85121 - Le Langon - Ouest-Éclair du 31/01/1941

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Article de l'Ouest-Éclair - 31 janvier 1941

ISOLÉS de la TERRE , UN CURIEUX PASSAGE A NIVEAU

85121 - Ouest-Éclair du 31-01-1941 - Mme Bourreau.jpg

C'est une île, une île minuscule que lèchent les flots courts et rageurs du canal des Hollandais, des Trois Fossés et du... Poil Rouge.

La ferme qu'on y voit a juste les proportions nécessaires pour pouvoir s'y loger et l'on a impression que l'une a été faite pour l'autre ; si exactement que le bas du jardin potager trempe dans l'eau. La route du Langon à Chaillé-les-Marais passe à 200 mètres d'ici et l'étranger qui vient au « Petit-Vanneau » est toujours tenté d'attendre la « marée basse » pour gagner à pied sec cette île étrange. Ne lui a-t-on pas dit que la mer est toute proche et qu'autrefois elle s'étendait fort loin dans les terres. La ferme du Petit-Vanneau ne connaît, par an, qu'une marée, mais celle-là dure tout l'hiver. Et depuis les premières crues d'automne jusqu'à la dernière ondée printanière, M. Philippe Bourreau et les membres de sa famille sont des Robinson. Ils appartiennent ainsi à ce monde assez peu connu des « huttiers », descendants en droite ligne des « colliberts », dont toute la vie se déroulait sur l'eau, parmi des cités lacustres.

La ferme du Petit-Vanneau est le lieu de rendez-vous des pêcheurs et des chasseurs, qui viennent y boire, autour de la table unique de la pièce... unique, un vin clairet du pays. Une grande cheminée, noire de suie, occupe un pan. Les lits, le matériel de cuisine et la table se partagent le reste de la place. Et les gosses du ménage saillent en écoutant les histoires que se racontent les quelques consommateurs qui fréquentent ce paysâge désertique.

Soupçonneriez-vous que Mme Bourreau est, au surplus, garde-barrière ? La vérité pure. C'est elle qui ouvre et referme, à longueur d'année, le « passage à niveau » qui sépare les marais du Langon le ceux de Vouillé. Nous avons abordé au Petit-Vanneau, naturellement en bateau. Mme Bourreau, une femme solide et aimable, s'est prêtée de bonne grâce à l'interview.

— Vous arrivez mal — nous a-t-elle dit en patois — mon mari est parti chercher une « batelée de fumaie » (traduisez : un bateau de fumier). Nous habitons ici depuis quatorze ans. Nous sommés logés par la commune du Langon pour ouvrir la grosse barrière que vous apercevez, au milieu lé l'eau, par la fenêtre.
— Mais... qui passe ici ?
— Des gens ... des bêtes, lorsqu'elles vont au Communal, et des charrettes.
— Passage à niveau où seuls les trains ne passent pas, ironise notre compagnon de voyage !
— Vous plaisantez ? mais ce n'est pas toujours amusant. Quand il fait grand vent, il faut s'accrocher à la barrière pour ne pas être emporté.
— Bien entendu, vos fonctions sont estivales. On n'emprunte ce passage que l'été ?
— Il vient des gens dés que le marais est praticable.
— D'où viennent ces gens ?
— De Vouillé... Vous ignorez sans doute que, par le marais, il n'y a, du Langon à Vouillé, que 3 kilomètres; mais quand il faut faire le tour par Chaillé, il y a bien 14 kilomètres. Les gens des Huttes de Vouillé qui se rendent aux foires du Langon passent donc par ici. Au besoin, je les emmène, dans mon bateau, jusqu'à la route.
— Combien avez-vous d'enfants?
— Quatre. Les plus vieux, Michel, 14 ans, et Ginette, 10 ans, vont chaque jour à l'école. Je leur fais traverser, chaque matin, le « Poil Rouge ».
— « Le Poil Rouge »? Ah ! oui, le canal !
— Mon mari travaille à la beurrerie du Langon.
— Et votre ferme est bloquée par les eaux ?
— Tout l'hiver, jusqu'au printemps. On ne peut sortir sans « bateâ » (bateau). Il faut passer, repasser. Ce sont des allées et venues continuelles sur l'eau.
— Mais, quand vos enfants,reviennent de l'école ?
— Je vais les chercher au bord de la route dès que je les aperçois.
— Si vous manquez de quelque chose... de pain par exemple ?
— On met la bicyclette dans le bateau et l'on va jusqu'au bourg. 3 kilomètres pour aller, autant pour revenir. Il faut avoir des jambes, sinon de la mémoire.

Par la porte entrebaillée, le regard s'égare sur un lac immense, aux perspectives mouvantes. Au loin, au ras de l'eau, se détachent quelques fermes. Elles ont l'air, d'îles aussi, d'îles lilliputiennes. Ce sont les Huttes de Vouillé.

— Le gibier aquatique doit abonder ?
— Les canards ne manquent point, surtout la nuit. Et pour y avoir du poisson. Il y a du poisson. Les crues n'empêchent pas de « pêsser ».
— Dites-nous ? La nuit, ça doit être assez drôle de coucher sur votre île ?
— Bah ! on n'y fait pas attention !
Revenus sur le continent, nous eûmes la sensation d'avoir échappé à un... déluge !

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