35151 - Lieuron Roman Historique

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Braconnage et pâturage

L’été qui mûrit les blés, assèche les mares et met la joie au cœur de l’homme, imposait sa domination. La campagne bruissait des mille activités de la moisson. Depuis quelques semaines, les faucheuses, bras de coupe relevé, traversaient le bourg, dignement, au rythme lent des attelages bovins, pour se rendre dans les champs à moissonner. Puis, au bruit de leurs roues métalliques avait succédé le craquement des roues de charrettes ramenant vers les cours de fermes les énormes chargements de gerbes de blé. La terre, une fois encore, daignait rendre enfin le prix de la sueur, et le blé cette année était lourd.

En ce dimanche matin, Louis Essole sortit sur le perron. Face aux grands marronniers qui bordent la route il déploya sa haute stature. Elevant vers le ciel ses grands bras de géant, il s’étira. Vendeur de semences de son métier, il se disait qu’en cette période les travaux des moissons mettaient son grand corps à rude épreuve. Mais ces efforts lui plaisaient. Pendant la guerre, tandis que son beau-frère Jean, dit Jean Du Pont, se trouvait prisonnier en Allemagne, il était venu chaque année aider ses belles sœurs à faire la moisson. Il en avait gardé l’habitude depuis.

Il contempla dans la cour la longue barge de gerbes de blé. Toute la moisson de son beau-frère était là. La veille, ils avaient travaillé jusqu’à la nuit pour tout rentrer.

Derrière la route, la mare. A moitié sèche en ce plein été, elle exhalait une odeur douceâtre de boue qui se mêlait au parfum subtil des roses plantées auprès du puits.

Il entendit que quelqu’un pataugeait dans la mare, et ne tarda pas à apercevoir un chapeau qui apparaissait disparaissait au gré de la progression du pataugeur matinal. Il descendit sans bruit les marches du perron et pénétra sur sa gauche dans un vaste jardin fruitier et potager installé tout le long de la route.

Arrachant une touffe d’herbe avec sa motte, il la fit tournoyer comme une fronde et la lança par dessus la haie. Baptiste le cordonnier, pieds nus dans la vase, promenait sa nasse dans ces eaux troubles où les vaches du bourg viennent s’abreuver. Entendant le bruit, il se retourna brusquement. Il aperçut alors un second projectile traversant la chaussée et se dirigeant droit vers lui. Empêché par la boue de manœuvrer, il perdit l’équilibre et s’abîma dans l’eau. Il quitta la mare, se glissa dans le lit du ruisseau, puis traversa la route sous le pont. A travers la haie du jardin, il apercevait maintenant, le tireur qui attendait en vain les réactions. Poursuivant sa retraite il rentra chez lui par la porte de derrière.

Les cloches se mirent à sonner pour la première messe. Julien, l’enfant de chœur, courut vers l’église tout en plaquant sur son front une mèche rebelle, et s’engouffra dans la sacristie. La messe terminée, les gens se répandirent dans les différents commerces et cafés du bourg. L’épicerie café d’Ange Célère, celle de Jean Noël, celle de la mère Eugénie, la boulangerie épicerie de Maurice Nadar, toutes placées autour de l’église, se remplirent les premières.

Chez Marie Bouin se retrouvaient les gens des villages situées au sud de la commune dans les directions de Bruc, de Saint Séglin, et de Pipriac, tandis que chez Jean Souhain, autre café épicerie et tabac à l’autre extrémité du bourg, se rencontraient les villages situés à l’est dans la direction de Court-Bouton et Lohéac. De la même manière Jean Noël bénéficiait de sa situation au nord ouest à l’arrivée de la route de Maure et des nombreux villages qu’elle dessert.

Lieuron à la croisée de toutes ces importantes voies entre Pipriac, Maure de Bretagne, Lohéac, Saint Séglin et Bruc constituait donc un nœud routier de première importance.

8 heures. Le bourg s’est vidé. Julien, l’enfant de chœur et son frère cadet Clément sont chargés de conduire la vache au Petit Pré situé sur la route de Bruc à 800 m du bourg. Pendant ce temps, les deux sœurs aînées aideront à la toilette des plus jeunes.

Pour accompagner les deux frères, Vermouth, le chien noir et blanc dont la queue frétille. La vache « dénachée », c’est à dire détachée de sa chaîne, prend la tête du groupe, et s’arrête pour boire à la mare. Pendant ce temps, Julien donne à son frère une leçon de lancer de pierres à bras tendu. Avec une force bien supérieure à celle de ses 10 ans, celui-ci envoie le caillou jusque dans les joncs sur le bord opposé de la mare. Son frère, du haut de ses 9 ans, atteint tout juste le bord de la presqu’île, c’est à dire une dizaine de mètres en moins. Pour l’aîné l’honneur est sauf.

La vache désaltérée reprend la route, passe devant la ferme du Pont, marque un temps d’arrêt au croisement des routes de Saint Séglin et de Bruc, se retourne pour s’informer sur la direction à prendre. « Par-là » lui dit-on en indiquant la route de Bruc. La vache mise sur la bonne voie se dirige maintenant sans attendre vers son pré.

Les armes

Les deux frères, désormais à l’abri des regards, sortent de leurs poches les lances pierres, comparent les élastiques ainsi que la languette de cuir qui sert de réceptacle aux projectiles. L’arme de Julien est dotée d’élastiques noires de chambre à air d’auto, alors que celle de Clément ne possède que des élastiques rouges de chambres à air de vélo. Ceci explique que les cailloux du premier aillent plus loin que ceux du second, et même que l’un ‘vise mieux’ que l’autre.

La fabrication de lance-pierres était interdite, peut-être par la loi, mais sûrement par les mères, qui craignaient les accidents, tandis que les pères feignaient d’en ignorer l’existence. Le long des routes qui conduisaient aux villages, il n’était pas rare de trouver des isolateurs ébréchés sur les poteaux électriques.

En ces temps d’après guerre, trouver de bonnes élastiques relevait de l’exploit, et souvent de tractations commerciales très serrées. Les boites métalliques utilisées pour les cachets et les pastilles de tous acabits constituaient une monnaie d’échange. Une languette de chaussure convenablement retaillée servait de réceptacle du projectile.

En ces temps-là où les femmes venaient tout juste d’être admise à voter, cette balistique était, heureusement, un art exclusivement masculin. Les deux frères, soucieux d’élargir des domaines d’expressions féminins avaient voulu en tester l’usage avec une de leurs sœurs. Oh ! funérailles, aurait dit Léon qui ne convoquait pas le créateur à chaque contrariété, les maîtres d’armes s’aperçurent à temps, que la pauvrette tenait le lance pierre à l’envers et risquait de se projeter le caillou en pleine figure. Les garçons durent se rendre à l’évidence : les filles ne possèderaient jamais cette clarté d’esprit qui permet d’affronter les dures nécessités de la vie.

Une autre arme moins en vogue, parce que plus encombrante et finalement bien moins efficace, était l’arc. Les deux frères enclins aux expérimentations, avaient découvert un parapluie abandonné dans une soupente. Ils entreprirent de le démonter et de récupérer la toile pour en faire un parachute. Or l’œilleton oblong d’accrochage de la toile sur les baleines pouvait facilement être sectionné par le milieu. et, ainsi, la baleine se trouvait dotée à l’une de ces extrémités d’un V qui la faisait ressembler à l’empennage d’une flèche. L’expérimentation eut lieu dans l’enclos derrière la maison, là où se trouve le poulailler. Au moment où la flèche d’acier quitta la corde de l’arc, le coq traversa le champ de tir. La flèche lui transperça la crête et s’y arrêta en équilibre. Affolé, l’animal se mit à courir dans tous les sens, et alla se bloquer contre le grillage où deux frères réussirent à le libérer.

A l’instar de Julius Robert Oppenheimer qui, ayant mis au point dans le désert du Nouveau Mexique une nouvelle arme terrible, avait pris conscience du danger qu’elle recelait pour l’humanité, les deux frères, d’un commun accord, prirent la décision de suspendre sine die les essais. Il n’y eut pas de compte rendu, pas de déclaration, pas même à la famille. Et les essais ne furent jamais repris. Vermouth le vaillant, soucieux de montrer ses talents et de plaire à ses maîtres, s’élance sous les pommiers, boute hors du champ tous les merles, grives et autres oiseaux, tous ces ennemis contre lesquels il a compris qu’il convenait de se liguer, et revient triomphant vers ses maîtres qui tentent sans succès quelques tirs sur ces cibles mobiles. Vivement réprimandé pour son excès de zèle, Vermouth dépité reprend la queue du groupe rempli d’interrogations.

A défaut de gibier il faut tester les armes. Grimpé sur la borne kilométrique, Clément prenant l’angle de visée optimum tire de toutes ses forces sur les élastiques. Objectif, envoyer le projectile par dessus le plus grand chêne. Sous la tension, l’une des élastiques s’arrache de la fente. La tentative échoue. Le serrage de l’élastique s’effectuait généralement à l’aide d’un fil de fer que les grillages souples et faciles à démailler des poulaillers fournissaient. Mais pour le réussir correctement, mieux valait disposer d’un outil de serrage tel la pince universelle ou à défaut la tenaille. Ces deux outils se trouvaient dans le tiroir du bout de la table du café de la grand-mère et il n’était pas facile de les emprunter sans attirer l’attention. Seuls outils opérationnels, avec un marteau tout en fer dit de vitrier, qui subsistaient du métier de menuisier de feu son mari, elle était attentive à ce qu’ils ne soient pas perdus. D’où ses fréquentes interpellations aux deux garçons, souvent traités de « casse tout - brise tout » ou encore de « herquelieux », mot qui dans le langage gallo signifiait mauvais bricoleurs.

Pour passer la ferme de La Lande, et la maison à Toto, les armes sont remises en poche. Plus loin, à gauche, une grande prairie toute entourée de barbelés, avec un hangar pour le foin. Utilisée par un marchand de bestiaux pour accueillir les troupeaux de passage en route vers les marchés, ou pour y garder des bêtes destinées à la boucherie.

Rogations

Sur le bord de la route une grande croix de bois qui indique la limite de la procession des rogations. C’est de là qu’au printemps le prêtre bénit les terres situées dans le quart sud ouest de la paroisse tandis que les fidèles invoquent les saints pour que les moissons soient bonnes.

Les rogations, dites aussi litanies mineures, se célébraient normalement les trois jours qui précèdent l’Ascension. Sur chacune des routes à environ un demi-kilomètre du bourg des croix étaient dressées, croix simples de bois plantées sur le talus ou croix en pierre ouvragée avec socle indiquant le nom de la famille donatrice lorsque la route conduisait à des fermes plus aisées. Au moment des rogations, c’est autour de ces croix que se rassemblaient les paysans du secteur concerné, ou plutôt les paysannes et leurs enfants, puisque, pensait-on, leurs prières étaient mieux reçues par le ciel. Pour que chacune des quatre directions de la commune puisse bénéficier de ces prières et de cette bénédiction, le prêtre et ses enfants de chœur se déplaçaient, sans perdre de temps chaque matin après la messe, jusqu’à l’une de ces croix, ou même parfois deux.

Les prières commençaient par « Exurge, Domine, adjuva nos et libera nos propter nomen tuum » ce qui veut dire « Lève-toi, Seigneur, aides-nous, délivre-nous, à cause de ton nom ». Les litanies étaient ensuite chantées en latin. Etaient invoqués dans l’ordre, Dieu, Père, Fils et Esprit, la Vierge Marie, les Archanges Michel, Gabriel, et Raphaël, puis tous les Saints en commençant par les premiers dans l’ordre chronologique, saint Jean le Baptiste, et saint Joseph, classés parmi les patriarches et les prophètes, puis les 16 Apôtres et évangélistes, onze martyrs, sept évêques, confesseurs et docteurs, cinq prêtres, lévites, moines et ermites, et enfin sept vierges et veuves. Après chaque invocation les fidèles reprenaient « ora pro nobis » ou, si plusieurs étaient invoqués ensemble : « orate pro nobis ».

