Canton de La Haye-Pesnel (50) Avranchin Monumental

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Avranchin monumental et historique

Edouard LE HERICHER, tome II, Tostain imprimeur, Avranches, 1845, Canton de la Haye-Pesnel : p. 5 et suivantes.

Pour les notes de bas de page, se reporter à l'édition originale.

Note : Les écrits des érudits du XIX° siècle sont à prendre avec précaution.

Beauchamps

Beauchamps forme une enclave dans l’arrondissement de Coutances qui l’embrasse de tous les côtés, excepté à l’est où un étranglement le rattache à son arrondissement, isthme idéal que sillonne le cours capricieux du bassin abrupte de l’Airou. C’est en général un plateau élevé, digne de son nom, qui s’abaisse vers cette rivière, et que coupe presque également de l’est à l’ouest la route de Caen à Granville. Les maisonnettes qui bordent cette route dans la traversée de Beauchamps ont une physionomie remarquable. Outre leur propreté, supérieure à celle de la plupart des maisons normandes, elles s’égaient au soleil avec leur façade brodée de dessins faits de coquillages ou tracés dans le badigeon. Cette route franchit à Beauchamps, sur un beau pont d’une arche, l’Airou, qui reçoit au-dessous la Hebarde. Parmi les noms significatifs de cette commune on remarque la Forge-aux-Balais, la Croix-Chatel, le Hameau-aux-Biches, les Hauts-Vents, la Porte-du-Rez.

L’église ne répond pas à la beauté du site ni à la grâce du village. Elle est cachée à mi-côte dans le pli d’un vallon, et n’offre qu’un seul objet d’art et d’antiquité. Elle a deux transepts. Sa tour, à faîte triangulaire, s’élève lourde et timide à la face occidentale, mais sans y former portail. L’entrée principale est le porche du midi. Le morceau intéressant est le baptistère et spécialement sa base. Elle est d’un travail grossier, mais d’une physionomie romane, et probablement l’unique reste de l’église qui existait en ce lieu vers l’époque de la Conquête. C’est un dé en calcaire de Caen, avec des colonnettes engagées aux angles, sans base ni chapiteau. Sur les faces sont insculptées des figures grossières, surmontées de fleurs et de pommes de pin. La cuvette, évidemment ultérieure, est en granit, et porte des entailles, imitation maladroite des reliefs du piédestal. Le reste de l’église est moderne et sans caractère.

Au XIIe siècle, cette église était ainsi notée dans le Livre noir Ecclesia de Bello Campo. Patronus heres de Murdraqueria . Rector percipit omnia cum vj acris terre elemosine et valet xxx lib. Au XIIe siècle, elle était ainsi notée sur le Livre blanc : Taxus tricesime : xxiij. s. iiij. d. Taxus decime xxxv lb. Bellus Campus. En 1648, elle avait pour patron le seigneur du lieu, et rendait 600 liv . Elle est sous l’invocation de saint Crespin et saint Crespinien.

Mais la gloire de Beauchamps, c’est l’illustre famille de ce nom, que rappellent les vestiges de son château.

Une magnifique position naturelle, un cap qui se projette vers l’Airou en ondulations étagées, baigné d’un côté par la nature et des deux autres par la main de l’homme, en face des croupes que couronnent l’église et le château de Dragueville, fut l’emplacement de la forteresse et le berceau d’une famille de la Conquête, celle qui a été la souche des comtes de Warwick et de Worcester. Il ne reste rien de la forteresse des premiers Beauchamp. Les vestiges actuels présentent une maçonnerie schisteuse sans beaucoup d’épaisseur ni de cohérence. Le plan général est celui du promontoire. C’est un arc dont la corde, ou l’isthme, représente la partie accessible. La courbe de l’arc est un musoir très-escarpé, baigné par des eaux naturelles ou artificiellement amenées. Mais ce plan, assez ordinaire, offre ici une particularité remarquable : le sol de cet arc s’échelonne en trois étages de redoutes, qui ne pouvaient être emportées que par quatre assauts. La forme et la force du terrain autorisent à penser que le donjon était à l’extrémité du musoir. Entre cette enceinte extrême et celle qui la précède, il y a un ouvrage à angles, espèce de bastion, dont la forme et la maçonnerie annoncent le XVIIe siècle, date qu’on lit dans les constructions fermières qui existent sur l’isthme et forment la quatrième ligne de défense. La chapelle, qui existait dans l’intérieur, fut transportée en-dehors de l’enceinte, du côté du sud, quand on fit ces constructions. Elle n’existe plus .

Outre le château, il y a le Manoir à l’ouest de l’église.

Le premier nom historique des seigneurs de cette paroisse est Hugues de Beauchamp, qui commandait à la Conquête les troupes du Val de Sienne. Toutes les listes citent son nom  ; il figure dans le Domesday, sous la forme de Hugo de Belcamp, comme Tenant en chef dans trois comtés et comme Sous-tenant dans huit endroits du Hertfordshire .

Le fils et le successeur de Hugues épousa Rohais , fille d’ Aubrey de Ver, commune voisine de Beauchamps. La famille des Beauchamp se partagea en deux grandes branches, la branche anglaise, divisée en une dizaine de baronnages, parmi lesquels ceux de Warwick, de Worcester et de Bedford , et la branche normande, moins illustre, mais très-distinguée.

Raoul de Beauchamp était à la croisade du duc Robert.

Sous le règne de Henri Ier, Robert de Beauchamp était vicomte d’Arques .

Sous le règne de Henri II, 1172, Hugues de Beauchamp devait au roi le service d’un chevalier pour le comté de Mortain : Hugo de Bello Campo 1. mil. regi de comitatu Moretonii . En 1173, ce même Hugues était châtelain de Verneuil . Il figure pour la fin de ce siècle dans les Rôles de l’Echiquier : Homines Hug. de Bello Campo XII l. de feodo I mil.

Son héritier devait 7 livres du fief d’un chevalier.

En 1203, Richard de Beauchamp était connétable de la Tour de Rouen.

Le roi Jean, vers 1215, fit marché pour la terre de Watkin (Walter) de Beauchamp.

En 1287, Jean Marie de Beauchamp vendit : Nobili domino Radulfo de Bello Campo militi unam quart. frumenti ad mensuram de Haya Paganelli... ad feodum de la Favrerie.

En 1300 : Radulfus de Bello Campo dedit abbatie de Lucerna ad opus capelle S. J. Baptiste quam fecit juxta sacristariam, in qua elegit suam sepulturam, sex bossellos frumenti.

Dans le XIVe siècle, Clémence du Guesclin, la plus jeune des sœurs du connétable, épousa en premières noces Raoul, seigneur de Beauchamps, avec qui elle vivait encore en 1364 ; en 1371, elle était remariée à Fraslin de Husson, seigneur de Ducey, de Champcervon, etc. Raoul portait d’azur à quatre jumelles d’or, au lion passant de même en chef.

En 1419, le roi Henri V donna le château de Raoul de Beauchamp à un seigneur anglais qui portait ce nom : Le 13 dudit, respit dun mois à Jean de Beauchamp de Poywiller du chastel de Beauchamp qui fut à Raoul de Beauchamp chevalier . Vers ce temps un Beauchamp, comte de Warwick, était lieutenant du duc de Bedford, dit régent de France, comme on le voit dans le Registre de Thorigny : Ricardus de Beauchamp comes Warvicensis locum tenens dicti regentis tempore Henrici VI pro campo . Les Anglais ne furent pas paisibles possesseurs de ces conquêtes. Vers 1437, Beauchamp, fut le théâtre de plusieurs engagemens. Il y eut au village de la Provotière et dans le Champ-des-dix-huit-Vergées un combat où les Français furent mis en déroute . Il ne paraît pas que le château fût alors très-important : il est à peine nommé parmi ceux que les Français reprirent, sans coup férir, en 1439 et 1450 .

Ambroise de Bereauville, seigneur de Beauchamp, à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle, possédait les seigneuries de Beauchamp et de Mesnil Rogues, qui depuis ce temps furent réunies. Une branche des Pierrepont les posséda ensuite, puis elles passèrent par des mariages dans les familles de There, d’Osmond et de Briges . M. de Briges vendit vers 1820 les restes de la terre et du château de Beauchamp.

En 1765, Beauchamp, de l’élection de Coutances, de la sergenterie du Sabot, comptait 115 feux .


Champcervon

Ego W. Duisseio dedi abbatie Savigne presentationem ecclesie de Campocervo

(Charte de Savigny)

Cette commune a la forme d’un ovale, dessiné naturellement au nord et au sud, arbitrairement des autres cotés. L’église est sur un plateau des flancs duquel se détachent deux ruisseaux, dont l’un afflue au Thar, dont l’autre sortant de la Belinière, donne naissance à la rivière de Lerre.

Il y a dans Champcervon un village de Lerre, dont un seigneur, nommé Roger de Lerre, donna des fonds pour la reconstruction de la nef de l’église paroisssiale : un autre appelé le Domaine, et un manoir, ancienne habitation seigneuriale qui n’a guère conservé du passé qu’une chambre, dite chambre-des-réserves.

Le bon curé de Maneval brouilla singulièrement ses notes et ses idées quand, dans son discours de la Normandie, il décrivit le cours du Couesnon. Il en fit bien la limite de la Bretagne et de la Normandie, et cite un vers très juste de G. Le Breton, mais il le fit passer par Champcervon, le grossit du Beuvron et lui donna le nom de la petite rivière de Champcervon Lera, Lerre : « Le Couesnon, appelé dee quelques latins Lera, a deux fontaines, l’une à la Luzerne et l’autre au bourg de Ler. Il commence à se montrer enflé et plein de menaces en la paroisse de Champcervon, puis accru des ruisseaux précédents de la Bellinière et de Beuvron, va se décharger auprès du Mont-Saint-Michel. » Toutefois il y a du vrai au fond de cette description, bien que le Couesnon, qui a fait la folie de mettre le Mont en Normandie, ne se soit jamais permis d’absorber le Beuvron et de mettre Avranches en Bretagne. La rivière qui baigne Champcervon, le Lerre, prend ses sources au hameau de la Belinière et en la Luzerne, traverse à sa naissance le village du Lerre, et limitant sept ou huit communes va se jeter à Genêts dans les grèves sous Tombelaine, devant le Mont-Saint-Michel.

L’église de Champcervon fut donnée à l’abbaye de Savigny au XII° siècle par W. de Ducey qui la tenait de ses ancêtres, et le riche monastère duquel on disait :

De quel coste que le vent vente

L’abbaïe Savigny a rente,

compta une église de plus dans ses présentations : « Ego Willelmus de Duisseio dedi abbatie Savigne presentationem ecclesie de Campocervo concedente uxore mea Muria testibus Ricardo Abr. episcopo. ». Les héritiers de W. de Ducey, W. de Huechon et Mathilde, son épouse, confirmèrent cette donation, dans une charte où cette église est appelée : Ecclesia Campocervorum . Neel, fils de Robert, qui épousa Mathilde, devenue veuve, confirma à Savigny les églises : de Guasto et de Campocervorum.

Pendant l’occupation anglaise, Champcervon resta à son seigneur qui se soumit à Henri V. Ce prince manda au bailli du Costentin de laisser « jouir Guillaume de Campservon, écuyer. » Mais le roi anglais avait donné Ducey à Guillaume de Nessefeld, qui, comme seigneur de Ducey, prétendit à la seigneurie de Champcervon, au préjudice de Savigny. Cependant il y eut « une lettre es assizes dAvranches come G. de Nessefeld escuyer fut condamne pour ce quil navait cause de presenter au benefice de Champcervon et fut le presente par les religieulx de Savigny mys en possession de laquelle sentence ledit Nessefeld en appela l’an 1443. »

Dans l’impot de 1522, l’église fut taxée à 4 liv. comme les Chambres.

En 1598, Guillaume de Montgommery, seigneur de Ducey, était aussi seigneur de Champcervon qu’il reçut de ses ancêtres et transmis à ses descendants. Ce titre passa aux Tesson. A la révolution, le seigneur était M. de Champcervon.

En 1648, la cure de Champcervon valait 300 liv . En 1698 elle valait 300 liv. La taille était de 1127 liv. et le nombre de taillables de 166. Le gentilhomme était Jean Tesson . En 1765, Champcervon, de la sergenterie de Heraut, comptait 94 feux.

La véritable latinité de ce nom est Campus Servonis, que porte la nomenclature de 1754. Le second élément est un nom d’homme qui se trouve isolé dans Servon, nom d’une commune de l’Avranchin . Nous ne citerons que pour mémoire l’étymologie de Robert Cenalis, Campus cervonis , quoique les chartes semblent la favoriser.

