50605 - Trelly Legende de la Lande des Morts

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La légende de la Lande des Morts

Source : L. ADAM, « Trelly et Saint-Louet-sur-Sienne depuis 1060 jusqu’à nos jours », Paris, A. Breger, 1898, 180 p. (Adam était curé de Trelly, AD50 : BIB D 1093)

Extraits : pages 36 à 39


La Lande des Morts ou des Quatre paroisses s’étendait sur Trelly, Mesnil-Aubert, Lengronne et Grimesnil. A l’époque de la Révolution, elle était encore en friche, comme le prouve le cahier des doléances de Lengronne, rédigé en vue des élections aux Etats-Généraux.

Toute lande a sa légende : la nôtre en a même plusieurs. On ne parlera ici ni de celle du Pont-ès-Reines, un pont qui n’existe plus, ni de celle de la Perrelle, parce que la première a trait à Grimesnil et la seconde à Lengronne. Mais on dira un mot de celle qui explique le nom sinistre de ce coin de terre, parce qu’elle regarde Trelly comme les autres communes.

Au temps passé, au temps des seigneurs, racontaient il y a cinquante ans les chroniqueurs de la veillée, l’Angleterre et la France étaient en guerre. Les Anglais campaient dans la lande des quatre paroisses. Pour vivre, ils pillaient les fermes du voisinage. Les laboureurs exaspérés appelèrent contre eux un seigneur de la contrée, chevalier renommé, et se mirent sous ses ordres. Le chevalier fit une attaque et échoua. Alors, l’un des paysans lui indiqua un stratagème non encore employé.

Par une nuit noire, l’alarme fut jetée dans le camp des Anglais. Les soldats coururent aux armes, mais ils furent assaillis par des adversaires inconnus. Des monstres les fauchaient comme l’herbe des prairies. Ils se débandèrent terrifiés, car ils croyaient avoir affaire à une légion de démons. L’enfer n’était pour rien dans cette panique. C’était la ruse du paysan qui opérait. Il avait conseillé au seigneur de prendre des bœufs, de leur attacher des faux en travers des cornes et de les lancer sur les ennemis.

Donc, les Anglais prirent la fuite et ne s’arrêtèrent qu’au château de Saint-Denis-le-Gast. Ils en étaient les maîtres. Les Français les poursuivirent et les chassèrent de leur retraite, puis revinrent en arrière pour enterrer les corps de ceux qui avaient péri. Les cadavres étaient si nombreux qu’il fallut huit jours pour les mettre en terre. Le sang avait tant coulé que le huitième jour, le ruisseau du Pont-ès-Reines en était encore rouge. Le lieu du carnage reçut le nom de Lande des Morts, celui où les anglais avaient été inhumés s’appela le cimetière aux chiens.

Voilà la tradition qui avait cours autrefois.

Toute tradition a un fond de vérité. Celle qu’on vient de raconter évoque la mémoire de la guerre de cent ans. C’est un épisode de lutte idéalisé par l’imagination populaire. De 1417 à 1449, les Anglais furent maîtres du pays. Ils le tenaient par les trois châteaux de Gavray, de Hambye et de Saint-Denis-le-Gast. Ils s’étaient emparés du premier sur un lieutenant du roi, du second sur Nichole Pesnel et son neveu et héritier Louis d’Estouteville. Le troisième était mis à leur disposition par le châtelain, Henri Meurdrac, qui tenait pour l’Angleterre. On batailla souvent autour de ces trois châteaux.

Le seigneur de Hambye, Louis d’Estouteville, s’était retiré au Mont-Saint-Michel, le seul point de la province resté français. Il y commandait les chevaliers demeurés fidèles au roi de France. Il sortait fréquemment de cette forteresse pour courir sus aux envahisseurs. On sait que, surtout dans les dernières années, les paysans, rançonnés par les Routiers étrangers, chouannèrent contre les Anglais et s’unirent plus d’une fois aux chevaliers. L’engagement de la Lande des Morts est sans doute une de ces rencontres. Trop peu important pour trouver place dans l’histoire, il le fut assez pour frapper l’esprit des manants d’alentour.

Peut-être aussi faut-il voir là le prologue d’un drame militaire dont il est question dans la Chronique du Mont-Saint-Michel. En 1435, selon cette chronique, Louis d’Estouteville mena une chevauchée dans le voisinage de son propre chastel, avec Jean de La Roche et deux anciens compagnons de Jeanne d’arc. Ces deux hommes de guerre étaient André de Lohéac, à la veille de devenir maréchal, et Jean de Beuil, dit le fléau des anglais, le futur auteur de Jouvencel, plus tard amiral. Louis d’Estouteville s’empara du château de Saint-Denis-le-Gast, dont Thomas Scales, grand sénéchal de Normandie pour le roi d’Angleterre, avait fait une forte place d’armes. Le sire de Hambye avait commencé par occuper le roc de Granville. Entre Granville et Saint-Denis-le-Gast, rencontra-t-il un gros d’Anglais, dans la Lande des quatre paroisses ? On ne peut faire qu’une supposition, mais la tradition locale donne quelque vraisemblance à cette hypothèse.

Quoi qu’il en soit, on montrait, il y a un demi-siècle, non loin du village de la Roserie, le cimetière aux chiens, sépulture des Anglais. A peu de distance de ce cimetière, et à quelques centaines de mètres du manoir de la Motte, sur la terre de M. Berthou, on montre aujourd’hui, dans les champs d’ajonc, les traces d’un campement. Est-ce un souvenir des temps dont il vient d’être parlé ? Ce serait téméraire de l’affirmer, mais la supposition n’a rien qui choque. C’est un sujet à débattre entre les désoeuvrés de l’archéologie.

Nous devons ajouter que quelques uns d’entre eux ont visité ce campement à une époque où le bois-jan venait d’être coupé et ils ont nettement reconnu la forme classique des fortifications provisoires : la Fossa, ou fossé ; l’Agger, ou retranchement construit avec la terre des fossés et que l’on garnissait de palissades. Dans l’angle N.E. on remarque un monticule, où la vigie se tenait en sentinelle. Le petit camp de la Lande des Morts est carré et il offre les quatre portes réglementaires. Il mesure environ 45 mètres de coté.

Nul doute que si on pratiquait des fouilles en cet endroit, on n’y trouvât des indices précieux qui permettraient d’assigner une date.



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