Les litanies se poursuivaient par d’autres demandes de libération directement adressées au Créateur comme « Ab omni malo » ce qui veut dire « De tout mal » auquel les fidèles répondaient, « Libera nos Domine », c’est à dire « libère-nous Seigneur». Venaient ensuite :

De tout péché. De votre colère. D’une mort subite et imprévue. Des pièges du démon. De la colère, de la haine et de tout mauvais vouloir. De l’esprit de luxure. De la foudre et de la tempête. Du fléau des tremblements de terre. De la peste de la famine et de la guerre. De la mort éternelle. Lorsque la procession s’arrêtait, le prêtre reprenait le fameux cri de détresse du psaume 69. « Deus in adjutorium meum intende » (O Dieu, vite à mon aide) auquel les fidèles répondaient « Domine, ad adjuvandum me festina » (Seigneur au secours).

Puis c’était le retour rapide vers l’église pour le prêtre et les enfants de chœur, tandis que les fidèles regagnaient leurs villages.

Les crocodiles

Juste après la prairie, un renfoncement conduit à un trou d’eau utilisé par les animaux de la prairie et par le troupeau de La Lande. Alimenté à la fois par les eaux de ruissèlements et par une source, il échappe en cette période de manque d’eau à l’assèchement total.

Clément propose à son frère d’aller pêcher les crocodiles. Il se voit rabrouer et traiter d’espèce d’andouille. Le dimanche précédent, la pêche aux grenouilles à l’aide de tiges de jonc, munie de leur fleur en leur extrémité, s’était terminée pour Julien par une glissade puis un plongeon dans la partie la plus profonde du trou au moment même où il venait d’identifier « un crocodile, un crocodile ! ». Il avait dû son salut au bâton que lui tendit son frère cadet. Et au retour, les sœurs aînées n’avaient pas manqué de poser des questions et de faire les remarques peu charitables.

Le groupe dépasse donc ce lieu d’infortune sans s’arrêter et se met à courir car la vache a déjà tourné à gauche en bas du « Grand Ciot » (grand clôt) où il y a des pommiers. Les cris arrachent celle-ci aux basses branches du pommier de « Gros Doux ». Quelques coups de bâtons la punissent d’avoir risqué de s' « engoyer », c’est à dire de s’étouffer par une pomme qui resterait dans la gorge. Tout le monde avait encore en mémoire une séance publique au cours de laquelle une vache à Loyson qui n’en finissait plus de gonfler, n’avait dû son salut qu’à un coup de trocart dans le milieu du ventre.

Alors que la vache pénètre dans son pré, après un bout de chemin jonché d’ajoncs récemment coupés, l’excellent Vermouth tombe en arrêt. Un lièvre est pris dans un collet.

Le passage du lièvre entre un poteau de clôture et un buisson de ronces a certainement été piégé par Aristide qui possède un morceau de lande juste à côté du pré. Aristide coupeur de lande et poseur de collets est à aussi le coupeur de cheveux pour les hommes et les garçons du bourg et des environs. Rapide analyse de la situation. Ce lièvre appartient à qui ? Est-ce au poseur du collet ? C’est quelqu’un en infraction avec la loi, qu’on n’a pas à connaître. Est-ce aux découvreurs ? On ne peut pas laisser se perdre un tel butin. Les deux frères décident d’en référer à leur père dans la plus grande discrétion. En attendant, le lièvre est caché sous un tas d’ajoncs.

De retour à la maison, il fut décidé que Julien retournerait avec un vélo et un panier chercher le lièvre. Clément, enfant de chœur comme son frère, devant se préparer pour la grand-messe.

La Grand-Messe

Joseph Nadion, le bedeau, tira à nouveau sur les cordes, et lança le grand branle pour la grand-messe. Le bourg puis l’église se remplirent à nouveau.

Dans la sacristie, quatre enfants de chœur s’habillèrent de soutanes rouges et de surplis blanc ajourés de broderies.

Les préposés à l’encensoir étaient, à cause de la longueur des chaînes, les deux plus grands des quatre. Se tenant au milieu du chœur pendant toute la cérémonie pour balancer l’encensoir, ils intervenaient seulement à quelques moments importants, pour tendre l’instrument à l’officiant ou pour eux-mêmes l’encenser. Un morceau d’amadou se consumait lentement à l’intérieur de l’encensoir. L’officiant y versait quelques grains d’encens dont l’odeur embaumait bientôt toute l’église.

Quant aux deux autres, il leur incombait la tâche de faire les réponses en latin. Formés dès l’âge de six ans, les deux frères Julien et Clément assuraient la fonction d’enfant de chœur chaque matin auprès du recteur et de l’abbé. Ils avaient pris le relais de deux autres frères devenus trop âgés, les frères Noël, fils de Jean le forgeron – organiste, et alternaient, le dimanche, entre la messe basse du matin et la grand-messe. Les garçons du bourg étaient automatiquement sollicités pour la fonction, à cause de leur proximité avec l’église. Et, à moins d’être d’une famille de païens, ce qui en ce temps là était rare, il n’était pas question de se soustraire à la charge ou plutôt d’en refuser l’honneur.

Les servants de messe

Il existait pour l’apprentissage un petit livret comportant en lettres grasses toutes les réponses à apprendre par cœur.

La difficulté principale se situait tout au début de l’office, dans les prières, dites « prières au bas de l’autel ». C’est là que, à égalité de texte avec l’officiant, le rôle du répondant était le plus grand. Il convenait de bien réussir le grand passage du « Confiteor ». Lorsque la récitation était entamée, le récitant devait rester concentré pour que chaque mot se présente bien l’un après l’autre. Si le sens ne pouvait guider, il fallait s’en tenir de préférence au rythme et à la musique particulière du texte. Si par malheur on trébuchait, deux solutions se présentaient, suivant l’officiant. Si le prêtre était lui-même absorbé, poursuivre en baissant le ton, adapter à la musique un texte qui conserve la rythmique et les sonorités, pour parvenir au passage plus facile du « mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa », et reprendre sur un ton plus modeste pour terminer en finesse sans avoir attirer l’attention Mais si l’attention du prêtre ne se relâchait pas, il fallait s’en remettre à son indulgence et le laisser terminer lui-même. Solution peu honorable.

Jean Noël, installé sur le tabouret derrière l’harmonium, choisit dans le livre de musique la « Grand Messe solennelle de Dumont » et régla son instrument.

Pour introduire la cérémonie, d’un coup de genou dans le levier de réglage de la puissance, il mit le « Grand Jeu ». Il n’avait pas d’égal pour faire sortir de l’instrument les accents de victoire et même de triomphe qu’attendaient les fidèles après les humiliations de la guerre. Il y avait dans son touché une rugosité et une force qui réconfortaient. L’espace d’un instant, l’assistance se sentait revigorée.

Pendant ce temps, les quatre choristes, suivi de Monsieur le Recteur portant son calice entraient dans le chœur, dans un grand mouvement de soutanes et de surplis. Monsieur le Recteur, homme de culture et de lettres avait été nommé dans cette modeste paroisse de trois cent cinquante âmes en raison des séquelles que lui avait laissées la grande guerre. Il y avait été gazé et lors de ses quintes de toux fréquentes se ventilait longuement la gorge avec une poire spéciale qu’il portait toujours sur lui. La cérémonie se trouvait du même coup passablement allongée au grand dam du choriste à genoux qui apprenait à considérer le stoïcisme platonicien au même titre que les différentes autres vertus enseignée par le catéchisme.

Le « Gloria » et le « Credo » furent donc solennels. Jean Noël à lui seul faisait la partie chorale et la foule répondait.

Dans ce temps là, la foule chantante était constituée essentiellement des femmes et des enfants. Regroupés dans les deux chapelles latérales, ainsi que tout au fond sous la tribune, les hommes, à quelques exceptions près, étaient sensés ne pas savoir chanter. En contrepartie, ils adoptaient une attitude digne. Les yeux fixes, le visage immobile, ils ne se laissaient pas distraire. Seules les changements de postures autorisaient un rapide coup d’œil sur l’assemblée.

Le sermon

Le sermon était normalement destiné à un commentaire de l’évangile du jour. Comme celui-ci avait été lu en latin, l’exercice n’était pas superflu. La plupart des évangiles commençaient par « In illo tempore, dixit Jesus discipulis suis ». En dehors du lieu de culte, il circulait une traduction apocryphe de cette introduction, qui disait « En ce temps là, Jésus dit à ses disciples, ceux qui n’ont pas de tabac n’ont pas besoin de pipe ». Même si de telles adaptations spontanées ne recueillaient pas l’imprimatur des autorités, le peuple des fidèles montrait par-là son souci constant de s’approprier et la lettre et l’esprit des textes. Sur le fond, le message contenu dans cette version avait le mérite d’être clair. Il prêchait la parcimonie et l’anti-gaspillage, et incitait à bien orienter ses œuvres de charité.

Lorsque le recteur arriva enfin en haut de la chaire, après quelques arrêts dans l’escalier, il était essoufflé. Il posa sa feuille sur la tablette et, prenant appui sur la rambarde, jeta un regard circulaire vers ses ouailles, puis commença son sermon. Bien qu’il ne cherchât pas à impressionner ses auditeurs, il n’en appliquait pas moins les canons de l’exercice, avec en particulier une phrase en latin dès le début. Aussitôt traduite, elle était sensée résumer ou préparer son commentaire. La référence au texte latin signifiait que son propos s’appuyait sur des bases solides et ne résultait pas d’une extrapolation personnelle par trop spécieuse. Certains fidèles avaient parfois besoin d’être convaincus que telle ou telle exigence relevait bien d’une saine lecture des textes et non pas d’un excès d’exigence du prédicateur. Suivait souvent une paraphrase de la parabole, qui conduisait tout naturellement à une actualisation du message. Puis, suivant les circonstances, la saison, le contexte social, économique ou politique, le prédicateur pouvait être amené à fournir des indications plus concrètes et proposer à ses ouailles des orientations, des choix ou même des autorisations, voire des interdits. A la période des moissons, il était sollicité, lorsque la météorologie le justifiait, pour donner l’autorisation de travailler le dimanche. De même, pendant le Carême, les travailleurs de forces étaient autorisés à assouplir la règle du jeûne. Par contre, conformément aux prescriptions du catéchisme touchant la morale, il convenait de s’abstenir de "toutes tenues ou danses immodestes". Le bal du dimanche était strictement interdit. Il fallait bien de temps en temps le rappeler. Et dans ce cas, les fautifs et les fautives faisaient le dos rond et baissaient les yeux, s’ils ne voulaient pas rencontrer les regards désapprobateurs. Dans les périodes électorales, un minimum d’éclairage était également nécessaire pour certains fidèles déboussolés par les messages et les professions de foi. D’abord aider à décrypter. Il était essentiel de savoir que ‘communisme’ ne voulait pas dire ‘pour la communion chaque matin‘. D’autres partis étaient ouvertement contre l’école libre, donc contre la religion, puisqu’ils voulaient mettre les enfants dans des classes sans crucifix. Par contre, il existait un parti nouveau depuis la libération, qui rassemblait un grand nombre de chrétiens. Tout cela il fallait bien que ça se sache. A chacun après de choisir son camp. A l’offertoire, tandis que les deux choristes apportaient au prêtre les burettes d’eau et de vin, et que l’organiste exécutait une variation sur un thème plus méditatif, l’assemblée s’ébrouait un instant, sollicitée par les plateaux de cuivre qui passaient pour la quête. Le bruit de la pièce tombant sur le plateau permettait au quêteur de savoir qu’il pouvait passer au suivant. Mais au moment du décompte il arrivait malgré tout que l’on trouvât des boutons de braguette. Egalement métalliques, ils avaient trompé la vigilance.

A l’élévation, Clément agita la sonnette à quatre grelots, récemment mise en service. Cette nouvelle sonnette redonnait du lustre à la fonction. Son timbre si harmonieux et si chaleureux, ses si riches et chatoyantes couleurs d’or étaient pour Clément une source d’enchantement… et d’élévation de l’âme. Puis ce fut la communion. En ce temps là, la coutume était de n’en point abuser. Il fallait d’ailleurs être au clair dans son âme, c’est à dire au pire n’être chargé que d’un petit nombre de péchés véniels pour approcher du sacrement. Malgré l’enseignement officiel, il y avait une sorte de croyance commune qu’un grand nombre de petits péchés, dits véniels, pouvaient à la longue valoir un mortel. En conséquence, la majeure partie des hommes s’excluait-elle d’elle-même de la communion. Par contre les femmes, les jeunes filles et les enfants en âge, se devaient de marquer par leur participation que leur vie se déroulait entièrement sous le regard du Très haut. Par commodité pour les hommes, les confessions avaient lieu chaque veille de grande fête.

