le théâtre de nombreux miracles, opérés particulièrement sur les épileptiques. En l’année 1199, Richard de Rollos, petit-fils, par sa mère, de Hugues, comte d’Avranches, convertit l’ermitage en monastère, le dota de biens suffisans, et y appela des chanoines réguliers de Sainte-Barbe, au pays d’Auge. Guillaume de Tournebu consacra l’église au mois de mai de l’an 1200, et confirma la fondation et la dotation du monastère. Lorsque Odon Rigault, en 1250, fit sa visite du diocèse de Coutances, il ne visita pas le prieuré de la Bloutière, quoique, allant de Villedieu à Hambie, il le trouvât sur sa route ; ce qui fait penser qu’il avait alors peu d’importance. Mais toute cette histoire est naïvement contée dans une chronique du monastère, qui se termine par une série d’abbés auxquels nous ne connaissons que quelques successeurs.

« Lequel baron de la Bloetere et de Flore appellee adonq mons Ricard sire du castel et terres de Rollos homme de saincte vie de honeste conversacion de grande devocion de sagece pourveu garny de richeces pensant de lame de luy de ses predecessors et successors inspirei de par Deu par lexaltacion de la foy catholique et de lonor de Deu et de saincte mere yglese vit et considera que dedens les boys de la Bloetere joxte son castel estoient et demoroient deux saincts hermites Symon et Hues et que icelx et le leou estoient bien promeus et ordenez a une religion tant pour multiplication de sainctes persones religios que par le leou en place secrète pour devocion, remote des tabernacles des pecheors et ordena icel leou appellei a icelx hermites joxte les fonteines du boys ou la nous dison la croute sus Syene appellei le veil leu et aussi le nouvel leou et y fist venir maczons carpentiers et aultres en lan m. c. lxvij. et fist iceli mons. Ric. de Rollos édifier illoques en iceli an une religion de prior conventuel et de chanoynes reguliers souz iceli prior prelat et pastor en toutes choses par manere de abbaye qui est de plusors incoles eu pais touz jors dicte labbaye de la Bloetere et ne est subjecte a aucune religion mes a levesque solement et commist a celle religion lordinaire de saincte Barbe par escript solement. Et en temps que il y edifiot si comme la renomee anciene recite il apparuit iloques as edifioors un grant home de belle stature qui lour demanda que illoques edifiooent, as quels edifioors respondens que ce estoit une religion de chanoynes faicte de par le baron de la Bloetere appellei de Rollos iceli bel home derrechief demanda de quel sainct ladicte religion seroit lesquels ouvriers luy distrent que elx ne le savoient lorsque les hermites qui seroient religios deprioient et adoroent S. Authone hermite. Adonq celuy home lour dist : Dictes a celi qui funde et constitue ladicte religion ici que elle soit faicte et ordenee en lonor de Deu et du premier sainct qui sera faict martir eu monde. Lors il se disparut nec oncque le avoient veu ne puis ne le virent. Pourquoi plusors ont presumei que ceu fut voiz de par Deu. Et en ce temps estoit revenu de exil S. Thomas et tantost apres il fut occis et faict par sa mort et par sa sainctete martir a Cantorbere et fut et est et sera martir sainctifiei et la religion de la Bloetere consacree et sainctifiee eu non de S. Thomas martir en lermitage de la Bloetere et le premier prior conventual avoit non Johan. Le secund appellei Ode du Pont de Constances qui fut chevalier au siecle et puis chevalier de Deu en religion et prior segunt. Le tiers prior avoit non Ricart. Raoul estoit le quart. Nicolas fut le quint. Le sexte estoit Thomas de Syene. Le septeesme Nicole de Borguenol et lautre Nicole le Cornu de la Chese Baudoin, si come je le ay escript par le martirologe. Le viii° fut Robert de Briqueville. Martin son nevou fut novesme. Pierres Bontemps dezeesme en bon temps. Guill. de Ver undzeesme et ge Guillaume Gros prior dozeesme de par Deu et de par le pape[2]

Après la Conquête de la Normandie par Philippe-Auguste, et jusque sous Saint-Louis, les seigneurs normands qui possédaient en Angleterre et en Normandie furent forcés d’opter pour l’un ou l’autre pays ; mais ils purent disposer de leurs biens en faveur des monastères. Guillaume de Rollos, ayant opté pour ses possessions d’outre-mer, donna ses biens à la Bloutière . Deux fragmens tirés du Cartulaire de cette abbaye et cités par Toustain de Billy, relatent cette option et détaillent les donations :