On raconte une légende sur la statue de Saint-Martin, de Champcervon. On la portait de l’église vers un lieu que l’histoire ne nomme pas. Comme elle passait devant la fontaine Saint-Martin, une lavandière, interprète de l’affection de tous les paroissiens pour l’image du patron, s’écria : «  Grand saint-Martin, est-ce que vous vous laisserez emporter ? » A ces mots, le porteur de l’image resta immobile et ne put franchir le passage. Il fallut rapporter la statue dans l’église où elle est encore aujourd’hui.

Folligny

Prior de Bloucteria est patronus ecclesie

De Foligncio de dono W. Murdac

(Livre Blanc)

Ecclesia de Repasto patronus domus Dei de Haya Paganelli

(Livre Noir)

Cette commune est, dans notre cercle, une de celles dont le sol est le moins accidenté : sa forme générale est un rectangle allongé du nord au sud. Au nord, à l’est et au sud, elle a des limites naturelles ; à l’ouest, elle est bornée par la route d’Avranches à Coutances, cette route antique qui était, sous la domination romaine, la voie de Cosedia à Legedia, et dans le Moyen Age, la route du Repas.

L’église Notre-Dame de Folligny porte les traces de l’époque romane dans les contreforts du chœur, dans une fenestrelle et dans sa croix ronde dont les modules sont dispersés. La base de la tour vient ensuite dans l’ordre du temps, avec les quatre colonnettes basées et chapitées des fonts et un vitrail, à teintes foncées, représentant deux femmes, peut-être sainte Elisabeth et la Vierge. Sous la corniche court une frise composée de fleurons trilobés, qui rappellent ces imbrications ogivales des flèches de Coutances dans lesquelles on peut voir cette préoccupation de l’unité que les artistes du Moyen Age apportaient dans les moindres détails. Comme ceux de la cathédrale, ces fleurons, avec les parties précédentes, doivent remonter au XIII° siècle. La nef et le chœur sont en général du XVIII° siècle : sur les degrés du maître-autel on lit la date de 1725. Le retable contient une vieille toile écaillée, représentant l’assomption, qui nous apparaît avoir le caractère d’onction et de suavité de cette peinture des madones du XV° ou du commencement du XVI° siècle, fille des enluminures et des images des vélins gothiques. Toutefois, comme le rosaire de Saint-Quentin, elle est plus récente et représente comme lui la continuation d’un de ces éléments de la tradition qui protestent en faveur du passé contre les éléments dominateurs. Ainsi l’art païen se perpétua au milieu de l’art du Moyen Age : ainsi l’art du Moyen Age projeta des lueurs dans le mouvement païen de la Renaissance. La base intérieure de la tour a été refaite avec ses arcs, ignoblement badigeonnés et quadrillés comme les murs d’une cuisine. Il y a dans le cimetière une croix fastueuse et composite assez remarquable : son dé est insculpté d’une légende et de divers ornements, entre autres d’un écusson étoilé, portant trois étoiles, armes qu’on retrouve sur une dalle tumulaire et qui sont des La Bellière. Le premier module du fût est orné de clochetons appliqués et les autres sont semés de nœuds.

Dans le presbytère de Folligny, on voit un portrait de guerrier en costume du temps de Louis XIV : c’est le maréchal de Villars, sous lequel avait, dit-on, servi un des curés de cette paroisse. Dans ce presbytère ont été composés, par M. Desroches, alors curé du lieu, différents ouvrages historiques sur le diocèse d’Avranches, entre autres « l’histoire du Mont-Saint-Michel ».

Cette paroisse n’a au Livre Noir que cette note « Folligneium vij  ». Voici celle du Livre Blanc : « Prior de Bloueteria est patronus ecclesie de Foligneio de dono Guillelmi Murdrac militis. Rector percipit terciam partem decime et habet in elemosina quindecim acras terre et percipit quinque quarteria frumenti in dicta parrochia ratione capelle de Repasto et centum solidos ratione qua supra. In dicta parrochia prior domus Dei de Haya Paganelli percipit duas garbas decime. Rector solvit pro decima sexaginta et decem solidos et pro capa episcopi octo solidos. »

Toutes ces redevances composaient pour l’église un revenu de 39 livres. En 1648, elle avait pour patron l’évêque de Coutances et rendait 400 livres .

Le manoir de Folligny qui se cachait naguère derrière ses belles chênaies, autour duquel se tient, de temps immémorial, la célèbre foire de Folligny, est une habitation d’un aspect féodal, qui permet d’évoquer l’existence d’un seigneur campagnard du XVI° siècle. Les lignes sinon les caprices de cette époque, sont empreintes sur sa façade. De belles fenêtres à barre ou croisées, à meneaux striés à vif, à arêtes bien profilées, des linteaux à double et triple accolade, quelques broderies de feuilles de vigne ou de chêne, d’élégantes et vastes cheminées, grandes comme nos appartements, un toit élancé, une tourelle-escalier, un colombier flanqué de contreforts, les eaux du ruisseau de la Coquerie, baignant l’habitation, une chapelle, telles sont les parties, tel est l’aspect du Manoir de Folligny.

Un terrain contigu, bosselé de monticules de débris, entouré sur ses quatre faces de dépressions profondes où les eaux pouvaient arriver, ressemble à l’emplacement d’une construction antérieure, d’une nature plus féodale et d’une assiette plus forte : nous croyons que c’est l’emplacement du château de Folligny. Le terrain s’appelle le Viveron, sans doute des viviers qui remplissaient le vallon, et s’épanchent dans les Douces-Eaux.

Il y avait une forêt de Folligny qui, avec le fief de ce nom, appartenait au comte de Mortain.

La famille de Folligny fut distinguée par elle-même et par ses alliances. Elle portait de sable à six carrés, trois d’argent, trois de gueules.

Elle donna deux défenseurs au Mont-Saint-Michel dans le siège de 1432, et eut l’honneur d’être dépouillée de ses biens par le roi d’Angleterre. Le 23 avril 1418 « les terres, manoir et herbages, qui étaient à Olivier et Jacques de Folligny, furent donnés à G. Rothelaire ». En effet deux Folligny étaient parmi les défenseurs de la Normandie et figurent dans la liste d’armes des 119 chevaliers du Mont-Saint-Michel.

Vers 1450, Jean de Folligny fut réintégré dans sa seigneurie et dans celle du Quesnoy « comme ayant toujours, dit Toustain de Billy, tenu le parti du roy

Le nom de Folligny signifie habitation de Follin : cette terminaison est très commune et s’ajoute en général à des noms propres faciles à discerner : ainsi dans le diocèse d’Avranches : Juvigny (Jouvin ou Juin), Martigny (Martin), Subligny, Soligny (Solin), Rouffigny (Ruffin), comme Reffuveille (Rufini villa), Romagny (Romain), Parigny (Parin), et ailleurs, dans le département de la Manche, Marigny, Morigny, Servigny.

Dans Folligny est le village du Repas. C’était au XII° siècle le centre d’une paroisse, mentionnée dans le Livre Noir : Ecclesia de Repasto, patronus domus Dei de Haya Paganelli percipit duas garbas. Terciam garbam et altalagium percipiunt duo rectores qui ibi sunt portionibus equalibus.

Cette paroisse qui était considérable, puisqu’elle avait deux curés , n’existait plus au XIV° siècle car le « Livre Blanc » n’en fait pas mention. Elle fut divisée entre La Meurdraquière, Folligny, Saint-Sauveur-la-Pommeraye. Une charte de 1234 nous apprend qu’elle n’existait même plus dans le XIII° siècle, car elle ne parle que de la Capella de Repasto. Cette chapelle, dédiée à Saint-Denis, existait encore il y a une soixantaine d’années et des vieillards nous l’ont décrites. C’était un simple oratoire, avec un campanier à deux cloches sur le portail, sans fenêtre orientale. Il possédait beaucoup de statues qui ont été enterrées dans son emplacement, qui s’appelle toujours le champ Saint-Denis, ou dans le cimetière de Folligny. A cette église était attaché un hôpital dédié à saint Jacques, qui était un besoin sur une route aussi fréquentée. Il avait été fondé en 1193, et donné à la Bloutière par un Meurdrac, qui annexa à cet hôpital l’église de Folligny, avec le consentement de l’évêque de Coutances. Le premier administrateur fut le chanoine Simon. Le comte de Boulogne et son épouse Yda donnèrent à l’hôpital la coutume des foires du Repas, les jours de saint-Jacques et de saint Denis . Le chanoine Vimond fut le successeur de Simon dans l’administration de Saint-Jacques-du-Repas : « S. Jacobi de Repasto, » l’an 1200. Beaucoup de dons furent faits de son temps à cette maison hospitalière  ; mais elle était trop éloignée de l’eau, et, en 1234, G. Meurdrac consentit à unir cet hôpital à celui de la Haye. Ce fut sans doute alors que l’église du Repas cessa d’être paroissiale. Voici la charte d’union :

Hugo Dei gratia Constanc… episcopus eternam in Domino salutem. Noveritis quod cum apud Hayam Paganelli et apud Repastum due domus hospitales essent constructe quarum neutra per se ad sustentationem pauperum convenienter sufficere videbatur, nos dictas domos ad petitionem nobilis viri Fulconis Paganelli, adveniente consensu Guillelmi Meurdrac militis, unientes eorum regimen, priori et conventui de Bloteria duximus commitendum, statuentes, eorumdem prioris et conventus accedente consensu, ut de prioratu de Bloteria tres assumantur cononici, qui nobis presentati de manu nostra tam parrochianorum de Folligny quam pauperum in domo Dei de Haya Paganelli commorantium curam recipiant animarum. Quorum duo in parrochia de Folligny insimul morabuntur ministrantes in capella de Repasto et in ecclesia parrochiali de Folligny quibus redditus ad valorem triginta librarum de bonis dictorum locorum decernimus assignandas. Tertius vero curam pauperum gerens in domo Dei de Haya Paganelli residebit, quia illa domus de Haya ad recipiendos pauperes competentior et melior videbatur. Idem vero bona pauperum universa et redditus omnes recipiet, exceptis illis redditibus qui ut predictum est dictis duobus cononicis fuerunt assignati. Prior vero dicte domus Dei jurabit in ingressu suo quod fideliter dicta bona et redditus conversabit in dicta domo in suos usus et pauperum convertenda. Si vero dicti duo canonici vel tertius qui prior erit dicte domus Dei de Haya Paganelli inhoneste, vel, quod absit, in administratione suscepta infideliter se habuerint, vel aliquis eorum, nisi a priore de Bloteria correcti vitam vel mores mutarent in melius, idem prior de Bloteria ad mandatum nostrum vel successorum nostrorum tenebitur revocare, aut nos ex tunc a dictis locis sine omnis appellationis effugio, eos sive eum amovebimus, quibus auctoritate nostra sic amotis, dictus prior de Bloteria nobis alium sive alios presentabit, qui simili conditione tenebuntur in dictis locis deservire ; prior vero de Bloteria qui pro tempore fuerit jurare tenebitur quod de dictis bonis vel redditibus usibus pauperum deputatis vel pro tempore deputandis in utilitatem domus Dei de Bloteria aliquid non convertet nec converti permittet.

Ei tamen concedimus quod dicta loca visitet cum viderit expedire et ad utilitatem dictorum locorum corrigat que in eisdem viderit corrigenda. Ita tamen quod canonicos in dictis locis a nobis constitutos ei sine auctoritate nostra non liceat amovere… Actum anno Domini M° CC° XXX° quarto ».

Après cette réunion, cet Hôtel-dieu dut recevoir les pauvres de Hocquigny, la Haye, le Tanu, Folligny. Son histoire sera continuée à l’article de l’Hôtel-dieu de la Haye ou de Hocquigny (voir article Hocquigny).

Le Repas était au milieu de la route de Coutances à Avranches : c’est ici le lieu d’étudier la direction et les stations de cette antique voie, qui est celle de Cosedia à Legedia. D’ailleurs c’était une route très fréquentée au Moyen Age : c’était la route des pèlerins vers Saint-Pair et le Mont-Saint-Michel ; c’était le siège de foires très célèbres, dont une s’est continuée et s’appelle la Foire de Folligny.