La messe se termina. A nouveau les femmes se répandirent dans les commerces et les hommes dans les cafés. Puis chacun rentra dans son village.

Baptiste

En fin d’après midi, Louis Éblé fit signe à Pierre Déhel, qui passait accompagné de ces deux grands garçons et de son chien, et entraîna le groupe vers sa cave.

La moitié de la cave servait à entreposer le coke pour le foyer de sa forge et était cimentée. C’était la seule cave à posséder ainsi une si belle surface en ciment. Il y régnait une odeur très particulière difficile à définir due à cette alliance originale du cidre et du charbon. Sur le fût, le verre posé à l’envers portait les traces de cette cohabitation. Louis Éblé le rinça avec un fond de cidre.

Il raconta comment le matin même il avait assisté de sa fenêtre à la scène entre Baptiste et Louis Essole et la manière dont Baptiste tout en sachant parfaitement quel était son agresseur avait rapidement quitté les lieux sans aucune réaction.

Baptiste prenait toujours les devants face à tout ce qui pouvait ressembler à une agression, même potentielle. Et là, l’agression n’était plus potentielle, elle avait eu lieu, et l’agresseur identifié. Se dérober ne correspondait pas à son tempérament. Pierre Déhel restait perplexe, cherchant une explication.

Baptiste était une sorte d’ours. Venu avant la guerre de l’extérieur de la commune, il avait installé son atelier de cordonnerie dans une maison en plein milieu du bourg. Il y vivait alors avec un frère handicapé, dont il s’était occupé complètement. Son intégration à la population locale rencontrait des difficultés dues pour celle-ci à la crainte ordinaire vis à vis de l’étranger, et pour lui à un tempérament assez peu sociable hérité sans doute de la dureté des combats qu’il avait dû mener pour se faire une place au soleil à lui et à son frère.

Ainsi riche d’un sérieux potentiel de méfiance, on lui prêta facilement pendant la guerre la paternité de petits vols, jusqu’au jour où il fut accusé du cambriolage de la maison d’un homme prisonnier en Allemagne. On découvrit dans le puits derrière chez lui un paquet de linge provenant de cette maison. Les gendarmes de Pipriac se déplacèrent. Il nia, sans convaincre. Son frère était décédé quelques temps auparavant et les gendarmes lui offrirent le choix entre la prison et le STO (le Service du travail obligatoire).

C’était l’époque où l’armée allemande occupait le pays. Les soldats avaient d’abord essayé de se faire héberger par la population. Mais chez les Dehel, on changeait les blouses des enfants pour les envoyer chez les personnes seules. En voyant qu’il y avait des enfants dans chaque maison, les soldats n’insistèrent pas. Finalement ils s’installèrent dans une ancienne école des garçons, près du presbytère.

Rempli de colère, Baptiste se saoula et retrouva du même coup sa verve imprécatrice. Ce soir là, l’ancienne école de la Croix Bouexis, où logeaient des soldats qui avaient eux aussi trop bu, brûla. En montant la côte qui conduit jusqu’au presbytère il s’en prenait au monde entier et plus particulièrement à son créateur. En ce temps là, les hommes aux prises avec les difficultés de la vie se tournaient spontanément vers le ciel pour lui demander des comptes. C’était par mille, cent milles, millions de charretées ou même de wagonnées que Baptiste déversait le nom de Dieu dans la béante brèche de sa désespérance. Les soldats et les bénévoles se passaient des seaux d’eau. Baptiste voulant s’attribuer la paternité du sinistre clamait «Baptiste au poteau, douze balles dans la peau ». S’offrant en victime expiatoire, il continuait à parler haut, si bien que son créateur interpellé n’arrivait pas à trouvé le biais pour lui répondre. Le héros incompris finit par s’assoupir près du chasse neige devant la maison du cantonnier.

Après deux années de STO il retrouva son atelier. Depuis, il tentait de vivre de son travail. D’autres cordonniers moins bourrus avaient la faveur des clients. A défaut de chaussures, il réparait les harnais, et les forgerons du bourg lui envoyaient ainsi quelques clients. Baptiste et ses curieuses manières ayant laissé les deux amis sur leur faim, vint le temps d’évoquer la découverte du lièvre par les deux garçons. Ils racontèrent donc l’aventure du matin, le rôle éminent de Vermouth, et, pour qu’aucun soupçon ne puisse naître chez Aristide, la remise en place du collet. Les deux adultes apprécièrent l’esprit d’à propos et l’habileté des enfants.

Célibataire par conviction, Louis Érblé était content lorsque les enfants venaient le voir travailler. Sa forge était donc l’un des lieux de formation des garçons du voisinage. Il pouvait aussi compléter l’instruction générale avec des devinettes comme :

- « Connaissez-vous la différence entre la Tour Eiffel et ma chemise ? »

Un temps de réflexion :

- « Non ! Je sais pas »
- « Eh bien, disait-il, la Tour Eiffel est colossale et ma chemise, elle est sale au col ! »

Mobilisé en 1940, il était parti sur le front de l’est. Lorsqu’il revint au moment de la grande débâcle, il arriva en uniforme, un soir, par la route de Bruc, les soldats allemands étaient déjà dans le bourg.. Il vint sous les fenêtres de Pierre Déhel :

- « Pierre, je ne peux pas rentrer chez moi, peux-tu me prêter un pantalon et une veste pour que je puisse me changer ? ».

Le lendemain, il rouvrait sa forge. Personne ne lui demanda jamais comment il ne s’était pas fait arrêter comme son frère Léon, qui, lui, fut fait prisonnier et resta toute la guerre en camp en Allemagne.

Vers 5 heures, les deux garçons reprirent le chemin du pré, pour ramener la vache. Clément ayant entre temps réparé son lance-pierre il fallait profiter de l’occasion pour faire des essais. Le virage des Forges passé, on sortit donc les armes. La ligature tint, l’élastique ne glissa pas dans la fente, et sans traîner les deux chasseurs, suivis de leur chien de chasse, progressèrent vers le lieu mythique où l’on trouve des lièvres pris au collet. Chemin faisant, ils se remémoraient les prés où Aristide faisait paître ses vaches. C’était un homme méthodique. Il est probable qu’il posait plusieurs collets dans un même secteur. Il suffisait peut-être de repérer les passages de gibier dans les haies pour y découvrir les pièges. La partie bocagère commençait juste après la grande prairie au niveau du trou d’eau. On oublia l’aventure avec les crocodiles, car il convenait d’inspecter la haie de saule qui le bordait. Ils s’engagèrent donc dans le chemin qui conduit au trou d’eau.

- « Oh ! , oh ! , Oh ! , …Julien, Julien… » appela Clément, le doigt pointé vers le trou.

Un homme étendu de tout son long, gisait immobile la figure dans l’eau.

- « C’est Chouïa ! », dit Julien.

On le reconnaissait à sa corpulence et à son pantalon de velours rapiécé.

II – Le mystère

L’instant de surprise passé, les deux enfants revinrent sur la route. En cette fin d’après midi de dimanche, pas le moindre passant. Personne pour donner l’alerte. Les deux frères s’élancèrent vers le bourg. A la première ferme de La Lande, ils informèrent le père Vauchel. Celui-ci accompagné de ses deux grands fils revint avec Clément vers la mare tandis que Julien continuait sa course, alertait au passage Marcel Béhard, puis Jean Du Pont et son beau-frère Louis Essole, puis son père.

La nouvelle fit instantanément le tour du bourg. Pierre Déhel appela au téléphone la gendarmerie de Pipriac. Les gendarmes arrivaient. Puis il remmena son fils sur le porte bagage jusque sur le lieu du drame.

Chouïa

Chouïa, célibataire sans âge, s’était mis en retraite de toute activité depuis la fin de la guerre. Il vivait de la location de quelques parcelles de terrain qu’il possédait, de ses lapins et de ses poules, et se contentait de ces modestes ressources. Sa tenue négligée, son pantalon retenu par une ficelle, ses sabots où la paille remplaçait en toutes saisons les chaussettes, lui donnaient l’aspect d’un vagabond. Ce laisser aller qu’il affectait dans sa tenue depuis qu’il était revenu définitivement au pays, relevait d’un mystère que personne n’avait vraiment essayé de percer.

Il habitait Les Clôtures, un village non loin de la Lande, mais situé sur la route de Saint Séglin. Comme il promenait sa forte corpulence un peu partout dans les environs, personne ne fut trop surpris de le retrouver sur cette route qui n’était pas la sienne. Chacun savait qu’il posait, lui aussi, des collets.

Chouïa était un personnage plutôt débonnaire. Les enfants avaient composé une variante pour un Alléluia solennel de Pâques, où l’on pouvait entendre : « Alléluia, Allez Chouïa, Alléluia, Allez Chouïa, Allez Chouïa ».

Lorsque Marcel Béhard premier adjoint au maire descendit de sa bicyclette, le groupe qui entourait la mare s’écarta, pour lui laisser le passage. Il y avait là maintenant une demi-douzaine de personnes. Les deux garçons répétaient à chaque nouvelle arrivée les circonstances de la découverte sans évoquer les collets.

Marcel Béhard mis au courant de l’arrivée des gendarmes, répétait, suivant son habitude lorsqu’il était indécis : « Bien, bien, bien.. ». Cependant Chouïa fut tiré par les pieds sur le rivage, et retourné sur le dos. Il avait encore aux pieds ses sabots.

Les deux enfants étaient habitués à la compagnie des morts. Dans le cadre de leur fonction d’enfant de chœur, ils accompagnaient le recteur chez les mourants. Lorsque la famille était assurée que la dernière extrémité était arrivée, le prêtre était sollicité pour administrer les derniers sacrements. Clément le plus jeune se souvenait du dernier mourant auquel il était allé porter l’extrême onction, Pierre Labère, celui dont le pain était toujours bien cuit même lorsqu’il était visiblement brûlé : « C’est comme ça que je l’heume » répondait-il à ceux qui l’interpellaient, lorsqu’il repassait avec sur sa brouette les grands pains de six et douze livres posés sur un sac à farine. Lors de cette ultime visite, le prêtre avait demandé, comme à l’accoutumé, qu’on le laisse seul avec le mourant. Clément se rendit compte que l’âme du vieil homme ne tourmenterait plus son vieux corps et devait déjà voguer vers les célestes prairies. Il sut donc qu’il ne recevrait plus sa gâche de pain chaud au sortir du four des Forges. Pierre Labère avait la fibre pédagogique et n’ayant pas de petits enfants puisque son gars Aristide et sa fille Sidonie étaient restés célibataires, il appréciait que les enfants assistent aux opérations de cuisson du pain. Pour les récompenser, il leur cuisait une petite boule de pain, qu’on appelait une gâche, et qui se mangeait dès qu’elle sortait du four. Un vrai délice.

En ce temps là, la veillée des morts était un rite essentiel et s’effectuait dans la pièce principale de la maison. Les enfants, qu’ils soient de chœur ou non, étaient ainsi de bonne heure familiarisés avec cette dernière étape de la vie.

Auprès de la petite mare, les deux garçons se maintenaient à l’arrière plan, craignant qu’on ne leur demande de rentrer chez eux. En attendant, ils conservaient sur tout le groupe une avance dans la l’analyse de la situation. Ils continuaient à observer les lieux, ne se contentant pas de l’hypothèse de l’accident qui était à priori dans l’esprit de chacun.

Le temps passait. On avait mis un sac sur la figure pleine de boue du noyé. Les gendarmes et le médecin arrivèrent

Le processus informationnel

Dans le bourg les gens se tenaient sur le pas de leurs portes. Ils disaient : « Chouïa s’est noyé dans la mare de la Lande, ce sont les deux gars à Pierre Déhel qui l’ont trouvé en allant chercher la vache dans le petit pré ».

Une fois l’information brute répétée de porte en porte, dans sa version originale, venait le temps des questionnements et les commentaires. Ne pouvaient participer à la deuxième partie du processus informationnel, que ceux qui s’appuieraient sur la version de base des faits. Il en allait de la crédibilité de l’intervenant. Bien que certains esprits plus vifs s’impatientassent d’attendre que tout le monde ait bien compris et répété correctement les trois éléments du message, la règle fut respectée, et l’on put alors élargir le propos.

Une des premières questions qui venait à l’esprit de chacun concernait le lieu de la noyade. « Que faisait Chouïa, en cet endroit sur une route qui n’était pas la sienne ? ».