« Après les guerres anciennes accord fut fait entre les Roys de Franche et d’Angleterre ainsi que cel qui plus avoit en Angleterre y allast, et les feos ou rentes de Normandie viendraient au roy de Franche et e contra. Lors M. Guillaume de Rollos qui plus avoit en Angleterre s’en alla, et la baronnie et terre demoura au roy en la Bloutière ; et avant que il y allast, et son père notre fondator fust mort, ledit fondator avoit Jehan puisné ; et ledit Jehan puisné trois filles ; lequel puisné avoit Rollos et autres feos et morist avant son père. Pourqui M. Guillaume tint par fausse coste les feos et succession de son frère et les filles sans terre. Dès que le roy de Franche eut saisine des forfaitures, il donna la baronnie à M. Hue de Botigny, chevalier, lequel nous donna la chapelle Saint-Julien : certainement ne puis savoir si cely Botigny morist sans heirs ou s’il se forfist, ou s’il délaissa la baronnie et le chastel au roy. Frère Robert de Briqueville prior huit° prist la baronnie et le chastel qui étoit adonc abattu ; audit prior la bailla le roy de Franche par feoferme en lui rendant perpétuel à tosjors chascun an cinquante livres de rente, mitié à la Saint-Michel, et mitié à Pasques ; et ne retint le roy pour ladite prise fors le pled de l’espée et les appartenanches au pled de l’espée par la lettre ; et dit la lettre que le roy la nous bailla et lui étoit venue de l’échéance de M. Guillaume de Rollos ja trespassé... »

« La nobleche et la baronnie et le castel de Rollos et le castel de la Bloetière escheut à M. Guillaume, fils aisné, très-hardi et grand chevalier, comme il appert en l’impression de son scel, et nous donna trop plus que son père. Mais par l’accord des roys de France et d’Angleterre, après les guerres, icely M. Guillaume s’en alla demorer en Angleterre : car il avoit en Angleterre plus que en Normandie ; et avant que d’aller demorer et morir en Angleterre, il nous donna les églises de la Bloetière, de Flory, de Briqueville-la-Bloete, et nous donna en aumosne la Cornillière, la Maresquetière, la Pesquetière, joignant ensemble, et la Bedoyère, Lobeline, la Maere en Flory, la Hezardière, la Vacrie, et morit tantost ; et le roy de Franche fut son heir et successor par accordance des roys . »

En 1327 la fiefferme de la Bloutière était toujours possédée par le prieuré ; M. de Gerville cite à cette occasion ce passage d’un registre d’alors : « Le prieur et couvent de la Bloutière tiennent franchement à gage pleige de fiefferme du roy N. S. des paroisses de la Bloutière et Fleury une eschaete qui eschut audit seigneur de monsieur G. de Roullours chevalier, etc. »

Charles V donna en 1360 au Mont Saint-Michel la somme de 50 livres de rente à prendre sur le prieuré de La Bloutière En 1363, d’après le Cartulaire de cette maison, un autel fut fondé dans l’église : les grands-vicaires, en l’absence de l’évêque, « in remotis agente » sur la requête du prieur, G. Le Gros, Grossus, permettaient d’ériger cet autel, à cause du concours de monde qui y venait chercher la santé, spécialement les épileptiques. Une autre charte de 1370 autorisa l’érection d’un autre autel pour la même cause . Les vices et les fléaux étaient grands alors dans le diocèse de Coutances. Un de ses historiens en a amplifié le tableau ; nous aimons mieux citer un contemporain, G. Le Gros lui-même : « Combien que le monde fust merveilleusement appeticé et destruit par les guerres, par les loups et par les trois mortalités, tout en mon temps, et est devenu le monde tout nouvel, gens estrangers qui ont emmené malverses manières, toz pechiez et malverses accoutumances de se vestir, de chausser, de bere, de mangier, de chanter, de subtilité en mal entente ; justice temporelle et spirituelle ne corrige ne homme ne fame, mes tôt est deshontei. »

En 1371, Silvestre de La Cervelle confirma à la Bloutière le don de l’église de Saint-Fragaire : « Hujus nutu data cononicis de Bloteria ecc. S. Fragarii. » En 1205, l’évêque Vivien : « Donationem factam fratribus de Bloteria à G. de Rollos confirmavit.»