Nous avons reconnu une voie romaine littorale qui allait de Coutances à Rennes, et qui est marquée sur l’itinéraire d’Antonin. Il y en avait une seconde entre les deux villes, celle de la carte de Peutinger, qui se dirigeait par l’intérieur. Ces deux voies sont parfaitement tracées sur la carte de Cassini. Partant de Coriallum, celle-ci passait par Cosedia, de là elle gagnait Legedia en faisant un coude, et sur une longueur de 19 lieues gauloises, distance exacte qui sépare Coutances d’Avranches, et arrivait à Condate dans un parcours de 49 lieues gauloises, distance réelle d’Avranches à Rennes. Ainsi les distances actuelles concordent parfaitement avec celles de la carte. Les stations n’ont pas soulevé de doutes, excepté Legedia ; mais entre Cosedia et Condate on ne peut placer de localité importante autre qu’Avranches, et l’opinion des savants est générale sur la localisation de Legedia à Avranches . Il ne reste qu’à suivre les traces de la direction de cette ligne dans les documents du Moyen-Age.

De Coutances cette voie s’avançait vers Cérences et passait à l’Epinay «  où il y avait autrefois un pont en pierre, dont il ne reste d’autres vestiges que les grands chemins pavés qui y aboutissent et servent de chemin principal pour aller du Costentin et Coutances à Avranches, Pontorson et la Bretagne ». Cette route, dans une charte de 1299 , est appelée le Chemin Chaussé : « in parrochia de Cerences in feodo des Haietes ultra malepalu et jungitur ex uno latere Chemino Chaucie ». De là, par la Chaussée et la Haute-Rue, elle se rendait au village du Repas, dont le nom indique le passage d’une voie antique. Ce nom, les débris qu’on y a trouvés, son importance au Moyen Age, ses foires , d’autres voies qui y aboutissaient, comme celle de Saint-Pair «via Dorepast ad mare », en font un lieu remarquable. La voie traversait La Haye-Pesnel, où il y avait un châtel et près de laquelle est la Miltière, suivait la ligne de l’ancienne route de ce bourg à Avranches, passait au Grippon, côtoyait Chavoy, Cava Via, et le Chatelier, franchissait la Sée à Ponts, près duquel on voit encore ses tronçons bien reconnaissables, et arrivait à Avranches. Là s’ouvrait le chemin de Rennes, que l’on suit encore aisément dans l’arrondissement d’Avranches. Son point de départ dans Avranches était le quartier Saint-Gervais, si riche en vestiges romains, médailles, aires d’huîtres et de ciment, tuiles et poteries ; la rue Saint-Gervais commençait son tracé, et c’est dans cette rue et sa prolongation qu’on a trouvé des mosaïques et des monnaies romaines ; elle franchissait l’ancien gué de Pontaubault dont le sol est un véritable médailler. En cet endroit, la route portait au Moyen-Age le nom de « cheminum domini Regis ». La voie de Rennes passait par Precey, à la Chaussée, par Vaugris où l’on a trouvé des monnaies françaises, du coté du Laurier, des Batailles, des Tombettes, un vieux titre l’appelle pour cette paroisse «chemyn de Regnes», puis par Crollon, dont la lande portait naguère des vestiges d’anciens campements, par la Croix, laissant sur son flanc le Châtellier. En cette localité elle est mentionnée dans une charte : «un clos qui fut Andreu Paris assis entre le chemin le Rey… lan de grace mil ccc et treze». De là elle passait sur Montanel où elle portait au XII° siècle le nom de « Cheminum Calciatum » sous le cimetière. Là on a trouvé un grand nombre de médailles gauloises, dont trois en or, décrites par M. Lambert. Un vieux titre cité par M. Desroches désigne cette route : « une pièce de terre nommée la Rue Chaussée… joignant au grand chemin chaussé… le clos Lembert butte au grand chemin Chaussé». A Frilouse, dépôt de poteries, urnes, tuiles , elle sortait du pays de l’Avranchin et se continuait sur Rennes.

Bien que le nom du Repas soit orthographié Repast et Repastum dans les titres du Moyen Age, et semble indiquer un lieu de halte et d’hôtellerie, nous croyons cependant que sa signification originale, comme celle de ses analogues, dérive de sa position sur une voie romaine, et présente l’idée de passage.

La Beslière

Ecclesia de Belleria, patronus Th. De S. Pancratio. Rector percipit omnia exceptis quarteriis frumenti que percipit abbas Montis S. Michaelis et valet. XXXV lib. (Livre Noir)

Cette petite commune affecte la disposition générale d’un triangle, dont le sommet est une projection à l’ouest dans Saint-Jean-des-Champs, dont la base ou coté oriental est tracé par un affluent du Thar, la Thanaise, qui donne son affixe au nom communal, la Beslière-sur-Thanaise . Les autres cotés sont des lignes idéales, Saint-Sauveur-la-Pommeraye forme une échancrure dans l’angle du nord, et l’angle sud est une pointe qui s’enfonce dans Saint-Ursin et Saint-Jean-des-Champs. Un plateau et une vallée, tel est le relief de cette commune. Le nom de la Beslière signifie habitation de Le Bel.

La description d’une église du XVIII° siècle est bientôt faite. Celle de la Beslière se compose d’un chœur, d’une nef, de deux bras et d’une tour batie en 1737, surmontée d’une lanterne qui n’est pas sans élégance, mais ayant à ses angles quatre maigres pyramidions assez semblables à des chandeliers. L’église primitive, l’église du XII° siècle dont parle notre épigraphe, a complètement disparu, à moins qu’on en voie des témoins dans quelques pierres angulaires et le rebord du pignon oriental. La note du Livre Noir nous fait connaître le patronage et le revenu de cette église au XII° siècle. Ils étaient à peu près les mêmes dans le XIV°, selon l’article du Livre blanc : « Thomas de S. Plancheio est patronus ecclesie de la Belliere. Rector ejusdem percipit omnes fructus et decimas excepto quod abbas S. Michaelis in periculo maris percipit duas partes decime bladi in quadam parte que vocata est la Hauteballiere. Rector habet manerium dicti loci cum gardino. Eidem rectori debentur tres busselli frumenti et viginti senarii. Ecclesia taxatur ad triginta quinque libras. ». L’église est sous l’invocation de Saint-Pierre. En 1648 elle rendait 600 liv.

Auprès de l’église est le Manoir. De vastes étangs sur deux de ses faces, des dépressions du sol sur les autres révèlent, au premier coup d’œil, l’emplacement d’une forte habitation féodale. L’ensemble des bâtiments quoique modernisés, confirme cette présomption par leur disposition et leur grandeur. Une belle entrée, faite au siècle dernier, composée d’une porte cochère et d’une porte cavalière, introduit dans une vaste cour où l’on remarque une maison récente, construite avec les matériaux de l’ancien manoir, et une grange, vaste vaisseau au large portail, qui nous a rappelé la belle grange décimale d’Ardevon.

Nous avons peu de détail sur les seigneurs de la Beslière.

Les registres de l’évéché de Coutances nous ont appris qu’au XII° et au XIV° siècle, les patrons de l’église étaient les Thomas de Saint-Planchers . Le comte de Chester possédait le fief de cette paroisse, pour laquelle il rendait hommage au Mont-Saint-Michel . Dans les commencements du XV° siècle, le seigneur était Louis de la Bellière, qui fut dépossédé par le roi d’Angleterre, au profit du sire Nicolas Cononoue, chevalier anglais . Dans la fin du XVI° et dans le commencement du XVII° siècle, cette famille reçut un grand lustre de deux abbés qu’elle donna à la Luzerne. Jean Etheart restaura le tombeau du premier et du plus illustre, et un autre abbé, poète latin distingué, Jean des Noires-Terres l’appelle le noble et excellent abbé de la Bellière. Nous ne pouvons mieux le faire connaître que d’associer ici les récits du Gallia Christiana et du Neustria Pia .

Frère Jean de la Bellière, né d’une noble famille, prit l’habit religieux dans le prieuré de Saint-Thomas de la Bloutière, l’an 1584, le 3 de janvier, et il fit sa profession dans le mois de septembre de l’année suivante. En l’année 1599, il reçut l’habit des Premontrés de J. Morisius, docteur en théologie et provincial, dans l’abbaye d’Ardene. Ensuite, il fut fait abbé de la Luzerne par Henri IV, et bénit en 1601 par l’évêque d’Avranches. Il émigra au ciel en 1634 et fut enseveli au milieu de l’église, devant le maître-autel. C’était un homme d’une humilité, d’une piété, d’une ferveur et d’un zèle vraiment incroyables. Comme la renommée de sa vertu se répandait de tous cotés, son autorité fut invoquée par Fr Du Longpré, abbé général des Premontrés, pour qu’il visitat quatre monastères de son ordre, Beauport, Belle-Etoile, Ardene et Mondée. Le roi de France confirma cette délégation. Il réforma son monastère tant au spirituel qu’au temporel et il en augmenta considérablement les revenus.

Il eut pour successeur son neveu, François de la Bellière, docteur en théologie, visiteur de la province ; son oncle avait résigné l’abbaye en sa faveur en 1621. Il imita ses vertus en recevant sa dignité et il lui éleva un tombeau. Il fut inhumé à la droite de son oncle en 1656. Il vivait du temps de l’auteur du Neustria : « Nunc (1644) vitam ducit virtute et exemplari religiositate insignem. »

Dans le XVIII° siècle deux La Bellière furent enterrés dans l’église de Vains où l’on voit encore leurs tombes . Un seigneur de La Bellière est cité par Masseville parmi ceux qui se signalèrent au siège de Béthune en 1710, dans le régiment de Thorigny . Les La Bellière furent aussi seigneurs de Saint-pierre-Langers. Les anciens La Bellière portaient d’azur au chef de sable chargé de deux étoiles d’or. Ceux d’aujourd’hui portent trois étoiles ; et ces armes ne différaient de celles des Saint-Jean que par leurs couleurs.

Entre la Beslière et Mesnil-Drey, au bord d’un vaucel est une ancienne maison à laquelle ses portes et fenêtres donnent un caractère monumental et une physionomie à moitié civile, à moitié religieuse. Elle est le dernier témoin d’une habitation étendue et ancienne, connue dans le pays sous le nom de la grande-Cheminée. Le corps du logis où était cette grande cheminée, de forme carrée, a été détruit, et il n’en reste plus que le puits, qui est comblé de pierres. La partie qui subsiste montre au premier étage une fenêtre ogivale à transem, qui semble indiquer une chapelle. Deux jolies portes cintrées, presque accolées au même étage, révèlent l’absence d’un escalier extérieur, sans doute à double volée. Les cintres du rez-de-chaussée sont d’une bonne courbe et formés d’un double rang de pierres posées de champ. Une jolie accolade a été encastrée dans une grange voisine. Cette maison appartient au XVI° siècle : on dit qu’une dame de La Bellière l’avait donné à un de ses domestiques.


Le Mesnildrey

Mesnilum Drochonis – Mainil Drogonis.

(Livre Blanc – Cartulaire du Mont-Saint-Michel)


La forme générale de cette commune est un triangle dont la base ou la ligne orientale est formée par un tronçon de la route de Coutances à Avranches et un affluent du Thar, dont le coté nord-ouest est tracé par le Tharnet, et dont l’autre coté est une ligne arbitraire et le Thar, au delà duquel s’étagent les bois de la Lucerne. Quatre églises sont distribuées à des distances presque égales autour de ces limites et forment une enceinte idéale au centre de laquelle s’élève celle du Mesnildrey.

C’est une croix grecque au milieu de laquelle est posée une tour courte et obtuse, batie dans le XVII° siècle, ainsi que les transepts. Le chœur et la nef sont du siècle dernier. On dirait que nos églises gothiques et romanes n’avaient reçu de vie que pour une durée qui devait avoir ce siècle pour terme, tant il y a d’églises refondues, et pour ainsi dire sécularisées par leur style, à cette époque, si l’on ne savait que ce siècle n’eut pas l’intelligence du Moyen Age , et qu’il commença contre lui une réaction que consomma le Révolution française. Toutefois ici encore est-il resté des témoins du passé : c’est un pan en opus spicatum, qu’on appelle dans le pays maçonnerie anglaise, un segment de cintre en pierres de champ, une fenestrelle et une croisette ronde, tous objets de l’époque normande. Quelques fragmens de vitrail, entre autres une croix en arabesques, avec la date de 1548, les fonts écussonnés, une madone fleuronnée, aux cheveux nattés à la châtelaine, aux formes pleines, transition du Moyen Age à la Renaissance, sont des vestiges de l’époque suivante ou gothique. Une toile intéressante représente, avec une grande vigueur, un anachorète dans les luttes de la tentation, probablement un Saint Jérôme. Un pinceau plus moderne et moins habile, pour préciser sans doute la pensée, y a représenté un ange tombant des cieux et Satan fuyant avec rage. Auprès est une vieille statue de pierre de saint Antoine qui a bien ce caractère de sainteté débonnaire qui est le type consacré.