Chouïa comme Baptiste faisait parti de ces gens qui, au prix d’une certaine solitude, se garantissent le maximum de liberté. Par conséquent leurs allées et venues étaient plus difficiles à décrypter. Les meilleurs experts, ceux et surtout celles qui de derrière leurs rideaux, sont capables, à partir d’une vision fugitive, de deviner l’emploi du temps passé et à venir de tel ou telle, restaient muets. Or il n’était pas question que l’on ne comprît point la cause de l’accident.

Aura t’il voulu faire un tour de ces collets ? Aristide, bien qu’il fut le coiffeur du village, n’était pas un bavard. Il écoutait. Il entendait que l’on parlait de collets, et restait donc en retrait du débat. Louis Achel, qui ne connaissait rien à la chasse, pouvait, quant à lui, poser des questions sans heurter personne. Angèle, la femme de Léon, intervint tout en continuant son tricot :

- « Mais, Aristide, le petit pré où Pierre Déhel met sa vache, auprès de ta parcelle de lande, il est à Chouïa ».

Et Aristide confirma. On conclue donc que Chouïa pouvait avoir quelques raisons de se promener par-là, même si on le voyait mal en gestionnaire attentif de ces quelques parcelles de terrains réparties aux quatre coins de la commune.

- « Après tout il a très bien pu aller voir où en étaient ses chênes et s’il y aurait des fagots à faire cet hiver » ajouta Angèle.

Hypothèse plausible à priori, mais que personne ne prenait au sérieux. Mais il fallait bien parler, tenter d’expliquer. Le champ des hypothèses était vaste.

Si Angèle ne pouvait se prévaloir du même niveau d’instruction que Louis Achel, elle n’en avait pas moins une connaissance approfondie des gens, des familles, des habitudes, des situations, des propriétés. Elle passait son temps à tricoter. C’était en fait sa seule activité. Elle tricotait pour tout le monde, et en particulier pour la famille Déhel, ses voisins, qui comptait déjà huit enfants. Aux beaux jours elle sortait sa chaise sur le devant de sa porte et se trouvait ainsi en prise direct avec tous les mouvements du bas du bourg.

Louis Achel qui, malgré toute son instruction ne possédait pas un savoir aussi encyclopédique sur la commune, pensa que le moment était venu de s’éclipser. Il y avait chez lui une sorte de contradiction curieuse. Il aimait plus que tout être au courant de tout, mais n’admettait pas que l’on en sût plus que lui. Il enfourcha son vélo et partit aux nouvelles.


III : L’enquête

Il rencontra l’étrange cortège. Sur la charrette à bras des Forges, on ramenait chez lui Chouïa, le haut du corps recouvert du sac. Les vêtements du mort s’égouttaient et laissaient derrière la charrette une traînée sur la route. Un peu plus loin, les gendarmes, l’adjoint et le médecin échangeaient. Les deux enfants un peu à l’écart se faisaient oublier et ne perdaient rien de ce qui se disait. Pour le médecin, le noyé n’était pas ivre. Marcel Bélard confirma que l’homme ne buvait pas. Les gendarmes n’avaient pas relevé de traces apparentes montrant que l’homme se serait débattu ou aurait cherché à sortir du trou d’eau. Restait l’attaque cardiaque juste au moment où il serait passé au bord de l’eau. Peut-être s’était-il cogné quelque part, car il avait une sorte de grosseur derrière une oreille. A cours d’observations et d’hypothèses, les gendarmes cherchaient à mieux connaître le noyé. L’adjoint leur apprit ce que tout le monde savait sur Chouïa, et apercevant Louis Achel, lui fit signe de s’approcher.

Louis Achel

Grâce à sa bicyclette surbaissée – car il mesurait à peine un mètre cinquante - Louis Achel pouvait circuler autour de Lieuron dans un rayon d’au moins 50 Km Grâce à ses relations avec les presbytères, les monastères, et aussi parce qu’il ne refusait jamais les invitations, il pouvait voyager sans desserrer les cordons de sa bourse. Il n’aimait pas le gaspillage. Il était par ailleurs animé d’une grande curiosité, un peu comme un détective. S’il était raillé pour sa parcimonie excessive, il n’en gardait pas moins au cœur de la population une certaine aura grâce à son honnêteté, sa finesse d’esprit et d’analyse, sa culture.

Face à un pareil évènement, il se sentait investi d’une mission de recherche de vérité, une mission d’élucidation. Comme chez tous les gens curieux, son esprit d’investigation s’exerçait sur beaucoup de sujets et se développait éventuellement au détriment de ses voisins. N’avait-il pas été surpris certains soirs d’été, lorsque les fenêtres sont grandes ouvertes, en train d’écouter les conversations, tapi dans la pénombre.

Aussi lorsque l’adjoint au maire l’appela, il se précipita sans retenue. Marcel Bélard lui demanda :

- « Sais-tu s’il était malade du cœur ? »
- «  Je n’en ai pas entendu parler, il faudrait demander à sa belle sœur, mais à mon avis, je ne crois pas ».

Cette entrée en matière était seulement une manière pour Marcel de demander sans en avoir l’air à Achel d’essayer d’en savoir plus, et à ce dernier de dire qu’il acceptait la mission. Achel était l’un des seuls hommes de la commune qui pouvait disposer de son temps à sa guise.

Enquête de la gendarmerie

Dans l’immédiat il était admis dans le cercle restreint qui entourait les deux gendarmes et suivait d’un peu plus loin la charrette. Louis Achel n’était pas inconnu de la gendarmerie. Il faisait parti de ces gens que l’on interroge lorsqu’il y a un problème. En tant que voisin de Baptiste, il l’avait été lors de l’affaire du vol de vêtements, sans que son témoignage ait été à charge ou décharge de l’intéressé. Mais en cette nouvelle occurrence, les gendarmes qui ne souhaitaient rien tant que de clore rapidement leur rapport sur la version de l’accident, n’étaient pas très demandeurs de confidences qui eussent compliqué la situation.

- Comment a-t-il pu se noyer dans cette mare, il n’avait rien à faire par ici dit Achel, pour tenter de faire parler les gendarmes.
- Ah ! Il ne possède donc aucune terre sur cette route ? demanda le brigadier
- Mais si, intervint Marcel Bélard, qui connaissait parfaitement le coin, le petit pré que loue Pierre Déhel pour sa vache est à lui. Il se situe tout près, derrière le trou d’eau.
- Est-ce qu’il est chasseur demanda le brigadier ?
- Il n’a jamais eu de fusil, dit Marcel Bélard.
- De fusil peut-être, mais le garde de chasse trouve des collets sur la commune, ajouta le brigadier chef.

La marche se poursuivit en silence pendant un certain temps, chacun poussant son vélo. Dans la plus grande discrétion, les deux frères, fermaient le cortège et ne perdaient pas une once des échanges. Arrivée aux Forges, la charrette s’engagea à gauche sur la route de Saint Séglin, pour se rendre jusqu’au prochain village des Clôtures. Le neveu du défunt, informé par un fils Vauchel, arrivait en vélo pour dire que sa mère et ses sœurs venaient chez l’oncle pour s’occuper de tout. La famille prenait les choses en main et n’entendait pas ne pas être à la hauteur de l’évènement. Il poursuivait sa route jusqu’au presbytère sans oublier au passage le fossoyeur et Ange Célère le menuisier. Mais il fallait, provisoirement peut-être, conclure. La perplexité dominait sur le visage des deux gendarmes. Force restait à la loi, et ils étaient la loi. Le médecin concluait à un arrêt cardiaque suivi d’une noyade, ce qui semblait bien confirmer la thèse de l’accident. Mais qu’allait-il donc faire autour de cette mare ? Et cette marque derrière l’oreille ?

Tandis que s’éloignait le funèbre cortège, les gendarmes décidèrent de retourner sur les lieux. Louis Achel était partagé. Devait-il comme la bienséance le lui recommandait accompagner le mort jusque chez lui ou bien revenir à la mare avec la maréchaussée. Lorsqu’il entendit les gendarmes demander aux deux enfants de les accompagner pour leur préciser exactement ce qu’ils avaient vu, il se décida à accompagner le mort sachant qu’il pourrait par la suite avoir sans difficulté un rapport exhaustif de ce qui se serait dit. D’autre part, il pourrait ainsi jeter un coup d’œil dans une maison où il n’était jamais allé.

Les maillettes

Lundi matin de bonne heure, Louis Essole prit son vélo garé près du marronnier, sortit par la petite barrière face au perron et, enfourchant sa machine, se dirigea vers le bourg. Vingt mètres plus loin, les deux roues étaient à plat. Passant la main sur les pneus, il découvrit deux maillettes enfoncées dans le pneu avant, et une dans le pneu arrière. Les maillettes étaient ces clous à large tête carrée qui renforçaient alors le dessous des sabots et galoches à semelles de bois. A cause de leur grosse tête et de leur faible longueur, lorsqu’elles tombaient sur une surface plane, elles présentaient systématiquement la pointe vers le haut. Elles devenaient ainsi une des causes principales des crevaisons. Mais la simultanéité des crevaisons sur les deux roues interpellait Louis Essole. Scrutant le sol il fit le parcours en sens inverse. Devant la barrière il aperçut d’autres maillettes. Il les ramassa. Des maillettes neuves. Le soleil commençait à peine à passer au-dessus des toits du bourg. A la vue des maillettes, les brumes de la nuit qui s’attardaient encore en son esprit, se dissipèrent. La dure réalité lui apparut avec évidence. Il y avait eu malveillance. Puis, deuxième révélation, il connaissait le coupable. Il chercha encore et ramassa toutes les maillettes qu’il trouvait. Poussant son vélo à plat, il regagna le bourg le plus normalement du monde, répondit au salut de Louis Érblé, qui, de sa forge, avait été témoin du manège, déposa en catimini les maillettes sur la fenêtre de Baptiste le cordonnier, et laissa son vélo à la porte du mécanicien.

IV : La ferme des Grés

Puisque l’on remontait dans l’histoire, chacun savait qu’Auguste dit Chouïa, avait passé toute sa vie active comme commis dans une ferme de Saint Marcel en Morbihan. Pendant la guerre, son ancien patron étant prisonnier en Allemagne, il y avait repris du service. Lorsqu’il était jeune, il y avait à Lieuron deux écoles, celles des religieuses et l’école publique. A cette époque, l’école des religieuses accueillait exclusivement les filles. L’école publique accueillait les garçons et quelques filles. L’instituteur public avait conquis la sympathie de la population, par la qualité de l’enseignement qu’il prodiguait, l’intérêt qu’il manifestait pour chacun de ses élèves, même pour les moins doués, et par tous les autres services rendus en tant que secrétaire de mairie. Il s’occupa ainsi du jeune Auguste qui venait de se faire réformer, et réussit à le placer comme commis de ferme chez un de ses parents à Saint Marcel. C’est à Saint Marcel, dans la ferme des Grés qu’il passa l’essentiel de sa vie. Pendant la première guerre il remplaça le père mobilisé. Un troupeau d’une quinzaine de bêtes, et une ferme d’une trentaine d’hectares, l’ouvrage ne manquait pas. Lorsque son patron mourut son fils lui succéda. Parce qu’il se sentait fatigué, qu’il acceptait mal l’autorité du fils qu’il avait vu grandir, il décida de revenir dans son pays natal où il possédait quelques terres, mesurant bien ce qu’il perdait en qualité de vie. Durant quelques années il s’employa facilement dans les fermes à Lieuron. Vint à nouveau la guerre. Le nouveau patron de la ferme des Grés fut mobilisé et fait prisonnier. La mère et la bru écrivirent à leur ancien commis pour lui demander de venir les aider. Dès l’été de 1941, Auguste, alias Chouïa, se retrouva à pied d’œuvre à la ferme des Grés pour la moisson. Il reprit facilement ses habitudes. Il aimait s’occuper des bêtes, et assurait les labours et la récolte sans compter son temps. Un dimanche de l’hiver 1941, en fin d’après midi, alors que, en compagnie de quelques autres commis et fermiers, il buvait un verre de cidre à la cave du forgeron, il entendit des propos nouveaux qui le laissèrent embarrassé. On parlait de la guerre. Il y avait là quelques anciens de la première guerre. On leur avait dit qu’ils avaient fait la "der des ders". Ils avaient placé sur leur cheminée le portrait du Maréchal avec de part et d’autre, en guise de pot de fleurs, des obus de 75 parfaitement astiqués. Ils avaient tendance à reprocher à la nouvelle génération de ne pas être à la hauteur, face à un ennemi que, eux, ils avaient mis dehors. Quelle déchéance ! Auguste connaissait ce discours qu’on entendait facilement en ce temps, dans les caves et là où il n’y avait pas de risques. Il ne s’exprimait jamais sur le sujet, peut-être parce qu’il avait été réformé, et comme beaucoup il laissait les anciens combattants s’exprimer sans intervenir. Ce jour là, le forgeron laissa dire et ne tenta pas de les mettre en difficulté en évoquant la reddition du Maréchal. Il attendit les plus anciens aient repris le chemin de leur logis, pour revenir sur le sujet.