Au milieu de ce siècle l’état des revenus de la paroisse de la Bloutière fut consigné dans le Pouillé connu sous le nom de Livre blanc. Ce que l’autre Pouillé du Diocèse ou Livre noir, fait au XIIe siècle, avait présenté sous cette forme laconique : « Bloeteria 5 sol. 8 den. » Le Livre Blanc le détaille ainsi : « Dominus de Roullos dedit olim priori et conuentui de Bloueteria medietatem ecclesie de Bloueteria et dominus de Bruecourt dedit aliam et est prior patronus eiusdem et percipit grossos fructus attalagii et curatus eiusdem percipit alios vna cum oblationibus et soluit priori quinquaginta solidos pro pensione et soluit pro capa episcopi quinque solidos ecclesia non debet decimam dictus prior percipit quasi medietatem decime parrochie et abbatissa lexouiensis percipit alteram

En 1648 le prieuré valait 1500 liv. Vers ce temps Masseville écrivait : «La Bloutière paroisse et baronnie de l’élection de Coutances. Il y a un prieuré de l’ordre de S. Augustin dont les religieux sont réformés.» En 1717, l’intendant de la Généralité de Caen, M. Foucault, recueillit sur ce prieuré des renseignemens déposés aujourd’hui à la bibliothèque royale : « On y voit, dit M. de Gerville, quelques dessins médiocres de monumens, de tombeaux et d’armoiries ; plusieurs titres anciens et bien conservés et l’acte de fondation y existent en original . » Avant la Révolution, ce prieuré était en régale et valait 5000 liv.

Nos documens sur cette localité nous ont montré l’établissement régulier et légal des seigneurs normands en Angleterre, au XIIIème siècle, contrastant avec l’envahissement de la foule de la Conquête, alors que vinrent un G. Le Charretier, un Hugues-le-Tailleur, un G. Le Tambour, alors que W. de Cognisby venait avec sa femme, sa servante et son chien :

« William de Cognisby

Came out of Britanny

With his wife Tiffany

And his maid Maufas

And his dogge Hardigras . »


La Lande d'Airou, 1727

Voyage de Basse-Normandie et description historique du Mont-Saint-Michel. Par M. de la R.[3]


Le 22 après avoir dîné au Pont-Farcy, & passé par le bourg de Ville-Dieu, où est une Commanderie de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jerusalem, dont tous les habitans sont fondeurs, chaudronniers ou gens à marteau, & dont l’esprit n’est pas aussi délié que celui des habitans de Vire & de Falaise ; nous arrivâmes heureusement au château de la Lande-Dairou, non pas sans être regalés de plusieurs décharges de mousqueterie & d’une multitude de mauvais complimens, accompagnés d’offrandes qui furent faites à leur seigneur par les principaux vassaux de cette terre. Ce château est un grand bâtiment orné de tours, & édifié entre une grande cour & une vaste prairie, ayant sur sa droite un bois de haute futaye, & sur le bord du bois une longue suite d’étangs. Il n y a rien de plus noble & de plus riant que les avenues de cette maison. Ce sont deux ou trois grandes & doubles allées de hestres, de chesnes & d’ormeaux d’une prodigieuse longueur.

A main gauche du château, sur un terrain plus élevé, on trouve l’église paroissiale toute bâtie de pierre de taille, d’une raisonnable grandeur & d’une structure plus ancienne que celle du château. La cure est d’un bon revenu à la nomination du seigneur.

Le bourg de la Lande en est assez éloigné ; on dit que c’étoit anciennement une ville qui a été ruinée par le feu du ciel, & il y a encore des marchés établis & des foires franches, sans parler de la justice qu’un sénéchal y rend pour le seigneur en de certains jours.

Les curieux en méchanique vont voir, en passant, les moulins de la Lande à 200 pas du bourg. C’est un seul petit ruisseau qui prend sa source dans les bois, & qui est si bien ménagé, qu’il fait travailler en même temps, & sous le même couvert, trois grandes meules pour trois différentes espèces de grain. Il n y a rien de mieux entendu & de mieux exécuté que les machines de tout cet ouvrage.