L’église de Notre-Dame de Mesnildrey eut pour patron le Mont, et puis l’évêque de Coutances, avec un revenu de 52 liv. En 1648, elle avait le seigneur du lieu, et rendait 500 liv.

Mesnildrey n’a pas de manoir ; il semble avoir du exister dans le village proprement dit Mesnildrey, ou habitation de Drogon, nom qui s’est appliqué dans la suite à tout le terrain paroissial. Les expressions de notre épigraphe donnent la clef de l’étymologie de cette paroisse, et nous reportent au chef primitif, Saxon ou Normand, qui y établit son habitation. L’altération de Drogon en Drey n’a rien qui surprenne, et nous la trouverons dans sa forme intermédiaire Dragey, et dans sa forme identique, Maidrey ou Moidrey, qui est exactement la même chose que Mainildrey.

La série des seigneurs de Mesnildrey, depuis le chef qui lui donna son nom, serait difficile à établir : nous ne pouvons que jeter quelques jalons sur cette route. La plus ancienne mention que nous connaissions de cette paroisse est dans le cartulaire du Mont, auquel elle appartint longtemps. En 1159, « Gaufridus sacerdos Mainil Drogonis et Gellinus nepos ejus, requirentes monachatum in monasterium B. Michaelis obtulerunt ecclesiam de Mainil-Drogonis, quoe erat in patrimonio eorum. Rob abbas illam nolens nisi honeste suscipere petiit Constancias cum clericis illis et indicavit Ric. Episcopo quomodo requirerent monachatum. Ille autem respondit quod Rad de Musca dominus illius ville presentationem clamabat, unde episcopus jussit eum venire Const…. Cum non venisset, clerici ecclesiam in manu episcopi reddiderunt et Rob. abbatem saisivit.»

Cette paroisse appartint longtemps au Mont : elle fut cédée à l’évêque de Coutances en échange d’une autre.

Au XIII° siècle, J . de la Mouche devait un chevalier pour Mesnildrey et Granville . Vers 1580, le seigneur était Robert du Homme. Jean de Vitel, qui chanta souvent cette famille, célébra par un sonnet son courage, et sa mort par un tombeau ou chant funèbre :


Au seigneur de Mesnildray.

Qui mieux que vous se cache d’un plastron

Tant l’estomac ? Qui mieux faict sur sa teste

D’un morion trembler l’horrible creste.

Quand vous carguez l’adversaire escadron !

Qui mieux que vous sur le pouldreux sillon

Manie a bondz et a voltes la beste

Au pied-sonnant ! Qui mieux que vous s’appreste

Dessus le front le rameau d’Appollon ?

Je voy desia votre flame eternelle

Votre beau loz et vertu immortelle

Rompant du Tans la moissoniere faux,

D’un saut hardi franchir la borne entière

Du peuple noir, l’islandoise barrière,

Pour s’eslancer par dessus les nuaux.


Dialogues du Passant et de la Noblesse


Le P.

Nymphe dy moy pourquoy de ta marbrine main

Assise sur le front de ce tombeau d’airain

Tu gastes le bel or de ta tressse adonine ?

Pourquoi tu vas plombant sans trève ta poitrine

A grandz coups redoublez ? et pourquoi de tes yeux

Tu fais triste rouller deux fleuves spatieux ?

N.

Passant je me complains de la mort implacable.

P.

En quoy t’a offensé sa main inexorable ?

N.

Hélas ! elle a tué un vertueux seigneur,

Le rempart de mon los, l’appuy de ma grandeur.

Dont le brave corps veuf de sa genereuse ame

Est accablé du faix de ceste lourde lame.

P.

Qui estoit ce seigneur ?

N.

Son vrai nom fut Robert,

Du Homme son surnom de vaillance couvert.

Le ciel versa sur lui la corne d’Amathée,

De vertu, de grandeur et de gloire comblée.

Il cargua valeureux les scadrons ennemis

Qui voulaient guerroyer l’equitable Themis,

Boulevart de l’Eglise, il supporta son prince,

Defendit ses subjets et cherit sa province.


Vers 1750, le seigneur était Eustache Le Mercier, dont on voit la tombe dans l’église de Saint-Ursin.


La Haye-Pesnel

Cette commune a de l’importance: au point de vue monumental, elle offre trois châteaux, une église, deux prieurés , deux chapelles ; au point de vue historique, les faits et les familles qui se rattachent à ces monuments, et l’une de ces familles est celle des Paynel.

Le bourg de la Haye est bâti sur le flanc et le plateau d’un coteau baigné par le Thar ; c’est maintenant une faible bourgade, mais elle possède des restes qui attestent son importance d’autrefois. M. Hairby a ainsi loué le site de la Haye « little beyond la Luzerne is the village of Haye-Pesnel.... These two places are sufficiently attractive front the nature of the country around to render that excursion one of great interest and delight

L’église est bâtie au milieu du bourg, et elle est sous l’invocation de sainte Madelaine. Elle n’a d’ancien que sa tour, la base des murs d’un transept, parties qui doivent remonter aux temps de la Conquête, et des débris de colonnettes, épars dans le cimetière, venus des anciens fonts baptismaux. La tour est à trois retraits avec des ouïes légèrement ogivées, bordées d’un tore. Une baie cintrée se trouve au-dessous de ces ogives romanes. Les modillons n’ont pas de caractère. Dans la zone inférieure, on remarque des cintres postiches. La nef, le chœur et les transepts sont très-modernes. De l’intérieur, il n’y a rien à dire, si ce n’est la note d’un ancien dictionnaire : « L’église paroissiale de ce bourg est remarquable par sa propreté ». Trois pierres tombales de l’un des transepts ont été piquées et ont perdu leurs inscriptions. Dans la pauvreté artistique de cette église, on remarque les sculptures rocailles des deux confessionnaux. On conserve dans le trésor un calice que la tradition fait remonter à saint Louis. Il est plus bas que les calices actuels ; il est renflé au milieu, et sur ce renflement il y a douze médaillons, qui ont été émaillés et qui représentent en buste les douze apôtres. Sur le pied est un émail du Crucifiement. Sous la patène est la Déposition dans le sépulcre. Ces objets sont d’un dessin qui ne permet pas de faire remonter le calice plus loin que la Renaissance. On y voit la fleur de lis moderne, courte et recourbée, et non la fleur de lis allongée du Moyen-Age. En outre, le pied est brodé d’une arcature de cintres classiques.

Au bas du bourg, de l’autre côté du Thar, et dans la Luzerne, mais tenant à la Haye par l’histoire et la contiguïté, est un endroit que les habitans appellent Saint-Jacques et qui est indiqué sous le nom de Prieuré-Saint-Jacques sur la carte de Cassini. Il n’y a plus maintenant qu’une chapelle sans caractère, qui sert de fagotière à la ferme dont elle est une dépendance. Toutefois elle existait dès le XIe siècle. Hugues d’Avranches, le bienfaiteur ou le second fondateur de l’abbaye de Saint-Sever, donna aux religieux la chapelle Saint-Jacques-de-la-Haye-Pesnel, à la condition que l’abbé assisterait tous les ans, le jour saint André, dans la cathédrale d’Avranches à l’office, aux côtés de l’évêque : Ut dum Andree solemnia celebrantur praesulis lateri assistere debeat... habeat fanum apud Sepem seu Hayam Paganelli. Cette chapelle devint un prieuré de Saint-Sever, qui posséda, pour ce bénéfice, deux parties de la dîme du Tanu. Selon M. Desroches, qui a puisé ses renseignements dans les titres de l’église de la Haye, Pierre Le Charpentier était prieur de Saint-Jacques dans le XVe siècle; dans le XVIe, c’était M. Sanson de Saint-Germain-d’Isigny. Au XVIIe, en 1648, le prieuré de la Haye, qui dépendait de Saint-Sever, rendait 300 liv.

Tout près du bourg de la Haye, sur la route du Repas, dans un vallon arrosé par le ruisseau de l’Eau-Plante, sont les restes d’un édifice appelé populairement le Prieuré, et désigné dans Cassini sous le nom de Prieuré-Saint-Maur. C’était l’Hôtel-Dieu de la Haye, ou plutôt de Hocquigny ; car il appartient à cette commune, et bien que l’histoire et la proximité le rattachent à la Haye, nous en renverrons l’article à Hocquiguy, d’autant plus que dans les anciens titres il porte quelquefois le nom de cette paroisse.

La chapelle de Saint-Nicolas était située du côté du Tanu, où le bois et la terre de Saint-Nicolas en consacrent encore le souvenir. Quand en sortant de la Haye, on avait traversé les belles avenues qui couvraient le terrain du champ de foire , quand on avait passé au pied du moulin à vent, on trouvait, pour ainsi dire au milieu des bois, une simple chapelle, à laquelle la tradition assigne une haute antiquité, puisque, d’après elle, elle aurait été la première église paroissiale de la Haye. Elle fut détruite au XVIIe siècle ; le revenu fut réuni à la cure de la Haye, à la charge de dire six messes et de placer une croix sur son emplacement. On y a trouvé des ossemens et des fragmens de colonnes.

La Haye offre une particularité très remarquable : trois châteaux, appartenant à trois périodes différentes, couvrent son sol, l’un de ses cendres, l’autre de ses débris, le dernier de ses constructions, et forment dans l’histoire locale et dans les souvenirs généraux trois grands jalons, comme ils forment trois points importants sur une ligne d’une demi-lieue, sur laquelle ils sont dispersés à des distances presque égales. Ces châteaux sont le Châtel, le Château-Ganne, le Logis.

Sur le flanc du coteau du Thar, en face de la croupe arrondie qui porte le bois de la Luzerne, avec la rivière à ses pieds, se dessine une motte découpée par la nature et par la main de l’homme, position forte qui s’appelle le Châtel. Un nom et une poussière de décombres sont tout ce qui reste de ce qui dut être un établissement militaire considérable. On y a trouvé des débris peu caractérisés, fragments de ciment, poteries, cendres, ossements , qui ouvrent le champ à une double hypothèse, celle d’une origine celtique ou celle d’une origine romaine. L’absence de coins ou javelots celtiques, de monnaies gauloises, de débris vitrifiés , de tous ces restes des populations galliques, ne permet guère de s’arrêter à la première supposition. Pour appuyer la seconde hypothèse, il y a quelque chose de plus significatif, un nom. Là fut un castellum, un châtel, et ce nom est jusqu’ici le souvenir le plus caractérisé du séjour des Romains. Toutefois les Gaulois les y avaient peut-être précédés, les peuples superposant généralement leurs établissements les uns sur les autres, et ce lieu étant signalé par la force de son assiette. Le Châtel était un poste fortifié au bord de la voie de Coriallum à Renate, entre Cosedia et Legedia

Le Château-Ganne était hors du bourg : il n’en reste qu’un bloc énorme de maçonnerie et un retranchement, deux parties d’un grand intérêt historique et archéologique. L’une rappelle l’illustre famille des Paisnel ; l’autre offre un specimen des premiers châteaux normands.

Dans ce campement semi-circulaire, qui s’appuie aux restes du Château-Ganne, comme un arc s’attache à sa corde, nous trouvons un très-rare exemple d’une de ces Haya ou Haga, que les premiers Normands et même ceux du XIe siècle firent en Normandie et en Angleterre, et dont le souvenir est conservé dans tant de noms locaux . Ce camp, très-bien conservé, avec son rempart, double en quelques parties, et couvert d’arbres, est l’image frappante de la Haya, et aussi de la Barbacane de palissade enfermant une vaste cour, le Bayle on Ballium, demeure des premiers seigneurs normands, forme intermédiaire entre le camp et le château. Cette Haya fut l’habitation des premiers Paynel. Le château dut s’élever dans ce XIe siècle , qui en vit tant naître, et qui fut l’époque héroïque des Normands. Ce puissant pan de muraille, que les hommes de nos jours n’ont pu encore parvenir à démolir, qui semble prendre un élan vigoureux d’ascension, en s’élevant du bord du ruisseau qui le baigne, fait surgir dans notre imagination l’image de la forteresse normande dans sa rudesse hardie, massive et farouche comme les soldats de la Conquête ; ce fragment fait regretter l’ensemble, et le bloc ébréché fait craindre une destruction prochaine : nous continuerons sans doute à exploiter cette carrière pour bâtir nos maisonnettes. Alors il ne restera plus trace du passé sur ce sol historique ; et la tradition elle-même désapprendra ses récits et ses réalités poétisées ; personne ne montrera plus la Haya où est enfouie une tonne d’or, le Champ-des-Batailles où l’on retrouve les fers des chevaux ferrés à rebours de Foulque Painel, les ruines du Château-Ganne ou du Félon, la rue Iscariot , et tous les vestiges de l’histoire des Painaulx.