- Malgré ce que disent les anciens, il paraît que dans certains coins de France la résistance s’organise, avec l’appui de De Gaule en Angleterre
- Comment sais-tu cela ?
- Ce sont des bruits qui courent à Vannes. Il paraîtrait qu’ils cherchent à parachuter des armes. Mais moi je n’y crois pas. Les gens de par ici ne sont pas fous, hein !, c’est bien trop dangereux pour tout le monde.

Tout en parlant, le forgeron tentait de lire les réactions dans le regard des uns et des autres. Il n’y en eut aucune. Pas le moindre sourcil à froncer. Les regards s’étaient tournés vers l’extérieur, cherchant l’inspiration qui allait permettre de lever le camp le plus naturellement du monde. Par la porte ouverte du cellier on pouvait voir le chien du forgeron dormant dans sa niche à l’entrée de la cour et les feuilles balayées par un petit vent déjà froid. Le rite fut respecté. Le « C’est pas le tout, il va falloir rentrer » de l’un permit de clore ce muet conciliabule. Et chacun s’en retourna chez soi, jetant par acquis de conscience un coup d’œil vers le ciel. Dans les jours qui suivirent Auguste revint chez le forgeron pour ferrer un cheval. Depuis le début de la guerre, la matière première était rare, et il fallait apporter les morceaux de fer que l’on pouvait trouver chez soi, en particulier tous les anciens socs usés dans lesquels le forgeron forgeait des fers pour les animaux, chevaux et les bœufs. Tandis qu’Auguste actionnait l’énorme soufflet, le forgeron remuait le fer sous le charbon incandescent.

- Tiens, je voulais de dire que la nuit dernière j’ai entendu des ronronnements dans le ciel dit Auguste. Ils étaient même proches.
- Ah ! C’était quoi, d’après toi ?
- Moi, je n’en sais rien du tout, mais toi, tu n’as rien entendu ?
- Si, mais pourquoi voudrais-tu que je sache ? Plus que toi ?
- Toi tu vas à Vannes, tu peux savoir plus de choses que moi. Ce sont donc des avions anglais ?
- Peut-être bien, mais à la vérité je n’en sais rien, bien entendu
- Non bien entendu, c’est trop dangereux de savoir
- Oui et non, on peut très bien savoir et faire comme si l’on ne savait pas, hein ! ?
- Bien sûr, mais si c’était vrai, il faut aussi des gens en bas ?
- Forcément il y en faudrait qui réceptionnent
- Et qui cachent

On en était à la phase du martelage. André sortit le fer rougi du foyer, le posa sur l’enclume, et entreprit de le modeler. C’était le moment féerique. Les gerbes d’étincelles volaient partout, certaines venant s’écraser sur le tablier de cuir du forgeron. Sous le marteau la pièce prenait peu à peu la forme du fer à cheval. Auguste s’était éloigné pour ne pas revenir avec des trous dans des vêtements.

Un homme venait d’arriver et restait sur le pas de la forge, attendant que le forgeron ait terminé son ouvrage. André leva enfin les yeux, dévisagea le nouveau venu. Il était vêtu d’une gabardine doublée d’une peau de mouton, comme celle que met le châtelain pour la chasse. Il avait laissé son vélo appuyé contre le portail de l’atelier.

- Bonjour Messieurs, il fait meilleur chez vous que dehors. J’arrive de Malestroit et je suis gelé », dit-il en regardant vers le foyer.
- Vous pouvez vous approcher si vous n’avez pas peur de vous salir, lui répondit André

En réalité il ne faisait guère meilleur dans la forge avec sa porte grande ouverte. On pouvait tout juste se réchauffer les mains.

- Allez y, chauffez-vous les mains. Vous allez loin comme ça ?
- En fait, non, je suis arrivé. Je vais à la ferme des Grès, vous la connaissez ?

Voici une personne que je ne connais pas et qui vient chez mes patrons, se dit Auguste.

- Oui, bien sûr ! répondit André.
- Vous pourriez m’indiquer la route, parce que je n’y suis venu qu’une fois avec mon père, mais il y a longtemps.
- Ce n’est pas très difficile, il y a à peu près quatre kilomètres, reprit André. Et il lui indiqua par où passer.
- Merci bien, dit-il et enfourchant son vélo, il reprit la route.

Auguste regarda André. Pourquoi lui avoir indiqué un chemin plus long que nécessaire d’au moins deux kilomètres ?

- Auguste, reprends ton cheval, tu reviendras demain ou un autre jour. Essaye de rentrer à la ferme avant lui. Tu dis à la mère Jeanne qu’un visiteur arrive.

C’est ainsi qu’Auguste prenant des chemins de traverse arriva à la ferme avant le visiteur. Il rentra son cheval à l’écurie et lui mit une couverture sur le dos. Il revint dans la cour et trouva Jeanne, sa patronne, en train de faire cuire des pommes de terre pour les cochons. Il l’informa de l’arrivée imminente du visiteur.

- Sais-tu ce qu’il vient faire ? lui demanda-t-elle.
- Non, pas du tout, c’est André qui m’a dit de venir vous informer.

La ferme était constituée de deux corps de bâtiments parallèles, avec au fond la maison d’habitation. A gauche les écuries pour les chevaux puis les étables pour les vaches, suivies de la remise pour le foin, puis un poulailler accolé au pailler. A droite, une série de constructions plus basses avec le sellier, la laiterie, la buanderie, les chaudières où se trouvait Jeanne, une porcherie, puis le jardin qui se poursuivait au pignon de la maison d’habitation.

Jeanne ne cachait pas son trouble. Elle jeta un coup d’œil du côté du pailler.

- Auguste, je t’expliquerai après. Tu prends une fourche et tu vas au pailler. Si tu vois des choses qui débordent tache de les recouvrir, et pour le moment ne te fais pas voir.

Auguste prit une fourche et se pressa d’aller jusqu’au pailler. Il en fit le tour et se trouva alors à l’abri des regards. A l’endroit où le pailler s’adossait à un grand chêne, il perçut que la paille n’avait pas l’aspect habituel, et que le sol était marqué de stries régulières dont il ne comprenait pas l’origine. Auguste qui depuis peu de temps se retrouvait au cœur de mystères, tentait de les élucider tout seul. Il comprenait qu’il fallait rapidement effacer toutes ces traces. Prenant alors le croc qui sert à tirer la paille, il en abattit rapidement tout un monceau, qu’il répartit ensuite avec sa fourche sur le sol partout où des traces apparaissaient. Puis il continua son ouvrage pour donner à cette excroissance tout le naturel qui convenait. Pour parfaire le tableau, il tira une charrette contre le pailler et la mit à cul sur la paille étalée.

Pendant ce temps le visiteur arrivait. Jeanne, tout en poursuivant son ouvrage auprès de la chaudière à patates, guettait. Elle sortit avec un seau rempli de nourriture et se dirigea vers la porcherie. L’homme arrivait à la barrière. Elle se dit qu’elle ferait semblant de ne pas le voir le plus longtemps possible, afin de laisser à Auguste le maximum de temps. De son côté, l’homme pensant ne pas avoir été vu prenait son temps avant de se manifester, et en profitait pour observer les alentours.

Pénétrant dans la porcherie, Jeanne, alors hors de vue du visiteur, regarda du côté du pailler et aperçut Auguste derrière le grillage du poulailler. Elle comprit qu’il avait fait ce qu’il devait faire et lui fit signe de faire le tour, pour ne pas traverser la cour. Auguste prit donc par derrière les bâtiments des écuries et des étables, et se retrouva bientôt sur le chemin d’arrivée à la ferme. Il aperçut alors le visiteur de dos en observation au niveau de la barrière d’entrée. Auguste en quelques heures venait d’apprendre que des choses étaient cachées dans la ferme. L’hypothèse des armes parachutées s’imposa à son esprit. Il se trouvait plongé d’un seul coup dans un univers dangereux qui ne lui était pas du tout familier. Mais pour le moment il avait bien l’intention de faire comme s’il continuait à tout ignorer.

Auguste continua à s’éloigner de la ferme à l’abri de la haie jusqu’à un endroit où il pouvait revenir sur le chemin sans se faire voir. Pour ne pas attirer l’attention du visiteur, il fallait attendre encore un peu avant de rentrer à la ferme. Il profitait donc de sa position pour voir sans être vu.

Mais tout à coup le chien se mit à aboyer. La fermière ne manquerait donc pas de jeter un regard vers la barrière. Le visiteur se plaça donc bien en vue. Bientôt, Jeanne ressortant de la porcherie avec ses deux seaux l’aperçut. Elle s’arrêta, et attendit que l’homme se présente.

- Je suis bien à la ferme de La Gré, demanda l’homme en guise d’introduction.

Jeanne posa ses deux seaux, s’essuya les mains à son tablier et s’avança vers la barrière.

- Si c’est Les Grés que vous voulez dire, c’est bien ici
- Vous êtes donc Madame Billon ?
- C’est bien cela, mais moi je ne vous remets pas.
- Je suis venu par ici après la dernière guerre avec mon père, mais, sans doute, vous ne vous en souvenez-vous plus. Mon père était marchand de bestiaux à Malestroit. Il avait discuté avec votre mari. Dans ce temps là, vous aviez un beau troupeau. Je fais une tournée pour voir si nous ne pourrions pas faire affaire ?
- La ferme est maintenant au nom de mon gars, et il est prisonnier. Il vaudrait mieux voir avec ma bru. Mais si c’est pour vous renseigner, vous pouvez toujours entrer.

L’homme pénétra dans la cour.

- Venez jusqu’à la maison, vous pourrez voir la bru. Elle est en train de s’occuper du linge. Vous prendrez bien quelque chose.
- Vous êtes bien aimable et ce n’est pas de refus car il ne fait pas trop chaud

Ils avancèrent ensemble vers la maison.

- Angèle ! Appela-t-elle en pénétrant dans le couloir. Voilà un marchand de Malestroit, qui vient pour voir les bêtes.

Elle le fit entrer dans la grande salle à manger.

Au centre, face à la cheminée, une longue table capable d’accueillir une bonne douzaine de convives. Au fond contre la fenêtre l’évier de zinc pour la cuisine. Et au-dessus un dressoir où pendait toute une série de casseroles et chaudrons en cuivre. Adossé à la cheminée, un énorme fourneau, dont les chromes parfaitement astiqués brillaient dans la clarté déjà un peu pâle que dispensaient les deux fenêtres en cette après midi d’hiver.

L’homme s’approcha de la cheminée pour s’y réchauffer. Déjà, Jeanne sortait du buffet des verres. Angèle rentra, dévisagea l’homme, répondit à son salut, et dit :

- Mais le troupeau n’est pas rentré.
- Si ça ne vous fait rien, je veux bien aller le voir dans sa prairie. On voit bien mieux les bêtes à l’extérieur.

Jeanne aperçut alors par la fenêtre Auguste qui pénétrait dans la cour et se dirigeait vers les écuries. Jeanne dit alors.

- Prenez donc un verre. Auguste vous conduira puisqu’il est rentré du bourg. Asseyez-vous, prenez votre temps, je vais aller voir le commis. Je reviens tout de suite.

Et Jeanne quittant la salle se dirigea vers les écuries. Pendant ce temps, le visiteur reprenait la conversation avec Angèle.

- Si mes souvenirs sont bons, au temps où je suis venu avec mon père, vous deviez avoir une quinzaine de vaches laitières. C’était un beau troupeau. Sans doute, ne vous en reste-t-il plus autant ?
- Et bien, au contraire, avec mon mariage, la ferme de mon mari s’est agrandie. Et nous en avons maintenant dix huit. C’est beaucoup de travail. Heureusement notre ancien commis est revenu nous aider, puisque, comme ma belle-mère a dû vous le dire, mon mari est prisonnier.
- Je comprends. Et vous devez attendre la fin de la guerre avec impatience. Mais pour le moment rien. Les allemands sont toujours là, et on ne voit pas bien comment ils pourraient s’en aller chez eux, et nous renvoyer nos prisonniers.
- C’est sûr, si personne ne fait rien, on ne voit pas comment la situation pourrait changer…
- Oui, répondit l’homme, puis il se tut.