Cette terre a été dans la maison de Grimouville, qui est des plus anciennes de la Province, pendant plus de 400 ans. Nous verrons dans la suite comment elle en est sortie. Le château dont nous venons de parler, pouvait passer pour un bel édifice dans le temps de sa construction, en un pays où l’on n’a jamais guerres vû de belles maisons, si ce n’est quelques-unes de celles qui ont été bâties dans le siècle passé. Le temps de sa construction est ainsi marqué sur le frontispice de la grande porte d’entrée.

En mil cinq cens soixante & neuf

Fût fait ce Bâtiment tout neuf

Et au-dessus de l’inscription est l’écu des armes de la maison de Grimouville, qui sont de Gueules à trois étoiles d’or. L’écu est penché, comme on voit des plus anciennes & des plus grandes maisons du royaume, surmonté seulement d’un casque de côté ; pour supports deux sauvages, un genou à terre.

On voit dans l’église le tombeau Geffroy de Grimouville avec cette inscription : Ci gît Noble & Puissant Seigneur Geffroy de Grimouville, en son temps Seigneur et Baron de la Lande Dairou, la Lande-Patryce & Hienville, & Patron desdits lieux, lequel trépassa le huitième jour de May mil cinq cens seize. Priez Dieu qu’il lui fasse pardon à jamais, et dites Pater, Ave Maria.

Deux aveux rendus au Roy le 24 Septembre mil cinq cent vingt-trois, & le 28 Décembre mil cinq cent quarante-huit font connoître que Jean de Grimouville fût fils & héritier de ce Geffroy, & que René de Grimouville succéda à Jean. Ce dernier, selon toute apparence est celui qui a fait bâtir le château.

Un gentilhomme de cette maison m’avait ci-devant assuré que les derniers seigneurs de la Lande-Dairou, de la Maison de Grimouville descendaient du fameux Nicolas de Grimouville, Baron de l’Archant, etc., chevalier du Saint-Esprit, capitaine des Gardes du Corps du Roy Henry III, & l’un de ses favoris. Il prétendait aussi que ce seigneur fût le premier à qui le Roy Henry III donna le Collier du Saint-Esprit le jour de son Institution. Enfin il voulait que ce Prince ait composé l’épitaphe, du même Nicolas de Grimouville, qui se lit sur son Mausolée dans l’église des Grands-Augustins à Paris. Mais quand j’ai voulu approfondir ces faits & les éclairer avec le flambeau de l’histoire, j’ai trouvé qu’ils ne peuvent pas se soutenir ; & parce qu’ils sont ainsi imprimez dans le Mercure de Février 1721, page 45. Je crois, Monsieur, devoir les rectifier ici en faveur de la vérité.

1 - Le Baron de l’Archant mourut sans laisser de postérité de Diane de Vivonne la Chataigneraye son épouse.

2 - Il ne fut pas fait chevalier du Saint-Esprit lors de l’institution de cet Ordre, & dans la première promotion, qui est du 31 décembre 1578. Le premier qui reçût le Collier fut Ludovic de Gonzagues, duc de Nevers, etc., prince de Mantoue, etc. Le seigneur de Grimouville ne fut fait chevalier que dans la sixième promotion, savoir le 31 décembre 1583.

3 - Henry III n’a pas composé son épitaphe, car ce Prince mourut avant lui : la mort d’Henry III étant arrivée le 2 août 1589, & celle du baron de l’Archant au mois de mars 1592, dans le temps du siège de Rouen par l’armée du Roy Henry IV.