Le nom primitif de cette famille est Pagen, Paganel et Pagenel, Paganellus. C’est l’orthographe du Domesday Book ou du XIe siècle ; c’est celle des Grands Rôles de l’Echiquier ou du XIIe; une ville fondée en ce siècle, en Angleterre, par le fils de celui qui accompagna le Conquérant, est appelée Newport-Paganel ; toutefois, vers ce temps une contraction très-naturelle s’opère. Robert Wace écrit Paienals  ; la liste de Brompton donne Paynel . La forme moderne est Paynel, Painel, Paisnel et Pesnel. La forme la plus rationnelle est Paynel, c’est celle que nous adopterons.

Les Paynel sont originaires des contrées scandinaves . Ils vinrent avec Hrolf ou Rollon, et Vincent de Beauvais dit que Herold Avenel, compagnon de Rollon, était consanguin des Paynel, des Tesson, des Giffard. Il paraît que la première habitation des Paynel fut les Moitiers-Hubert dans le Lieuvain. Un d’eux s’établit à Hambie, qui fut le berceau des Paynel de la Haye, et cette dernière localité ajouta à son nom primitif de Haya celui de son suzerain. Pour cette famille, comme pour presque toutes les maisons normandes, il faut arriver à l’époque de la Conquête pour trouver des renseignements historiques. Dès-lors, les Paynel se trouvent partout en si grand nombre, et avec des noms si identiques , qu’il est très-difficile de ne pas confondre les branches et les noms.

Radulfus Pagenel, qui accompagna le Conquérant, fut un seigneur très-puissant en Angleterre. Il ne tenait qu’en chef ; il fut richement récompensé et posséda 10 seigneuries dans le Devonshire, 15 dans le Lincolnshire, 15 dans le Sommerset, d’autres dans les comtés de Glocester, de Northampton, etc. . Il fonda à York la Nonnerie de la Sainte-Trinité. De lui descendent les comtes de Huntley et de Dudley. Robert Wace le cite avec son nom territorial :

Des Biarz i fu Avenals

Des Mostiers Hubt Paienals .

Bien que le Domesday ne cite que Radulfus Pagenel, il paraît cependant qu’il y avait à la Conquête un autre Paynel. Orderic Vital parle de Guillaume Paynel qui était à la bataille d’Hastings et qui mourut en 1087, ainsi que le Conquérant. Un ancien registre le mentionne en ces termes : Fet a saver et remembrer ke William Paynel vint ove li Conquer. d’Engleterre et li Conquer. li dona por son service le cunte d’Ewerwyke... Willielm Paynel prist a fame Alice de Romely . Plusieurs Paynel prirent part à la croisade du duc Robert: leurs armes diffèrent un peu de celles des Paynel de la Haye.

Il y a dans le Cartulaire du Mont Saint-Michel une convention entre Guillaume Paynel et l’abbé, souscrite par Michel, évêque d’Avranches, vers 1080, qui prouve que ce seigneur était à la Conquête et qu’il reçut des biens de Guillaume, sans doute après la confection du Survey. Voici l’esquisse de cet acte fait à Bayeux, devant la reine Mathilde Si Wilmus Paginellus habet guerram de illa terra quam rex Anglorum dedit sibi cum femina sua, conventio est quam Hugo de Bricavilla quadraginta diebus illi faciet de guarda de custodia sese septimum de caballaribus ad suum cibum et nepos illius Hugonis similiter faciet, si in parage terram suam tenuerit secundum hoc quod tenebit… Conventio est quam Guilmus , nec plus habet accipere nisi per abbatem fecerit… unoquoque anno duodecim quercus ad suum cois accipiet in Silva de Longa Villa usque ad aquam que decitur Ars… abbas de Monte unoquoque anno dat unum provendarium de cera vel viginti solidos et est in cois abbatis dure quale horum maluerit et hoc pro relevationibus de Cantelupo et pro pastura de la Lande.

Le fils de Radulfus Pagenel, appelé Foulques, fonda dans le comté de Buckingham, l’abbaye de Newport près d’une ville à laquelle il a donné le nom de Newport-Paganel. Au commencement du XIIe siècle nous trouvons son successeur Guillaume Paynel, dans un jugement rendu à Rouen en 1113 : il s’était emparé de la terre de Raoul Tesson, sicut antenatus, et elle dut être divisée en trois parties. Le lot de Guillaume comprit Percy et ses membra lorice, voisins de l’Honneur de son père Foulques, à Hambie. Guillaume Paynel fonda, en 1145, l’abbaye de Hambie et lui fit des dons à prendre sur son bois et son château des Moitiers-Hubert. Il fit l’acte de fondation en présence de ses quatre fils, Hugues, Foulques, Thomas et Jean : on le trouve dans le Neustria et le Gallia.

Le seigneur le plus souvent cité dans les titres du Moyen-Age, est son successeur Foulques Paynel. Gilbert d’Avranches, frère de Richard, vicomte d’Avranches, avait une fille Dyonisa, dite de Abrincis, qui épousa Hasculphe de Subligny. Celui-ci eut un fils qui porta le nom de son grand-père et s’appela aussi Gilbert d’Avranches. Ce second Gilbert se noya en mer, en 1170, en accompagnant le vaisseau du roi d’Angleterre. Sa sœur aînée, Lesceline, devint l’épouse de Foulques Paynel : « 1170. Transfretavit rex Henricus II in Angliam non tamen sine discrimine, subsmerso in mari Gisleberto de Abrincis. Fulco Paisnel qui habebat primogenitam sororem ejus successit ei. Par lui-même Foulques possédait les seigneuries de Bricquebec, de Gacé, de Hambie, de Bréhal, de Fontenay-le-Paisnel, de la Haye-Pesnel. Il tenait 10 liv. de feodo, comme suzerain du fief d’Ourville en Montmartin et de Mesnil-Rogues. Du chef de sa femme, il était suzerain de la baronnie d’Avranches. Aussi est-il cité à ce titre en plusieurs endroits des Rôles de l’Echiquier : « 1180. Fulch. Paienel hab. Castaneariam et prata Regis et feriam S. Andree de dominico Regis  ». Il était seigneur du Grippon et de Marcey. En 1135, il réunit l’hôpital du Repas à celui de la Haye. En 1158, il jura solennellement, devant l’autel de Saint-Michel, d’observer la charte suivante : Cum Fulco Paganellus calumpniaretur presentacionem presbiteri de Sartilleio et inter ipsum et Robertum abbatem Montis longa esset contentio, tandem ad hoc res deducta est : quod Fulco cum fratribus suis Thoma et Johanne venit ad Montem et omnes concessit elemosinas quas antecessores sui dederunt S. Michaeli, scïl decimam de servun et decimam de Luoth et decimam terre sue de Ponz et decimem meteerie sue de Cavine et trium vavassorum de Folmuchun, ecclesiam eciam de Sartilleio quam Rann ? Avenel avunculus suus dedit Deo et S. Michaeli, quum factus est monachus Montis, quia predita ecclesia devenit in tenementum ejusdem Fulconis integre concessit et omnimodo quietam… et dotem ecclesie S. Marie de Tombahelene… ista omnia per brachium S. Auberti posuerunt super alatare S. Michaelis et cartam in sigillo Fulconis propriis signis munierunt. En 1159, il répara onze arcades de l’aqueduc de Coutances. En 1180, il exhiba un décret royal qui l’exemptait de payer deniers pour ses baronnies de Bréhal et de Hambie. En cette même année, il était gardien des châteaux d’Alençon et de Roche-Mabile avec un salaire de 300 liv . Il mourut en 1182 ; Lesceline resta veuve. Elle figure en son nom dans les Rôles postérieurs à cette année. Mention y est faite de ses fils, Foulques Paynel, Hugues Paynel, Thomas de Boillon et Jean Paynel. En 1158, leur père avait donné au Mont St-Michel l’église de Sartilly.

La fille de Foulques, Gundreda, épousa Mathieu de la Ferté. Son fils aîné Foulques fut baron de Hambie, Bréhal, et posséda sans doute les biens propres de son père. Lesceline garda les siens, car elle figure en son nom dans les Rôles de 1184 et 1198. Le successeur de Foulques fut Guillaume Paynel. Le jeune fils de Guillaume prit en 1220 le nom de sa mère, qui était une Tesson, et le nom passa à la branche dont il fut le chef. Foulques avait épousé Cecilia, fille de Letitia de Saint-Sauveur et de Jourdan Tesson. Il épousa en secondes noces Agatha, veuve d’un baron de Fougères. De ce mariage naquirent W. Paynel et Foulques, qui prirent part avec les Bretons à la querelle entre Pierre Mauclerc et la reine Blanche. Ce Foulques est le plus historique de la famille pour la Haye-Paynel. Sous Philippe-Auguste, il tenait Briqueville du Mont Saint-Michel et devait le service d’un chevalier . Louis IX, âgé de quatorze ans, après avoir pris Saint-James sur les Anglais et les Bretons, vint assiéger dans son château Foulques qui s’y était enfermé avec plusieurs autres Paynel . Son armée était commandée par un guerrier de haute taille, couvert d’armes noires, miles strenuissimus, qui s’empara de la Haye-Pesnel « ducens Hayae dictae Paenel eam infra paucos dies subjugavit » ou, selon le chroniqueur Guiart :

Lors prist la Haie Paienel

Por S. Lois Jean des Vignes.

Du reste Foulques répara sa révolte : il mourut à la Croisade aux côtés de celui contre lequel il s’était insurgé.

Le château de Foulques fut démoli et porta le nom de Ganne, c’est-à-dire du Félon. Il avait pris la fuite ; et, selon la tradition, il avait fait ferrer ses chevaux à rebours pour fourvoyer ceux qui le poursuivraient. Le combat fut probablement livré dans les champs voisins, appelés la Bataille, où le soc de la charrue met souvent à découvert des fers de chevaux. Les Paynel ne rentrèrent que plus tard en grâce ; mais leur château ne fut pas rebâti ; ils se retirèrent sans doute dans leur grand donjon de Hambie. Auparavant ils avaient fait une tentative auprès du roi d’Angleterre, en Bretagne, pour lui persuader qu’il pourrait chasser les Français de Normandie. Mais un des conseillers du roi l’empêcha d’accepter, dit un historien, qui ajoute : « Nobiles illi miserabiliter fecerunt. Rex Francorum in continenti exheredavit eos, castella et omnia quae illis erant potenter in sua jura convertens. »

Nous croyons que Guillaume Paynel fut le successeur de Foulques. D’après une charte de 1254, Raoul Tesson, de la Roche, établit un service anniversaire pour son père Guillaume Paynel, dans l’église d’Avranches, en donnant au chapitre la dîme de Montviron. Petronilla de Tesson était l’épouse de Guillaume, et leur fils avait pris le nom de sa mère. Dans un registre de 1242, il est désigné sous le nom de Guilleaume Painel.

Le petit-fils de Foulques, Jean Paynel, fonda vers la fin du XIIIe siècle le couvent des Jacobins à Coutances .

En 1327, Olivier Paynel était seigneur de la Haye : « Olivier Paens tient de Fouques Paisnel par parage la Haie-Paens et en fait le service dun chevalier au chastel de Coutances vingt jours en temps de guerre . » Il tenait Carolles du Mont Saint-Michel.

Vers le milieu du XIVe siècle, Guillaume Paynel, baron de Hambie et seigneur d’Ollonde, épousa Jeanne Bertrand, héritière de la baronnie de Bricquebec.

Vers ce temps, Jean Paynel, seigneur de Marcey, était capitaine de Saint-James, ayant sous lui quatre chevaliers, trente-deux écuyers, trente-neuf arbalétriers à pied, et neuf archers à cheval.

A la fin de ce siècle vivait son successeur Jean Paynel, chambellan de Charles VI, gouverneur de Coutances et frère du célèbre Louis Paynel qui soutint vaillamment le siège de la Haye contre les troupes de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, et qui, forcé de se rendre à discrétion, fut mis à mort par ce prince.