Le silence se prolongea.

- Vous êtes donc marchand de bestiaux ?
- Oui, j’ai repris l’affaire de mon père. Mais ce n’est pas facile en ce moment avec les restrictions sur l’essence. Alors quand je fais une tournée, je la fais en vélo.

Jeanne revenait avec Auguste.

- Ah ! C’est vous qui étiez chez le forgeron tout à l’heure. Je ne sais pas s’il m’a indiqué le plus court chemin, mais j’ai trouvé du premier coup.
- C’est vrai, il y a plus court, mais il faut connaître. Si vous voulez venir, je vais chercher les vaches.

L’homme suivit Auguste. Ils marchèrent un bon moment en silence. Auguste n’était pas bavard, et le fait de se poser des questions l’incitait encore plus au silence. Par ailleurs Jeanne lui avait recommandé de rester sur ses gardes. La prairie se trouvait à un demi-kilomètre de la ferme. C’était une vaste étendue entourée de sapins.

Plus il avançait et plus Auguste, qui connaissait pourtant tous les talus et toutes les haies par cœur, remarquait des détails qui jusqu’à présent ne l’avaient pas frappé. Maintenant qu’il avait découvert près du pailler des traces suspectes, il croyait voir dans chaque passage de haie d’autres traces qu’il aurait auparavant attribuées au passage de quelques gibiers, et qui maintenant l’intriguaient. A l’entrée de la prairie, sa perplexité monta d’un cran en voyant qu’un tas de lande qu’il ne se souvenait pas avoir coupé comblait le fossé.

Les vaches étaient déjà là auprès de la barrière, prêtes au départ. En cette saison l’herbe n’était pas très haute, et ne suffisait plus à satisfaire leur appétit. Aussi attendaient-elles l’étable, où leur serait servie du foin. Le troupeau toujours bien nourri avait bonne mine. Seules une ou deux bêtes étaient-elles peut-être un peu efflanquées. Auguste le savait. Malgré son attention, elles continuaient à rester en arrière des autres et donnaient moins de lait. Si quelques-unes unes devaient être vendues, ce sont bien celles là qui partiraient en premier. Le marchand pénétra dans la prairie pour examiner les bêtes. Auguste guettait ses réactions. Il avait oublié ses craintes. Il se retrouvait tout entier dans son rôle d’éleveur, et seul lui importait le jugement du spécialiste. Celui-ci prenait son temps pour palper et examiner. Pas de grosseurs sous la peau, signes de la présence de parasites ou d’excroissances furonculeuses. Les bêtes étaient saines et très propres. Il en voyait des vaches qui traînent en permanence sous leur ventre une partie de leur litière collée par la bouse sèche. Sans aucun doute, Auguste aimait ses bêtes.

- Voilà un beau troupeau, dit l’homme. Belle prairie aussi, ajouta-t-il. Elle fait bien deux hectares.
- Plus de trois, rectifia Auguste. Mais je mets un fil au milieu pour qu’elles n’aillent pas partout. Ce n’est pas une prairie bien grasse, mais il y a de l’espace.

Et Auguste qui avait bien peu l’occasion d’échanger sur tous ces sujets qui faisaient la trame de sa vie, raconta l’histoire de la prairie. Entourée de sapinières sur presque tous les côtés, elle avait été créée, il y a quelques générations, à partir d’une zone boisée défrichée. La terre n’était pas riche mais n’avait pas connu les sapins qui apportent tant d’acidité. Les bois du pourtour avaient été plantés au début du siècle par le châtelain, qui pensait trouver là un complément de revenus. S’ils préservaient la prairie des vents froids qui ralentissent la pousse des foins au printemps, ils affectaient néanmoins le rendement sur tout le pourtour.

L’homme écoutait attentivement Auguste qui, comme pour illustrer ses propos, l’entraînait à travers la prairie. Tout à coup Auguste se figea. Ils venaient d’atteindre une barge de fagots, et sous un fagot une sorte de chiffon kaki apparaissait. Se tournant vers son compagnon, il ne perçut rien qui laissa supposer qu’il ait lui aussi aperçu le chiffon.
- Il va falloir rentrer pour les traire maintenant, dit Auguste.
- Moi aussi, il faut que je rentre à Malestroit avant la nuit, répondit l’homme.

L’homme à la gabardine fourrée de peau de mouton prit congé d’Auguste et rentra à la ferme sans attendre le troupeau. Il enfourcha son vélo et prit la route pour Malestroit.

Le soir, au repas, Auguste fuyait le regard de Jeanne. Il attendait qu’on lui explique. Angèle sortie, Jeanne se mit à parler. Il y avait eut un parachutage la nuit précédente. Les armes étaient sous le pailler, les parachutes sous les ajoncs.

- « Et sous les fagots » intervint Auguste.

Jeanne blêmit.

- « Je ne sais pas s’il a vu comme moi le bout de chiffon. S’est-il arrêté au retour ? »

Jeanne lui dit que non et lui demanda de retourner chez André le forgeron pour l’avertir.

- « L’avertir de quoi ? ».
- « Eh ! bien de ce que tu sais »

Auguste retourna donc au bourg à vélo et frappa chez André. Louisette son épouse lui ouvrit, l’examina un instant et le fit entrer.

- « André, c’est Auguste, cria t’elle en bas des escaliers. Assieds-toi, lui dit-elle lui désignant une chaise auprès du feu. »

Auguste s’était fabriqué un rempart contre les émotions, ce qui lui donnait un air un peu taciturne. Il avait par contre d’inébranlables fidélités qui valaient toutes les effusions du monde. Jeanne et André étaient de celles là.

Au bout d’un moment, André descendit et écouta avec attention le récit d’Auguste. On frappa à la porte de derrière qui donne sur le jardin. Louisette, après un regard vers son mari, alla ouvrir. Le vicaire et l’instituteur rentrèrent, et apercevant Auguste regardèrent vers André qui d’un sourire les rassura. Louisette poussa les loquets des portes et apporta les tasses.

André mit au courant les nouveaux arrivants de la visite de l’après midi à la ferme des Grés. Le vicaire se proposa de faire une enquête dés le lendemain auprès de son confrère de Malestroit, pour avoir quelques renseignements sur le visiteur. Un nouveau parachutage aurait lieu dans la nuit. On convint de ramener les armes dans la serre au fond du jardin du presbytère. Par derrière, un chemin creux inutilisé depuis des lustres et bien protégé des regards par deux haies touffues conduisait jusqu’à la forêt.

L’instituteur avait trouvé des batteries et des phares d’automobile qui permettraient de baliser beaucoup plus facilement le terrain. Auguste accepta de faire disparaître les parachutes. Ainsi, dans ce coin reculé de la Bretagne, la résistance s’organisait. Bientôt le bouche à oreille entraîna dans l’aventure la majeure partie de la population de Saint Marcel. André équipé d’un poste de radio émetteur récepteur à ondes courtes communiquait régulièrement avec l’Angleterre. Tous ceux qui retrouvaient dans leur champ un parachute l’enfouissaient aussitôt, en veillant à ne pas laisser de traces suspectes. Les armes étaient remises aux "chefs", le forgeron, l’instituteur et le vicaire, puis redistribuées.

Il y eut le temps des combats victorieux, celui des revers désastreux, le temps des représailles et des fermes brûlées, des hommes, femmes et enfants fusillés. La ferme des Grés fut entièrement détruite. Seul Auguste sauva sa peau. Lorsqu’il revint dans la nuit, la campagne était illuminée par les incendies. Toute la ferme n’était qu’un immense brasier. Il courut jusqu’à la maison et aperçut l’horreur. Devant le perron, Jeanne et sa bru, criblées de balles, disloquées. Il les transporta au milieu de la cour et resta assis à côté d’elles, regardant les bâtiments se consumer, envahi par une souffrance qu’il n’avait jamais connue.

VI : La préparation

C'était le temps des vacances scolaires, et des estivales errances. Pour les soustraire à l'oisiveté et pour l'édification de leurs âmes, mais aussi pour avoir une compagnie qui lui servirait de sauf conduit, Louis Achel proposa aux parents Déhel d'emmener les deux grands garçons dans une promenade à bicyclette qui les conduirait dans la région du Morbihan. Etape à la trappe de Timadeuc et étape chez la grand-mère des enfants à Sérent, à quelques kilomètres de Saint Marcel. Chez les moines l’hospitalité était de règle, et chez la grand-mère aussi. Léon le charron prêtait son vélo à Julien son filleul, et Clément prendrait celui de sa mère.

La mort de Chouïa ne laissait pas de tirailler certains esprits. Si, par commodité, la majeure partie de la population avait admis la thèse de l’accident, il n’en était pas de même pour les premiers témoins du drame, ni pour quelques autres comme Louis le tailleur ou Angèle la tricoteuse. Du fait qu’elle comportait une étape à Saint Marcel, la promenade envisagée, malgré ses apparences culturelles et touristiques, tenait pour ceux-là de la mission d’information.

L’entraînement

Les deux garçons se sentaient tout à fait prêts pour cette aventure à bicyclette. Le tour de France était encore dans tous les esprits. Au moment des arrivées le poste de radio de la famille Déhel desservait en informations tout le bas du bourg. Par la fenêtre de la cuisine grande ouverte, Georges Briquet transmettait en direct des nouvelles du tour. Louis et Alphonse, les deux forgerons voisins, Léon le charron, Joseph Terbier le mécanicien suspendaient chaque jour leurs activités pendant le temps du reportage.

Le vingt Juillet, à l’arrivée au parc des Princes, Jean Robic, le petit breton, au sommet de son art, avait réussi à ravir un maillot jaune que le grand Viéto avait porté pendant tout le tour. Celui ci de dépit avait lancé son vélo dans la foule. Tous ces détails bien connus ne manquaient pas de renforcer la fierté d’appartenance à une région capable de donner de si grands héros.

Stimulés par les exploits des coureurs du tour de France, les garçons du bourg, autochtones ou étrangers en vacances, s'adonnaient à un entraînement intensif. Avec sa longue ligne droite de un kilomètre, et sa légère pente vers le bourg, la route de Pipriac constituait une piste de premier choix. Tout en haut, une borne kilométrique, devant laquelle, en passant, le coureur devait faire un grand signe. En bas à l'autre borne, face à la mare de la Rigolette, le chronométreur déclenchait alors son chrono. Et c'était le sprint. Mais était-ce la précision du chronomètre, était-ce la lourdeur des machines, les performances restaient en deçà des attentes, car pour un sprint de deux minutes, la meilleure vitesse moyenne n’excédait pas trente kilomètres à l'heure.

Tout déplacement était l'occasion de parfaire la maîtrise de l'engin. Par exemple rouler sans tenir le guidon constituait une étape importante dans cet apprentissage. L’opération restait délicate surtout avec un vélo de femme et une selle trop haute. Clément qui revenait de la poste fit l’essai. Tout allait bien et il se laissait emporter par la griserie de l’exploit. Eut-il envie de vérifier si quelqu’un pouvait en être témoin ? Relâcha-t-il un instant son attention ? La roue avant s’engagea tout à coup dans un nid de poule. Il ne put reprendre à temps le contrôle de son engin et face à l’église chût. Il se coupa la lèvre sur la poignée du guidon et se cassa deux dents.

Les accidents

Parmi les courses que requérait la subsistance quotidienne, l’approvisionnement en litres de lait relevait curieusement dans ce bourg qui avait autant de fermes que de commerce, du parcours du combattant.

Chez les Déhel, le petit déjeuner nécessita longtemps chaque matin deux, voire trois litres de lait. La mère n’aimait pas quémander. Si le ou la préposé au lait revenait un matin d’une ferme voisine avec comme message : « Tu diras à ta mère que les petits cochons sont arrivés et que je ne pourrai plus lui mettre de lait », elle ravalait sa colère et envoyait ses enfants vers d’autres fermes parfois éloignées, mais où elle savait qu’elle n’aurait jamais à entendre pareille réflexion. En revenant d’une de ces missions à la ferme éloignée de la Mouraudais, Clément entreprit une descente à tombeau ouvert de la côte de la Croix Bouèxis. Penché sur son guidon dans la position de l’œuf qui réduit au mieux la résistance de l’air, il pédalait de toutes ses forces. Il était en train de battre tous ses records de vitesse de pointe. Les deux litres de lait pendus dans un sac au guidon sollicités par la vigueur des coups de pédales, créèrent-il un effet de balancier ? Est-ce la force centrifuge ? Sont-ce les graviers étalés en cet endroit où il tentait de négocier le virage sur les chapeaux de roues ? La bicyclette dérapa et le coureur chuta brutalement sur la route, se rabotant une partie du genou. La chaussette pleine de sang, Clément rentra à la maison, ayant par miracle sauvé du naufrage les deux litres de lait.