On voit, comme nous l’avons déjà dit, son mausolée dans l’église des Grands-Augustins de Paris avec l’épitaphe dont il s’agit : l’un et l’autre sont dignes de l’attention des curieux, & il y a lieu de s’étonner que G. Brice, auteur de la Description de Paris, si souvent réimprimée, ait omis ce monument, lui qui en rapporte plusieurs autres de la même église, qui ne sont pas à beaucoup près de cette distinction. Nicolas de Grimouville eût un frère nommé Louis de Grimouville, qui fut aussi baron de l’Archant & son héritier. Il était Conseiller-d’état, gouverneur d’Evreux & capitaine de 50 hommes d’armes. Il fut pareillement honoré du Collier du Saint-Esprit dans la Promotion faite à Rouen dans l’église de Saint-Ouen, le 5 Janvier 1597. J’ai pour garant de tous ces faits Mezeray, le père Anselme & le père Daniel. II faut cependant convenir que les seigneurs de Grimouville, barons de la Lande-Dairou, d’Hienville, etc., & les barons de l’Archant, etc. n’ont tous qu’une même souche, & que ce sont deux branches de la même maison, laquelle tire vraisemblablement son origine du fief & seigneurie de Grimouville, dont la paroisse de même nom est située presque sur le bord de la mer, assez près du havre de Regnéville & à deux lieues de la ville de Coutances. Cette terre est possédée aujourd’hui par un magistrat de la même ville.

Au reste, de tous les seigneurs de Grimouville, de la branche de la Lande-Dairou, il ne reste plus qu’une seule personne, laquelle en descend de la manière qui suit. Pierre de Grimouville, seigneur de la Lande-Dairou qui avait épousé en ... Philippine Daubert, eût quatre fils de son mariage : savoir Jacques, Jullien, Antoine & Laurent de Grimouville. Jacques l’aîné de tous, que le Cardinal de Richelieu qualifiait, dans des lettres que j’ai vues, de marquis de la Lande-Dairou, épousa en 1635 Dame Suzanne de Vassì, fille de Jacques de Vassi, marquis de Bressaye, de Pirou, & de la Forest ; & de Dame Louise de Mongomery , & en l’épousant il hypothéqua ou consigna la dot qui lui avait été constituée par ses père & mère sur la terre de la Lande-Dairou, & sur ses autres biens pour tenir son estoc & ligne, suivant le langage & la Coutume de Normandie. Jacques de Grimouville mourut sans enfans le 4 Novembre 1642. La Dame de Vassi, sa veuve, épousa en secondes noces, Jacques, seigneur du Grippon, etc. & lui transporta tous ses droits sur les biens de son premier mari. C’est en vertu de ces droits fondés sur le contrat du premier mariage, que la postérité de Susanne de Vassi jouit aujourd’hui de la terre de la Lande-Dairou, possession confirmée par des Arrêts du Parlement de Paris.

Jullien de Grimouville, seigneur de Montmartin & d’Hienville, frère puîné de Jacques, épousa en … dame Madeleine du Grippon, mariage qui donna naissance à Nicolas de Grimouville, connu sous le nom de comte de Montmartin, mort depuis peu d’années, lequel de son mariage avec dame N de Pienne a eu N de Grimouville, seigneur des mêmes fiefs de Montmartin & d’Hienville, relevant de la seigneurie de la Lande-Dairou lequel n’a point encore pris d’alliance, & c est le seul & dernier mâle qui reste aujourd’hui de la maison de Grimouville, de la branche de la Lande-Dairou.

Antoine & Laurent, frères puînés de Jacques & de Jullien, sont morts sans alliances.

L’intérêt que je sais, Monsieur, que vous prenez à cette maison, m’a fait allonger un peu cet article. Je finis par une remarque, c’est que nul des auteurs que j’ai consultés, n’a écrit exactement le nom de Grimouville car c’est ainsi qu’il faut le prononcer & l’écrire & non pas Grimonville, Gremoville, Grimoville, comme on le trouve dans les livres imprimés. Mes garants sont les anciens titres, comme les aveux, les tombeaux, les inscriptions, etc.

Avant que de quitter le château de la Lande-Dairou, pour passer du diocèse de Coutances dans celui d’Avranches, & nous approcher du Mont-Saint-Michel, je m’avisai de faire un petit voyage à Ville-Dieu dont je n’étais éloigné que d’une petite lieue…


Référence.png Notes et références

  1. Les écrits des érudits du XIX° siècle sont à prendre avec précaution.
  2. Extrait d’un cahier de parchemin existant aux archives du département, et contenant plusieurs actes relatifs aux possessions du prieuré de la Bloutière. Guillaume Le Gros, douzième prieur, qui a écrit la chronique ci-dessus, vivait dans la deuxième partie du XIVe siècle. On le rencontre en l’année 1371, aux mois de mars et de juin.
  3. Le Mercure de France dedié au Roy, juin 1727, tome II. p. 1355 et suivantes.