A l’occasion de ce siège de la Haye, nous nous permettrons de citer le récit de Froissart sur un siège d’Avranches, dans les mêmes guerres, siège faussement rapporté à Evreux . C’est la reprise de cette ville sur les Navarrais par les généraux de Charles V : «  Le sire de Coucy et le sire de La Rivière avoient à grand’puissance assiégé la cité d’Avranches, et toujours leur venoient gens de tous cotés que le roi de France leur envoyoit. Avranches est une cité belle et forte qui pour ce temps se tenoit au roi de Navarre ; car elle est de la comté d’Evreux . Ceux d’Avranches qui se veoient et clos et assiegés de leurs voisins qui leur promettoient que, si de force ils se faisoient prendre, ils seroient sans remède tous perdus, hommes, femmes et enfans, et la ville repeuplée d’autres gens, se doutoient grandement, car comfort nul ne leur apparoit de nul coté. Et veoient, si voir vouloient, leur jeune heritier Charles de Navarre... et oyoient par ces deux seigneurs, le sire de Coucy et le sire de La Rivière, qui bien etoieut enlangagés et qui bel leur remontroient les incidences où ils pouvoient encheoir. Et aussi levêque du lieu sinclinoit a la partie du roi de France. Si avisèrent, tout considéré, que mieux leur valoit rendre leur cité en amour, puisque requis de leur seigneur en etoient, que de demeurer en péril. Si prirent ceux d’Avranches une trêve à durer trois jours, et en cette trêve ceux d’Avranches pouvoient bien paisiblement venir en lost et ceux de lost en Avranches. En ces trois jours furent les traités si bien ordonnés et accordés que le sire de Coucy et le sire de La Rivière entrèrent en la cité et en prirent la possession pour le roi de France... et quand ils en partirent, ils y établirent des bonnes-gens darmes, et puis sen partirent et vinrent mettre le siège devant Karentan.... et puis chevaucherent tout ce que le roi de Navarre avoit tenu en Normandie, excepté Evreux et Chierbouch, et quand tout le pays fut en leur obeissance, ils s’en vinrent mettre le siège devant Evreux.

Nicolas Paynel fut le dernier de la branche aînée.

Sa fille Jeanne fut célèbre et par elle-même et par son mariage avec Louis d’Estouteville. Quand le roi d’Angleterre, Henri V, eut conquis la Normandie, il donna « à messire Jean de La Polle, chevalier, le fief de Moyon et de Maynusseron qui furent à Nicolas Paynel jadis chevalier et qui étaient à messire Louis d’Estouteville à cause de Jeanne Paynel, sa femme . Il donnait en même temps à "noble et puissant messire le comte de Huntindon les seigneuries qui furent à Jean Paynel, chevalier rebelle. Les Paynel réparaient la félonie de leurs aïeux. Le sire Paisnel figure sur la liste des chevaliers du Mont Saint-Michel, après leur chef d’Estouteville. Toutefois dans les manuscrits de M. Lefranc , on voit qu’en 1418, Henri V donna le château de la Haye à Richard Fitz John. Après l’expulsion des Anglais, Louis d’Estouteville rentra dans ses biens. Jeanne fut enterrée avec son héroïque époux au milieu du chœur de l’abbaye de Hambie qu’elle avait fait reconstruire. Sa tombe s’y voyait encore il y a vingt cinq ans.

Après Louis d’Estouteville les Le Voyer de Tregoumar furent seigneurs de la Haye , et leur habitation fut le Logis. Ce logis passa de Pierre Le Voyer, baron de Tregoumar, à sa fille Louise qui épousa le marquis de Pontkalecq.

La mention de ces familles amène celle du troisième château ou Logis de la Haye.

Les sires de Pontkalecq étaient aussi riches en Bretagne que les d’Estouteville en Normandie. Il y a un Sône breton, la Croix-du-Chemin, dans lequel on trouve une allusion à cette richesse : « Quand j’aurais autant de mille écus qu’en a le sire de Ponkalek ; oui, quand j’aurais une mine d’or, sans la jeune fille je serais pauvre . » Dans son état actuel, le Logis n’a rien qui remonte au-delà du XVIIe siècle : on a détruit une partie plus ancienne, vaste vaisseau de forte construction, qu’on appelait la Salle-des-Chevaliers. Le Logis offre trois parties, un corps, une aile ou pavillon, une chapelle. Le pavillon seul a du style : à son dôme à quatre pans, à ses pierres d’angle, aux arêtes abattues, à ses cariatides en momie égyptienne, on reconnaît une construction du temps de Louis XIII. Le corps de logis est plus récent, et avec la chapelle, à une seule ogive, doit dater du siècle dernier. Dans cette chapelle, qui est un fenil aujourd’hui, on remarque une mauvaise fresque, représentant une Crucifixion, sous laquelle on lit le quatrain suivant :

De ce dernier soupir, Satan, sois effrayé ;

C’est un dernier soupir qui ranime la terre,

Et le dernier coup de tonnerre

Dont ton empire est foudroyé.

« Reparatum jussu de Pontkalecq, necnon curis domini de Tavernier de Victorey, sui generalis agentis. Anno 1789. »

Quatre édifices religieux, une église, un prieuré, un hôpital, une chapelle, trois châteaux, un châtel, une forteresse, un logis, enfin la plus illustre famille de la Basse-Normandie, tels sont les titres historiques de la Haye-Pesnel. Cette localité a donné le jour à un théologien, nomme Hue, qui a fait plusieurs ouvrages contre les Protestans.


Hocquigny

La petite commune de Hocquigny est une ellipse dessinée par deux faibles affluents du Thar qui l’enferment comme dans deux bras. Au sud, le Thar lui sert de limite, et sépare son village de la Garenne du bois de la Luzerne.

L’église et le prieuré sont les deux monuments historiques de cette commune.

L’église est moderne, avec quelques objets anciens. Un fronton de la renaissance, un vitrail peint, un Agnus Dei, deux statuettes venues du prieuré, les pierres angulaires, telles sont les parties anciennes. Dans le chœur on lit le sigle D. O. M., avec une date mutilée. Il y a un écusson sur l’arc de la plupart des fenêtres. Les tombes sont du XVII° siècle : sur l’une on lit : « Deo vivat. » La tour, plus vieille que le reste, n’a pourtant pas de caractère artistique. La croix est ancienne. Un bénitier insculpté peut être signalé dans cette église sans sculpture. Cette église, au Moyen age, avait pour patron le prieuré de la Bloutière, et un revenu de 40 liv . En 1648, le seigneur était celui de la Haye-paynel, et le revenu était de 800 liv.

L’historien du bocage nous a conservé le serment d’un curé de cette église, qui a un intérêt local et un intérêt historique  : « Moi frère Robert, curé de l’église de Hocquigny et Prieur de la Maison-Dieu de la Haye-Paynel, je jure et promets obéissance et révérence à mon seigneur mon évêque et à ses successeurs légitimes, que je servirai fidèlement en ladite église, que je résiderai personnellement et continuellement en ladite Maison-Dieu, comme je le dois, à moins que je n’obtienne par permission de m’absenter, ou que je sois dispensé de résider par ledit seigneur évêque ou autre qui en auroit le pouvoir. Je jure aussi que je ne distrairai, n’aliènerai ni ne permettrai qu’il soit aliéné aucun biens de ladite église et Maison-Dieu, que je ferai au contraire tout mon possible pour recouvrer ce qui a été aliéné : si je ne le puis, je le ferai savoir à mon prieur de la Bloutière, à mon seigneur l’évêque ou à son official ».

Presque en face du Château-Ganne, dans un vallon baigné par le ruisseau qui passe sous ses ruines, ou l’Eauplante, sont les restes d’un hôpital du Moyen Age, de la Maison-Dieu de la Haye ou d’Hocquigny, du prieuré Saint-Maur . C’est un monument très intéressant, et par sa destination, et par sa date, et par son histoire. Comme architecture, c’est une grande galerie, généralement romane, avec une chapelle romane-gothique , vers le nord, et percées dans le reste de cinq portes ogivales. Comme hôpital, c’est un édifice placé dans un vallon agréable, au bord d’une eau courante, aéré par de larges baies. Sous le rapport de l’histoire, c’est un hospice, fondé au XII° siècle, auquel fut réuni celui du Repas . Voici deux actes qui se rattachent à son histoire :

« Ego Fulco Paganellus miles dominus Haye Paganelli et Albignei in Brittania dedi … domui Dei de Haya Paganelli boscum situm juxta boscum Johannis de Musca militis ex una parte sicut se protendit in longum et latum usque ad fossam ex altera parte quam fossam Petrus presbiter de domo Dei fecit inter predictum boscum et Garendam . Et pretesea dedi domui Dei prefate clausum e utroque parte aque in quo clauso domus Dei sita est … 1235 ».

« Le prieuré ou Hotel-Dieu de Hocquigny ou autrement de la Haye-Painel est un bénéfice régulier à charges dâmes et est un membre dépendant du prieuré conventuel de la Bloutière, reny et annexé à la cure régulière de Hocquigny et administré par le curé qui est un des religieux de la Bloutière. Il est à charge dâmes ayant été fondé par noble seigneur Foulques Painel seigneur des ville chasteaux et parroisse de la Haye Painel et autres lieux fondé et destiné pour y nourrir entretenir et administrer tant au spirituel quau temporel, les pauvres du lieu actuellement y demeurans. Lesquels pauvres y sont admis des paroisses de Hocquigny, la Haye Painel, le Tanu et Folligny qui relevent des seigneurs fondateurs et bienfaicteurs diceluy et lesquels y sont nourris couchez traictez et medicamentez pendant leurs maladies, et meme pendant toute leur vie si leurs maladies sont incurables ou si ce sont des pauvres invalides y ayant licts en etat pour les coucher et personnes preposez pour les servir dans leurs necessitez. Sil ne se présente pas de pauvres invalides ou malades en nombre suffisant, le revenant bon dudit Hostel Dieu est distribué en aumones générales aux pauvres nécessiteux desdites quatre parroisses. Il y a deux etres de maisons, lun pour les invalides et lautre pour les grabataires. Il y a aussi une chapelle erigée en Honneur de Saint-Maur ou se dit la messe et en laquelle on administre les Saints Sacrements auxdts pauvres et y a au bout un cimetière pour la sépulture des pauvres qui trepassent audict Hostel Dieu…  ».

Il est probable que le nom de Hocquigny est un radical représentant un nom d’homme, avec une terminaison paragogique du sens général d’habitation. Le Domesday jette une certaine lumière sur cette étymologie et offre un rapprochement au moins très frappant. Nous y trouvons un nommé Hacun : Hacuncium, Hocuncium, Hocquigny, naturellement formés signifie habitation des Hacun. Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que ce Hacun était l’homme de Raoul Paynel Homo Radulfi Paganel, seigneur de la conquête, comme Hocquigny était la terre de la même famille.

Suivant un historien, Hocquigny fut un des fiefs donnés à Jehan Browe par le roi Henri V, dans l’occupation de la Normandie, au commencement du XV° siècle .

La Rochelle

Gauf Duredont… De Ph. De Rochella vij.I. et x. so pro fine terre de Rob. De Rochella viij. I. pro excambio Ivrande.

(Rôles de l’Echiquier)


Le sol assez rocailleux de cette localité, la position du village et de l’église, sur le flanc d’un petit vallon, le nom des villages appelés le Rocher, la Perruche, les Vaux, expliquent le nom de la Rochelle . C’est une commune régulière, triangle curviligne, à cotés à peu près égaux, le coté nord-est étant tracé par le Lerre, le coté nord-ouest par une ligne idéale que prolongent en sens divers deux petits cours d’eau, et le nord par cette rivière d’Allemagne qui, avec les champs appelés les Germanies, semble attester le séjour des francs dans ce canton. Outre son église et son château, cette commune renferme les ruines de la chapelle Saint-Nicolas, et auprès, le village de la Chapelle, un manoir qui a des fenêtres dignes d’intérêt, un Haut-Manoir, une Moinerie, et une Croix-Badin, et la Badière dont le nom rappelle un des plus célèbres abbés de la Luzerne.