A chaque accident un peu conséquent, la Sœur Lucienne, infirmière de son état, était mise à contribution.

Un jour, Julien qui courait très vite, avait relevé sa blouse sur sa tête. Il testait la possibilité de faire tout le parcours de l'école à la maison au radar. Peut-être trichait-il un peu en regardant par-dessous. En pleine vitesse, il percuta du front le volet arrière d'un camion en train de livrer chez Jean Souhain - alias Jean Pic-Pic à cause du pilon qu’il portait depuis la guerre. Ramassé en sang par sa mère alertée, il avait été immédiatement transporté chez les religieuses toutes proches. Ether et mercurochrome eurent raison de la blessure et une belle bande emprisonna un temps les cheveux et le front de Julien. Mais prompt à interpréter les regards, il crût déceler dans l'attention soudaine des deux sœurs aînées un soupçon de condescendance, voire une once de moquerie, à la vue de son front ainsi ceint, aussi se débarrassa-t-il rapidement de cette coiffure ridicule.

Les nids du Jeudi Saint

Quelques mois auparavant, alors que le printemps faisait éclater les bourgeons et que les oiseaux s'afféraient dans les haies, les arbres, les encoignures de toits, les trous de murs et les paillers, les vacances de Pâques déclenchèrent chez les deux frères une recrudescence de prospections tous azimuts. Objectif : recenser le maximum de nids, le nombre d'œufs, afin de pouvoir suivre en direct jour après jour l'évolution des couvées. Ils faisaient parti de ceux qui se contentaient d'observer sans toucher, sachant bien que certains oiseaux particulièrement farouches étaient capables d'abandonner leurs œufs ou même leurs couvées s'ils détectaient une intervention étrangère. Le nid découvert devenait la propriété de son inventeur, et passait sous sa protection. Comme, en cas de conflit entre des garçons, certains n'auraient pas hésité à dénicher les nids des autres, les deux frères gardaient le secret de leurs découvertes.

L'après midi du Jeudi Saint, alors que le bourg s'emplissait pour les confessions de Pâques, Julien et Clément, accompagnés de Claude un camarade en vacances chez ses grands-parents, entreprirent l'exploration des haies et des arbres derrière le village de la Croix Bouèxis. Tandis que Julien et Claude examinaient un chêne de talus touffu et plein de lierre, où ils comptaient découvrir un nid de merle, Clément de son coté entreprenait l'escalade d'un chêne. Tout en haut, dans une fourche, de grosses brindilles débordaient et indiquaient la présence probable d'un nid de pigeons. C'était un chêne qui devait perdre ses rares branches en grandissant. Il en subsistait seulement quelques-unes unes. Il fallait donc grimper en enserrant au tronc. Alors qu'il allait atteindre le sommet, une branche morte, qu'il empoigna trop loin du tronc, se rompit. Il se retrouva quelques mètres plus bas à plat ventre, le bras droit coincé sous la poitrine. Ayant repris ses esprits, il appela à l'aide. Ses deux compagnons accoururent, l'aidèrent à se relever, l'examinèrent. Pas de trace de sang. On en conclut que ce n'était pas grave.

Mais il était temps de rentrer à la maison. Chemin faisant, Clément essayant en vain de mettre la main droite dans sa poche se répétait la formule magique "C’est pas grave, ça va se passer". Les deux autres avaient perdu toute loquacité et priaient en silence les saints du ciel pour qu’effectivement "ça se passe".

Lorsque les deux frères se présentèrent à la maison, plutôt penauds car ils avaient largement dépassé l’heure prévue pour le retour, ils reçurent sans broncher la correction coutumière, le coup de main sur les cuisses. Clément se cala dans le coin de la cheminée, attendant que " ça se passe ". Cependant, voyant que son teint restait plus blanc qu'à l'accoutumée, la mère s'enquit de ce qui s'était passé. Comme il était interdit de grimper aux arbres, les garçons, sur le chemin du retour, avaient mis au point une version plus acceptable des faits: Clément s'étant pris les pieds dans une ronce était tombé d'un talus. Julien présenta donc cette version. Elle fut acceptée sans discussion et resta de nombreuses années la seule version officielle des faits. En fait la mère se rendit compte que le bras de Clément était cassé, et qu'il y avait urgence.

Maurice Teugnier le rebouteux se trouvait dans le bourg pour cause de confessions de la semaine sainte. Il arriva. On poussa la table pour donner de l'espace. Clément fut installé sur une chaise entre le père, 90 kilos, chargé de tenir l'avant-bras au niveau du coude, et Maurice Teuguier, 120 kilos, côté poignet. Une traction pour l'élongation des muscles, un réalignement des deux parties, suivi d'un relâchement et en l'espace d'une seconde la fracture fut réduite. Un plâtre, une écharpe, et moins d'une heure après l'accident, tout était remis en ordre.

Clément entrevoyait déjà les diverses conséquences de cette nouvelle situation, les unes négatives, les autres positives. Avec, coté négatif, une réduction de la liberté de mouvements, et, côté positif, le statut de blessé, qui pourrait lui octroyer, pensait-il, une attention particulière de son entourage, la décharge de certains services, et mieux encore, une incapacité à l'écriture.

VII - L'école

Mais après un mois de statut spécial, le plâtre fut ôté et Clément dut revenir au statut commun, tant dans la famille qu'à l'école. Il l'accepta assez facilement. Déjà, depuis quelque temps, ceux qui, bon gré mal gré, devaient lui montrer les égards dus aux blessés, observaient d’un œil sec l'évolution des choses, craignant que le convalescent n’abuse de la situation. Clément ayant ressenti tout cela ne fut pas fâché de retrouver le plein usage de ses deux bras. La vie reprit son cours normal, ce qui incluait la reprise des activités d'écritures.

La gifle et la fessée

Le vicaire instituteur, formé au petit puis au grand séminaire possédait un bagage de culture générale tout à fait suffisant pour sa mission. Sur le plan pédagogique, il reproduisait les modèles qu'il avait lui-même connu quelques années plus tôt. La peur de la punition était considérée comme le principal moteur de la motivation. Le barème, une fessée pour une dictée de plus de cinq fautes, était appliqué sans faiblesse. Pour les autres fautes impromptues, la gifle appelée aussi calotte, avec tout son poids de vivacité et de surprise, était une arme redoutable. Et redoutée, au point que beaucoup, dans un réflexe d’autoprotection, levaient le coude dès qu'ils étaient interrogés, allant jusqu’à oublier la question posée. Mais on ne savait pas en ce temps là que la peur rend sourd.

Parfois, un besoin de réassurance entraînait le nouvel instituteur à montrer qu’il savait marcher dans les pas de ses maîtres. Il leur empruntait alors jusqu’à leurs postures et leurs propos. C’est ainsi que redressant le buste et mettant sa main devant sa figure comme s’il tenait une pipe, il déclamait la sentence des maîtres désabusés

- « Vous me dégoûtez, bande d’ânes ! ».

Mais grâce à la mise en scène, les écoliers comprenaient que l’insulte ne leur était pas adressée.

Dans une autre circonstance, lorsque, l’écolier, le doigt lever, recevait le signe qu’il pouvait formuler la question :

- « Monsieur, s’il vous plait me laisser aller aux cabinets ? »

et si le maître ce jour-là se sentait particulièrement à l’aise, on pouvait l’entendre répondre la fameuse phrase :

- "Vas-y, et restes-y ! ".

Et l’espace d’un instant la classe se déridait, au détriment du demandeur.

Les illustres ascendants

L'instituteur se prévalait d'une illustre lignée, un arrière arrière-grand-père, général sous Napoléon, et un arrière-grand-oncle, évêque. Ses élèves avaient eu l'occasion d'admirer à la fois les médailles du premier et le calice en or du second.

Peut-être parce que lui-même avait choisi la voie ecclésiastique, il rêvait pour ses deux choristes d'une carrière militaire. Il leur donna à lire de grandes revues, où était décrite et illustrée la vie dans les tranchées et sur les champs de bataille de la première guerre mondiale. L’enseignement de l'histoire de France s'arrêtait aussi un long moment sur les victoires de Napoléon premier, avec la description détaillée de chaque bataille.

Mais entre temps et tandis que l’abbé faisait ses études au grand séminaire, la deuxième guerre mondiale avait eu lieu. Les enfants avaient vu les chars américains bien plus modernes que ceux de la guerre 14, les jeeps, les avions et tout l'impressionnant matériel de guerre des alliés. Ils se doutaient que le monde avait changé d'époque. Julien voulait devenir aviateur.

Julien, maître es rationalité, leader es orthographe et es arithmétique, donnait toutes satisfactions à l'instituteur.

Peut-être pour marquer la différence, Clément prenait des chemins de moindre rationalité et de moindre rigueur dans l'accès aux connaissances obligatoires et normées que dispense l'école. Eu égard aux ambitions que l'instituteur nourrissait pour les deux frères, il en résultait pour ce dernier des désagréments particuliers.

Si les raisonnements de l'arithmétique n'avaient plus de secret pour Clément, les règles de l'orthographe constituaient encore une pierre d'achoppement que le maître se devait d'abattre. La fessée était réservée aux fautes d'orthographe de la dictée, et se pratiquait selon un certain rituel. Au fur et à mesure que le maître avançait dans la correction des dictées, les élèves en infraction étaient invités à se mettre à genoux dans le milieu de la classe. La séance des fessées avait lieu immédiatement à la fin des corrections. Le maître posait alors son pied gauche sur le bord de l’estrade de son bureau, installait l'attributaire sur son genou, et de sa main droite armée d’une règle, dispensait la fessée. Afin de diminuer la douleur engendrée par cet afflux sanguin brutal, il était préférable de porter des culottes longues.

Les réactions à la correction étaient diverses, et allaient des cris sans pleurs, aux pleurs sans cris, en passant, pour certains éléments les plus coriaces, par une indifférence et un mutisme, dignes des adeptes antiques du stoïcisme. Mais une observation un peu fine du profil de ces derniers aurait sans doute conduit à des interrogations. Ce mutisme ne trahissait-il pas une attitude plus proche de celle des résignés que de celle des révoltés. D’où venait donc cette résignation ?

Pour les multiples autres fautes qui ne manquent pas d’agrémenter une journée de classe, comme une date, un fleuve, une préfecture oubliés ou une hésitation dans une fable de La Fontaine, la gifle, sensée remettre les idées en place, était appliquée dans toute sa redoutable vivacité.

Eh ! ben, mon vieux, c’est pas juste !

Particulièrement exigeant vis à vis de son deuxième choriste pour l’avenir duquel il nourrissait, comme pour son frère aîné, de grandes ambitions, l’instituteur lui appliquait chaque fois que nécessaire la panoplie standard de correction, la fessée et la gifle. La première ne déclenchait que des pleurs sans cris alors que la gifle entraînait chez Clément dont les cloisons nasales s’étaient peu à peu fragilisées, des saignements abondants. Il était alors invité à sortir pour mouiller son mouchoir sous le robinet du petit réservoir en cuivre qui récoltait les eaux de pluie. Quelques reniflements le bras lever en l’air, la bienfaisante fraîcheur du mouchoir, le caillot attendu se reformait et la vie reprenait son cours normal.

Mais ces méthodes manquaient d'efficacité, et l’instituteur se désespérait.

A l'instar du Mahatma Gandhi qui dans les mêmes temps, avait, par appel à la désobéissance dans la non-violence, réussi à venir à bout de la colonisation britannique, Clément persistait dans son approche personnelle des choses de l'école. Bien sûr lui échappait-il parfois quelques soupirs et quelques réflexions telles que

- « Eh ! ben mon vieux, c'est pas juste »

Ce à quoi le maître lui répondait avec une apparente pertinence.

- « D'abord, je ne suis pas ton vieux ".