L’église est cruciforme, mais avec des transepts très reculés vers le pignon oriental. Un fragment de blocage au midi avec une porte bouchée, six contreforts, une fenestrelle sont les parties romanes. Les transepts sont à peu près du XVI° siècle. La tour lourde, courte, cunéiforme date du XVII°, mais le bas est plus ancien. Le chœur et la nef sont de 1706. Autour règne la ligne armoriale, et un écusson étoilé est sur une des portes du transept, probablement celui de la Luzerne, qui avait le patronage . On remarque trois tombes, une à écusson grattée, une de 1630 et une autre de 1588. La croix du cimetière est de 1608. En 1698, cette église, dédiée à Notre-Dame, rendait 500 livres et avait trois prêtres . Le Pouillé de 1648 ne lui donne que 400 livres de revenu. Le château de la Rochelle, qui se baigne dans un grand étang, est une de ces fantaisies comme sait en faire, sur une plus grande échelle, l’aristocratie anglaise qui aime l’architecture et les souvenirs de ses ancêtres, et qui se plait à mirer la façade de ses manoirs dans les eaux et à les adosser à de grands bois. Cette habitation offre un corps sans caractère et récent, une tourelle hexagone du XVII° siècle et de jolies fantaisies gothiques, imitées du XVI° siècle, qui ont été faites en bois, dans ces derniers temps. On remarque surtout une fenêtre à deux trèfles, surmontée d’un quatrefeuille et flanquée de deux clochetons effilés.

Les seigneurs de la Rochelle sont souvent cités dans les anciens diplômes, surtout dans ceux de la Luzerne : c’est à l’histoire de cette abbaye qu’on en trouvera mention. Toutefois nous en citerons quelques-uns ici.

Un seigneur de la Rochelle était à la Croisade du duc Robert. On trouve la souscription de Rob.de Rochella et de Rog. Pauper de Rochella dans l’acte de fondation de la Luzerne en 1171. Dans ce siècle, Heriz et son fils firent des aumônes à cette abbaye dans cette paroisse. En 1180 et 1203 fut inscrite à l’Echiquier la note qui nous sert d’épigraphe . A la fin du XIII° siècle les seigneurs de la Rochelle augmentèrent à la Luzerne la chapelle de la Vierge. A l’époque de l’invasion anglaise, en 1418, « damoiselle J. de la Rochelle, veuve de Ant. De Varignies reçut don de ses héritages a elle donnez sa vie durant par le roi. » Plus tard, cette seigneurie passa à une branche des Lempereur, dite de la Rochelle.


Saint-Jean-des-Champs

Ecclesia S. Joh. De campis. Patronus abbas de Monte percipit duas Garbas.

Rector terciam cum altalagio et reddit dicto abbati iiij lib. Tur. Et valet i lib.

(Livre Noir)

La commune considérable de Saint-Jean-des-Champs est excessivement irrégulière : elle a généralement la forme d’un T, dont le pied serait évasé. Une projection de Saint-Sauveur-la-Pommeraye l’entaille profondément à l’est, et la divise comme en deux parties. C’est un sol assez tourmenté sillonné de beaucoup de ruisseaux. Cet état du terrain se révèle dans les noms de l’Eau-Hamel, village Bouillon, et la Bouillonnière, les Vaux, la vallée Ruelle, Pont-Roger, Pont d’Aze, la Planche.

En fait de monuments, il y dans cette commune l’église et le château de Pont-Roger.

L’église porte l’empreinte de plusieurs époques. La croix ronde du cimetière et un pan d’opus spicatum attestent le XII° ou le XIII° siècle. La base de la tour et les nervures rondes de sa voûte, sortant du mur comme une tige vigoureuse, sont probablement du XIV°. Le XV° est représenté par une fenêtre du midi et par les élégants fonds baptismaux, avec leur base ronde élevée, portant une cuve brodée d’arabesques avec des anges aux ailes éployées sur les quatre faces. Il y a eu une inscription, mais les caractères ont été mutilés. Ce joli baptistère ressemble à celui de Saint-Léger. Le XVIII° siècle réclame le porche, quelque peu grec du midi, la plupart des fenêtres, et quelques sculptures assez jolies, les panneaux en zigzags de la porte méridionale, les stalles, le pupitre sur lequel un ange est aux prises avec des serpents. Il y a peu de dalles tumulaires. Une d’elles recouvre le corps d’un du Chesne de la Conterie.

Notre épigraphe indique le patronage et les revenus de cette église au XII° siècle. Au XIV°, il y avait eu peu de changements : « Abbas S. Michaelis est patronus ecclesie S.J. de Campis, Taxata est ad quinquaginta libras. Dictus abbas percipit duas garbas decime bladorum Rector percipit terciam garbam et omnia alia que possunt altalagio pertinere. Rector non habet elemosinam. Dictus abbas consuevit percipere super altalagio quatuor libras tur. Rector solvit octo solidos pro capa Episcopi.  » En 1648, cette église rendait 800 livres.

Le patronage de cette église avait été donné au Mont-Saint-michel avant la confection du Livre Noir, c'est-à-dire au moins avant les vingt dernières années du XII° siècle. Gilbert Bacon et sa femme lui firent cette aumône . Mention du titre de cette donation est faite dans l’inventaire des titres du monastère : « Carta Gilberti Baconis et ejus uxoris de ecclesia de S. J de Campis, quod nobis renunciavit jus patronatus. »

En 1219, il y eut une reconnaissance formelle de ce patronage : « an 1219, die S. Clementis in assisia Const. Recognita est jus nostrum in possessione et proprietate ecclesie S. J. de Campis. Le Neustria cite le même fait sous le gouvernement de Th. Des Chambres : « An. 1219, discussio facta est super proprietatem patronatus S.J. de Campis. »

Au bord d’un vaucel et d’un vaste étang couvert de potamots, à la lisière d’un bois, est le manoir de Saint-Jean-des-Champs ou château de Pont-Roger. C’est une habitation du siècle dernier, dont la demi-lune et la porte d’honneur ne manque pas de grandeur, qui s’est élevée sur l’emplacement de la motte du manoir de Saint-Jean-des-Champs, d’où les Lamotte de Pont-Roger ont tiré leur nom. Cette famille distinguée donna un défenseur au Mont-Saint-Michel dans le grand siège du XV° siècle : il y était avec un de Bricqueville dont un des descendants, le brave colonel Armand de Bricqueville, a été le dernier propriétaire du château de Pont-Roger. La Motte de Pont-Roger portait d’argent au sanglier de sable. Il y avait encore deux La Motte avec les mêmes armes. Nous trouvons deux mentions de ce manoir dans l’inventaire des chartes du Mont-Saint-Michel : « Donatio magistri Petri de manerio S. Joh de Campis. » - « Donatio Petri Toustain de manerio S. J. de Campis. » Le Mont avait au XIV° siècle en cette paroisse un vavasseur, G. de La Table. Rien ne rappelle l’ancien manoir qu’un vieux colombier.

Les titres du Mont et de La Luzerne mentionnent souvent des localités de Saint-Jean-des-Champs. Une charte de la Luzerne cite le lieu-dit les Croix, Cruces : « H. de Poterello concessit totum ternementum quod Emma Textricis tenebat de Rob. Marcadi in parrochia S. J. de Campis, situm juta Cruces ejusdem parrochie. » Une autre cite une terre de Saint-Jean : « Inter la Patiniere et Lescluse molendini Quenart… butat ad queminum qui ducit Dorepast ad mare et ad campum de Franxino  ». Une autre relate une aumône de blé dans cette paroisse, dans le champ « de mara as wandons ». W de la Mouche donna à la Luzerne une dîme « In portione sui feodi de Pumont in Parrochia S. J. de Campis ».

A la fin du XV° siècle, Geoffroi Herbert, évêque de Coutances, acheta, en Saint-Jean-des-Champs, la terre du Bosc des-préaux . Le Mont-Saint-Michel acquit des droits sur ce bois quelques années plus tard, ou peut-être en acquit la propriété. Voici les expressions de D. Huynes : « Jean de Lamps acquit pour ce monastère le fief et sergenterie du Bois-des-préaux en Saint-Jean-des-Champs » et celles de son abréviateur, D. Le Roy : « 1519. Acquisition du fief et sergenterie du Bois-des-Préaux en Saint-Jean-des-Champs, par le Mont. « Cette abbaye avait beaucoup de droits et de biens en cette paroisse. L’inventaire des chartes nous a conservé plusieurs titres relatifs à ces droits, titres qui font vivement regretter les pièces entières : « Carta G. Sause de prochia S.J. de Campis super quod attornatur in masura Pucelle – Littera abbatis de Luzerna de decima de Pumont – Littera presentationis ecclesie S.J. de Campis – Littera Rad. De Brehal de ecclesie S.J. – Littera quod domnus de Hambeia non potest venari in bosco des Preaux sine licentia – Littera collationis ecclesie S. J. de Campis facta Rob Garret 1294 – Littera Gisleberti Baconis pro prochia de S. J. de Campis quod nobis renunciavit juri patronatus ejusdem ecclesie - Compromissum internas et W. de Bosco armigerum super patronatum ecclesie S. J. de Campis – Littere de consuetudinibus quas dominus de Bosco habet in bosco de Pratellis scil. Vacas IIII. X porcos unum quadrigam ad equum, etc. – littere Th. De Ponte de angulis nemoris de Patrellis – Littera de collatione ecclesie S.J. de Campis facta H. de Locis Carta auberti Trace super hiis que nobis dedit in parrochia S.J. de Campis. »

L’abbaye de la Lucerne avait aussi quelques biens dans Saint-Jean : la mention s’en trouvera dans l’histoire de ce monastère.

Saint-Ursin

Nostram terram inter Thar et Tharnesiam usque ad terram S. Ursini

(Cartulaire du Mont-Saint-Michel).


La configuration de cette commune est très irrégulière : elle s’appuie au sud sur la ligne sinueuse du Thar, toute bordée par les bois de la Luzerne, qui semble avoir projeté dans son sein quelques bouquets, comme des tiges vagabondes ; le reste de sa délimitation est généralement idéal, ou déterminé par des lignes trop brisées et trop détaillées pour entrer dans une esquisse. Le village de Saint-Ursin est sur une hauteur, et son paysage se compose de trois éléments, les coteaux, les bois, les rivières. La commune consiste en deux plateaux, l’un côtoyé par le Thar et le Tharnet, l’autre qui est un faîte placé entre le Tharnet et plusieurs ruisseaux qui vont au bassin de la Saigue.

L’église de cette paroisse est sous l’invocation d’un saint qui figure sur certaines listes des évêques de Coutances . Démesurément longue, n’ayant pas de transepts, ajustant sur une même ligne sa nef et son chœur, elle ressemble plus à une galerie qu’à un édifice chrétien. Elle n’a rien de remarquable à l’extérieur que son portail roman qui s’enfonce dans un pignon, flanqué de deux contreforts, abrité par un if antique et monstrueux, merveille végétale du pays, qui ressemble à un faisceau d’arbres ou à un entrelacement de serpents, dont les bruissements du vent dans son feuillage semblent être les sifflements . L’intérieur est blanc, propre et nu, comme il convient à une église moderne, dont les goûts juvéniles ne s’accommodent pas des vieilleries. Aussi y a-t-il peu d’objets anciens dans cette église : la tombe de messire Eustache Le Mercier, patron de Granville, Saint-Ursin, Mesnildrey, Saint-Léger, décédé en 1733, et son écusson constellé de six lunes et de six étoiles , un assez bon tableau venu de la Luzerne, représentant le baptême de Clovis par Saint Eloi, des statues mutilées reléguées dans la sacristie, et une statue de Saint Clair d’une pensée très naïve , tels sont les faibles vestiges du passé dans cette église implantée sur des fondations romanes. En 1648, cette église, patronnée par le seigneur, rendait 400 livres . Au XIV° siècle, elle rendait 45 livres . Au XII°, elle était ainsi notée au Livre Noir : « EC. S. Ursini patronus duus de Musca. Abbas S. Michaelis percipit omnes garbas exceptis l. quarteriis frumenti que percipit rector cum altalagio et valet lv. Lib. »

Dans le cimetière, on remarque une croix polygonale et une tonnelle, reste du jardin de l’ancien presbytère, qui sert de reposoir aux processions.

A la limite de Saint-Ursin et de Saint-Léger est le logis de la Sanguinière, bâti récemment sur l’emplacement d’un manoir. Il appartient à M. de La Broise de Saint-Léger, dans la famille duquel il est entré par son alliance avec celle des Le Mercier, qu’avait précédée, comme nous le croyons, celle des du Homme. Au XIV° siècle, les La Mouche avaient le fief de Saint-Ursin, et G. de La Mouche devait un chevalier pour ce fief et celui du Mesnildrey. En 1165, Robert du Mont fit un échange avec G. de Saint-Jean, et il lui donna : « Nostram terram inter Thar et Thanesiam usque ad terram S. Ursini et dedit in excambio pro feodo Alani de Buccio in quo sedit medium ecclesie et cimeterii Buceii ». En 1283, le Mont-Saint-Michel acquit les rentes de Saint-Ursin de Th Le Roy, seigneur de la Pommeraye . En 1152, G. de Saint-Jean avait donné à la Luzerne : «Tres accras ad S. Ursinum».

Le sol tourmenté de Saint-Ursin et la brièveté de son chapitre nous offrent une occasion pour énumérer les noms topographiques avranchinais dérivés des mouvements et de la nature du terrain. Nous avons donné par ailleurs les noms dérivés des hauteurs et des pierres . La dépression du sol donne le Val, les Vaux, le Vaucel ou la Vaucelle en Subligny et en Saint-Léger, la Valette en Saint-Pierre-du-Tronchet et en Noirpalu, les Basseries en la Haye, les Bessières en Juilley, le Bas avec un nom, la Houle, la Hiaule en Saint-Senier-de-Beuvron ; les mouvements de la côte s’expriment par le Grouin, cap fendu, comme le Grouin-du-sud en Vains, le Bec, cap aigu, comme le Bec-d’Andaine à Genêts, le Coin, comme le Coin-à-la-Carelle en Vains, le Pignon, cap très élevé et massif, le Pignon-Butor, la Dune, nom celtique qui signifie hauteur , les Hogues. Une anse arrondie dans les grèves de la baie s’appelle Port . La nature du terrain se révèle dans les Mielles  ; dans la Gravelle , comme dans la Gravelle en Montjoie ; dans le Pratel en Saint-Senier-de-Beuvron et les Préaux ; dans les Freches, terre en friche, assez commun, par exemple, en Bacilly ; dans la Forière, lieu de pâturage, dérive de Forium, Fodrium , qui se trouve en la Trinité ; les Fonteny, les Fontenelles sont assez fréquents, et les Grenouillères s’appellent quelquefois Rainières, comme au Luot, ou Chanteraines, comme en Bacilly, ou Gargouilles, comme à Céaux.

Le Tanu

Ec. de Tanuto patronus D. Rad. De S. Maria. Rctor percipit totum altalagium et medietatem garbarum. Est ibi elemesine 1 acre. Prior de Bloteria percipit totum residuum et valet xxx I. Can. Abr. I lib.

(Livre Noir de Coutances).

Un triangle dont le sommet est au nord, convexe à l’orient, fortement concave au sud, et légèrement concave à l’ouest, représente assez bien la configuration du Tanu. Le sol est uni à l’ouest, où il n’y a pas de limites bien naturelles ; il est assez tourmenté à la ligne de l’est que tracent la rivière de l’Ecluse et celle de l’Airou, et à celle du sud que sillonne le Thar. Notre épigraphe fait connaître la statistique ecclésiastique de cette paroisse au XII° siècle. Deux chartes du même Radulphe de Sainte-Marie y ajoutent quelques détails. Par la première, qui est de 1234, il donna « duas garbas decime de parrochia Tanuti Ful. Faganelli pauperibus domus Dei de Haya Paganelli». Par la seconde, datée de 1247, il donna à l’abbaye de Savigny « preciput pro salute anime Ricardi filii mei defuncti in dicta abbatia sepulti… X sol. tur. In feodo meo de Tanu in masura as Haudoains… ita ut possint in dicta masura mamna capere et justiciam suam facere». L’Abrégé de la vie des Evêques de Coutances fait mention d’un curé de cette paroisse en 1294 : « on trouve la souscription de R. d’Harcourt dans un acte pour certains traits de dîmes entre le prieur de la Bloutière et de la Haye-Pesnel d’une part et de Jacques de Laizeau, curé du Tanu de l’autre. Au XIV° siècle, la statistique religieuse du Tanu avait subi des changements, comme on peut le voir par la comparaison des deux Pouillés du Diocèse : « Ric de S. Maria est patronus ecc. De Tanuto. Taxata est ad triginta lib. Rector percipit terciam partem garbarum in omnibus decimis parrochie et domus Dei de Haya Paganelli percipit duas partes garbarum magne decime. Quidam canonicus Abr. percipit duas partes garbarum parve decime. Monachi de S. Severo percipiunt duas partes garbarum de quadam alia parve decime. Rector habet quatuor virgatas terre elemosine vel cocirca et solvit pro capa espiscopi quinque sol. » En 1648, Notre-Dame du Tanu rendait 400 livres, et le patronage était au seigneur.

opus spicatum

L’église du Tanu s’élève au bord d’une ravine profonde, sur la déclivité d’un vallon. Généralement romane, elle nous offre en grande partie l’église de Raoul de Sainte-Marie et du Livre Noir. Toutefois le simple oratoire, composé d’un chœur et d’une nef s’est agrandi. Les parties modernes sont la porte carrée faite avec des tombes, la tour massive à trois retraits, portée sur une base en talus, terminée en mitre épiscopale, bâtie en 1658, le porche et la maçonnerie plate où se voient des vestiges vagues d’opus spicatum. Le portail, un peu gothique, sert de transition aux parties romanes. Si l’on fait abstraction de la variété bizarre des baies, cintres, ogives, trèfles, parallélogrammes, lucarnes, fenêtres et fenestrelles, percées au hasard, vue du midi, cette église offre une physionomie romane. La nef a conservé une jolie porte qui s’enfonce dans une saillie ou large contrefort, et dont les chapiteaux offrent un monstre assez commun dans l’ornementation de ce style, une tête humaine attachée aux membres antérieurs d’un quadrupède. Le chœur a conservé presque tout son caractère : c’est une rotonde ou abside divisée à l’extérieur en trois compartiments par quatre colonnes engagées, s’élançant du rebord élevé et saillant des fondements jusqu’à la corniche qui s’appuie sur des modillons de figures variées, têtes de chien ou de loup, hures de sanglier, grouins de porcs. A l’intérieur, ce chœur ne présente qu’une voûte basse, espèce de crypte solide et sombre que ferment en avant deux murs qui se projettent en contreforts à l’extérieur. Ce chœur, qui offre de la ressemblance avec quelques rotondes antiques, est du roman primitif, et pourrait bien remonter au X° siècle. Sous la charpente de l’autel actuel se voit l’autel primitif en pierre, qui est à nu du coté de la sacristie, et qui devrait être isolé comme les autels primitifs, et comme cet autel du Ham qui était couvert d’inscriptions sur ses quatre faces. Un autre autel de pierre est appuyé contre un mur. Le cimetière offre des fragments de croix romanes, et la croix Landry, autrefois placée dans un carrefour hanté par les visions. On a trouvé en creusant, un joli groupe en pierre de Caen représentant un vieillard barbé, vêtu en pèlerin, présentant à la Vierge et l’Enfant Jésus son fils aussi habillé en pèlerin, petit enfant à genoux, dans une pieuse attitude et avec une douce physionomie. Sur le socle, on lit cette inscription : « Loys Thomas Launey natif dicy de par Jhus le Roy des Roys fist faire ce vitral cy », allusion à une vitre détruite aujourd’hui.

A l’extrémité septentrionale du Tanu est Boisfrou, ancien fief des dominicains de Mesnil-Garnier, où il y avait un colombier, une chapelle, et un manoir qui existait encore du temps de Cassini. L’étymologie du nom de cette commune trouvera plus naturellement sa place au chapitre de Tanis.


Noirpalu

Quartam partem de molendino de Nigrapalude

(Bulle du pape Innocent, 1213)

Le Nigra Palus, qui avec ses parties desséchées donna son nom à cette commune, est à une de ses extrémités, sous l’église de Bourguenolles. C’est une prairie très humide, à laquelle les prêles, les potaniot, les joncs, les alisma donnent une teinte sombre et d’où s’échappe un petit tributaire de l’Airou. On y trouve un arbrisseau odorant très rare, le Myrica gale. La forme générale de la commune est une ellipse très allongée dirigée du nord-est au sud-ouest, coupée au milieu de sa longueur par une vallée ou la Vallette, et déterminée par des lignes généralement arbitraires. Au dessous de son église, au Fougeray, commence un cours d’eau qui, avec celui du cimetière de La Mouche, donne naissance au Thar. Vers le milieu de Noirpalu coule un affluent de l’Airou, le ruisseau de l’Ecluse. Un village porte le nom de la Blanche-Pierre.

L’église est au bord de la voie Montoise, abritée par deux ifs magnifiques, plus élancés que ne l’est ordinairement cet arbre des cimetières, étalant sur leur fût, qui ressemble à un faisceau d’arbres, une riche ramure, et, de même que le tilleul, apparaissant comme le type de l’architecture chrétienne. Mais ces deux piliers antiques et superbes écrasent la jeunesse et l’humilité de l’église, et font penser à celle qui fut leur contemporaine et dont il ne reste sans doute qu’une croix encastrée dans la sacristie et quelque chose d’un calvaire composite, carré à la base, prismatique au centre et coordonné au sommet. Viennent ensuite la tour, à la base en talus, aux fenêtres trifoliées, et quelques tombes dont une de 1613. Le chœur a été fait en 1771 et la nef en 1828. L’intérieur est blanc et propre et les murs sont couverts d’inscriptions bibliques. L’église de Noirpalu était une chanoinie de la cathédrale d’Avranches. En 1648, elle rendait 100 livres ; en 1698, 200 : la paroisse renfermait alors 40 taillables qui payaient 207 livres. Cette paroisse est quelquefois citées dans les chartes. Au XII° siècle l’abbaye de la Luzerne reçut une terre dans cette paroisse et la quatrième partie du moulin. Dans le même siècle un Pelevillain lui fit aussi des aumônes dans cette localité.

Il y a dans cette commune, dans la voie Montoise elle-même, qui avait été sans doute une voie romaine, un monument singulier, objet de terreur et de superstition, et portant ce nom si commun de Montjoie, affecté généralement aux hauteurs que l’on consacrait à Jupiter, et que le christianisme donna généralement à Saint-Michel. Comme le Montjoie de Noirpalu n’est point une hauteur, et offre la forme d’un tumulus de l’espèce dite Galgal, il faut lui chercher une autre origine. Or, il n’y a guère que deux hypothèses : ou c’est une de ces buttes d’expiation du Moyen-Age, et un de ces tertres artificiels surmontés d’une croix, qui jalonnaient les routes lesquelles quelquefois même s’appelaient des Montjoies, ou c’est un tumulus gaulois ou normand. Du reste, c’est un problème que les fouilles seules pourraient résoudre. Ce tertre, couvert d’arbres, fait de terre et de cailloux, est consacré par la superstition : « Relligio patidos terrebat agrestes dira loci ». Il recouvre des trésors, et plus d’une fois, pendant la nuit, le paysan a essayé d’en interroger les profondeurs. De grandes chasses, d’énormes lévriers blancs, des chasseurs silencieux, des sangliers passent, rapides comme l’éclair, le long du chemin devant la butte-Montjoie. Le nom de cette commune, son intérêt hydrographique, la brièveté de son chapitre justifieront peut-être ici l’insertion de la plupart des vocables topographiques de l’Avranchin, dérivés des eaux.

Les Lud et les Palu ont été expliqués ailleurs ; les Douets, les Douetils en Plomb, les Hauts-Douetils en Saint-Jean-des-Champs, le Douetil en Vessey, la Doueterie en Sartilly, la Doitée en Tirepied, dérivent de Ductus : le ruisseau de Changeons est appelé dans une charte Ductum de Changons ; les Noes ou Nocs, qui signifient un conduit artificiel, se trouvent dans les Noes en Courtils, la Noe en Argouges, le Pré-des-Noes en Macey, la Noe en la Croix, les Noelles en Montjoie, les Basses-Noes en Macey ; la Vâtre, dérivée de Water, est le nom d’une mare en Lolif ; la Gase, espèce de canal, est usité en Pontorson, et se trouve dans la Gase en Précey ; les Viviers sont nombreux ; les Mares se retrouvent partout, spécialement dans les Mares à Avranches, les Marettes en Saint-Planchers, la Marelle en Sacey ; les Bec, communs dans la Haute-Normandie, le sont moins dans la Basse, et l’Avranchin n’en a qu’un, le Filbec en Saint-Planchers  ; le Bieu, altération du mot Bief, est commun : la rivière de Bieu à Vernix, le Bieu à Villedieu ; les Ruet, altération de ruissel, ruisseau, se rencontrent fréquemment, par exemple, le Grand-Ruet à Chausey, le Ruet en Saint-Senier-de-Beuvron ; les terrains bourbeux donnent les Bouillons, les Bouillonnières, les Limons ; les sources donnent les Surdens, la Sourdière, la Sourderie , et tous les dérivés du verbe sourdre.