Apparente, en effet car il ne saisissait pas que la formulation " Eh ben mon vieux " constituait un tout, une expression qu'il fallait entendre dans son acception globale, et aurait pu être remplacé par "Eh ben zut alors".

Cahin-caha, la cohabitation s'installa néanmoins. Quelques faits mirent peut-être le maître en réflexion. La résistance passive

Il y eut d'abord cette intervention soudaine de son frère, qui lui décocha une série de coups de galoche dans les jambes, alors que d'une gifle magistrale donnée par derrière, il venait d'étendre à terre son jeune frère s'escrimant au tableau.

Dans son souci constant d'améliorer l'appétence de son élève pour l'acquisition des connaissances, il lui infligeait aussi des retenues spéciales après la classe. A genoux dans un coin de la classe il était invité à méditer sur l'intérêt qu 'il aurait à bien apprendre ses leçons. Un soir alors que Clément attendait dans cette posture, face au placard aux fournitures, que le maître se lasse, sa grande sœur envoyée par la mère arriva pour s'enquérir de l'objet du retard. Il fut illico renvoyé dans ses foyers sans autre forme de procès.

Un matin, alors que Clément arrivait avec un peu de retard à la sacristie, et que la deuxième messe, celle du recteur, était déjà commencée, il faillit être renversé par le souffle puissant d'une gifle, et cela sous les yeux des religieuses. Elles en furent profondément offusquées au point de s'en ouvrir à sa mère. Celle-ci, qui pour rien au monde n'aurait décrié devant ses enfants les instituteurs ou institutrices pensa que là, le comportement du vicaire instituteur avait été excessif.

L’abbé s’aperçut un jour que la première partie du catéchisme de Clément, celles où se trouvaient les prières, avait disparu. La punition était de ramener pour le jour suivant le catéchisme avec toutes les prières recopiées, c'est à dire quelques dizaines de pages. Or, le catéchisme avait déjà fait la guerre en d'autres mains, et la punition, déjà disproportionnée, devenait injuste. A l'instigation de la mère, transgressant la punition, toute la famille fut mobilisée pour recopier les premières pages du catéchisme. Le délai fut tenu. L'instituteur, qui ne s'attendait pas à une pareille rapidité, ne fit aucun commentaire sur les différentes écritures. Peut-être en retint-il une salutaire leçon.

Sans doute les deux parties cheminèrent-elles dans la réflexion, et il s'instaura peu à peu un modus vivendi plus en phase avec les valeurs qui auraient dû guider la vie des uns et des autres.


VIII - Esprit Saint, allez à Lorette

Frais émoulu du grand séminaire, le vicaire avait consacré tout le temps et toute l’énergie de sa prime jeunesse à nourrir son esprit, négligeant le développement de ses aptitudes sportives. Il en résultait, entre autres, à la grande surprise de ses élèves, qu’il ne savait pas monter à bicyclette. Alors pour être en phase avec son environnement, il acheta un vélo, s'entraîna en catimini et parvint au prix de plusieurs chutes à maîtriser suffisamment sa machine pour envisager d'aller se promener jusque dans les communes avoisinantes.

L'occasion se présenta peu de temps après son initiation. Chaque année au mois de Juin se déroulait sur la paroisse de Comblessac la fête de Notre Dame de Lorette. Mélange de fête religieuse et de fête foraine, elle attirait un grand nombre de jeunes de la région. La notoriété de cette fête était telle que certains écoliers qui, dans les mêmes temps, étaient conviés à prier, à la chapelle de Notre Dame des Sept Douleurs, pour les plus grands en train de passer leur certificat d'étude, remplaçaient de bonne foi, l’invocation « Esprit Saint, allez à leur aide », par « Esprit Saint, allez à Lorette ». Personne ne sut laquelle des deux invocations plaisait le plus à l’Intéressé.

Encore peu habile, l'abbé se fit accompagner par les deux frères. Ceux-ci avaient depuis longtemps conquis la maîtrise du vélo, mais en compagnie de leur maître d'école, ils adoptaient une attitude modeste. Le parcours aller se déroula sans incidents. Enhardi par cette première réussite, l'abbé lança, au retour, un défit aux deux garçons dans la descente d'une côte. Dans la première partie de la descente il tint la tête du peloton. Mais les deux garçons lui laissant le milieu de la route commencèrent à menacer son éphémère hégémonie en entreprenant de le dépasser sur ses ailes. Cette manœuvre le perturba-t-il ou bien est-ce seulement un nid de poule que dans son élan il ne put éviter ? Il perdit l'équilibre, et s'étala en pleine vitesse sur la route. Sa tête heurta un caillou et il demeura un moment sans connaissance au grand désarroi des deux garçons car il saignait abondamment du front. Pour la première fois les rôles étaient inversés. Ils se trouvaient dans la situation de devoir apporter de l'aide à leur instituteur. Ils appliquèrent donc le plus propre de leurs mouchoirs sur la plaie et bientôt l’infortuné reprit ses esprits. Heureusement, un automobiliste, en Trèfle Citroën, s'arrêta et accepta d'emmener l'abbé et son vélo jusqu'au presbytère.

Le lendemain matin, ragaillardi par le rôle de premier plan qu'il avait été amené à jouer avec son frère, Clément allait à la rencontre des écoliers pour leur dire qu'il n'y avait pas d'école. L'abbé avait effectivement un trou dans la tête, et ne put assurer sa mission pendant quelques jours, à la satisfaction de tous.

IX – Désirée la gouvernante

Parmi toutes les personnalités de la paroisse, la moindre n’était pas la gouvernante du presbytère. Native comme le Recteur de la grande ville de Fougères, parente plus ou moins proche avec lui, elle l’avait accompagné à sa nomination dans cette petite paroisse, bien éloignée des rêves qu’elle avait pu faire.

Au presbytère elle s’était installée dans ces meubles. La plupart du mobilier lui appartenait y compris un piano, ce qui la situait du même coup dans le haut de l’échelle sociale. Elle avait, bien sûr, d’autres ambitions que d’être une simple bonne de presbytère; son port altier et sa tenue recherchée en témoignaient. Sa culture, le sentiment de supériorité que lui conférait son origine par rapport aux autochtones de la paroisse, et un certain goût pour l’animation, l’incitaient à prendre une part active dans la préparation des fêtes et des manifestations théâtrales. Elle empiétait du même coup sur les prérogatives naturelles du vicaire et des religieuses. Se prévalant de son ascendant sur le maître de la paroisse elle finissait par imposer ses vues.

Dans sa bonhomie, le recteur supportait la tutelle de cette femme qui menait son monde avec fermeté. Mais, du côté des vicaires, la docilité n’était pas en général au rendez-vous.

X - Le premier vicaire

Le premier de ceux-ci avait dû reprendre l’école des garçons pendant la guerre, à la suite d’une religieuse, qui avait fini par jeter l’éponge faute de pouvoir venir à bout de ses élèves, et après un incident particulièrement fâcheux.

Le bloc sanitaire de l’école était constitué de quatre cabinets, trois destinés aux écoliers, munis d’un trou rond desservant une fosse placée juste au-dessous. Accessoirement, ceci permettait d’en suivre plus aisément le remplissage, et d’observer les transformations biologiques qui s’y opéraient. Le quatrième réservé exclusivement au maître était doté d’un siège en bois et d’une porte avec serrure.

Un jour que l’institutrice faisait droit à ses besoins naturels, un garçon, grand, fort et intelligent, vint tourner la clé dans la serrure, enfermant ainsi la malheureuse dans son cabinet. Alerté, sans doute discrètement, par un plus jeune écolier moins fort et moins brillant, le recteur arriva bientôt sur la cour, prit note de la situation, fit rentrer les enfants en classe et délivra la religieuse. Il en profita pour donner, à tous, la leçon qui s’imposait sur le respect d’autrui. Le coupable fut puni.

Cet incident eut lieu peu de temps avant les vacances. Depuis longtemps, la religieuse demandait son changement. Afin de la libérer de ses angoisses, le recteur écrivit aux autorités diocésaines et insista pour obtenir un vicaire capable de reprendre les rênes de l’école.

A la rentrée suivante il en vint un, souriant, affable, fin et, s’il le fallait, caustique, l’abbé Fougeray. Il s’engagea totalement dans la lutte contre la bêtise et mit peu de temps à reprendre en main, un à un, tous ses élèves. Plus d’un de ceux là qui, à partir de douze ou treize ans, se considéraient comme des hommes n’ayant plus rien à faire à l’école, durent réviser leur point de vue. Pendant un temps, la chasse au laisser-aller ne laissa point de répit au jeune vicaire. Le soir, il ne dédaignait pas d’escorter de loin certains de ses élèves pour vérifier que la durée du retour à la maison n’était pas trop importante eu égard au temps à consacrer aux leçons. Un groupe de ceux-ci, surpris confortablement installés dans un cerisier non loin du cimetière, dut faire demi-tour et revenir en classe où il leur fut donné un temps pour apprendre leurs leçons, à charge pour eux d’expliquer aux parents la cause de leur retard.

Unanimement apprécié par ces qualités de pédagogue, et d’animateur, il résista trois ans, grâce à l’accueil particulièrement favorable que lui réservaient plusieurs familles de la paroisse. En l’invitant à dîner, elles lui permettaient d’éviter la soupe à la grimace de la chère gouvernante Désirée. C’était bien sûr une occasion rêvée de parler des enfants et de l’école. Lorsqu’il était invité dans la famille de l’un de ces élèves rebelles, si la mère demandait :

- « Vous croyez, Monsieur l’abbé, qu’il est capable d’y arriver ? »

Il répondait

- « Mais bien sûr, hein ! Henri ou Gérard ou tout autre prénom »

en lançant à l’interpellé, dans un large sourire, un clin d’œil de connivence qui en disait long sur sa détermination.

Certains pères pensaient qu’il valait mieux être ignare en n’ayant pas cherché à être savant, que de l’être resté en ayant cherché à s’instruire. Il en résultait que, ouvertement, ils n’encourageaient pas leur fils à l’effort intellectuel.

- « Il en saura toujours assez pour être cultivateur » disaient-ils.
- « Je ne crois pas, répondait l’abbé, et ça ne pourra que lui faire du bien d’apprendre, il en est bien capable, s’il le veut ».

Comme le Créateur guettant sur le visage du pithécanthrope l’apparition du sourire de l’homme, l’abbé ne se découragea pas, et fit même tout ce qui était en son pouvoir pour activer sur les visages les plus obstinés le retour de la flamme. Sans s’en tenir au programme minimum, il développa les activités périscolaires, que l’on nomme gymnastique, théâtre, et autres saines compétitions. Bon nombre furent contraints de découvrir qu’ils n’étaient pas aussi bêtes qu’ils le pensaient. Ce fut l’âge d’or que seul Julien eut la chance de connaître comme acteur.

Essuyer vos pieds avant de monter Dans son souci de tenir propre le presbytère, Désirée apposait en bas de l’escalier un écriteau à l’usage exclusif du vicaire lui enjoignant d’ «essuyer ses pieds avant de monter ». La renommée de la " bonne" s’étendit jusqu’au grand séminaire au point que nombre de jeunes prêtres déclinaient autant qu’ils le pouvaient tout poste en cette paroisse. C’est dans ce contexte que l’abbé De Cogles prit ses fonctions. N’ayant pas la fibre contestataire vis à vis de l’autorité en place, il y tint cinq années en laissant le champ libre à la gouvernante.

Harmonium

Familiarisés avec les choses religieuses, les enfants de chœur constituaient un vivier naturel de vocations. Les recteurs avaient mission de les déceler et de les préparer. Cette préparation impliquait un cursus éducatif particulier, comprenant l’apprentissage de l’harmonium. A tour de rôle, pendant les récréations, chacun des deux frères traversait la route, poussait le portail d’entrée du presbytère, faisait aboyer le chien dans son enclos et crisser le gravier des allées du jardin, puis pénétrant dans le couloir de la grande demeure, s’installait à l’harmonium pour un exercice. En l’absence du recteur, Désirée la gouvernante, alias Désirée Pâquerette, suivait la leçon, tout en vaquant à ses occupations. Elle s’y employait avec zèle et manifestait plus de patience qu’elle n’en montrait avec les adultes, ne manquant pas de rappeler qu'il fallait chanter les notes en jouant. C’est ainsi que Clément et Julien retinrent pour le restant de leur vie : « do, fa, sol, fa, sol, la, la, do, si, la, sol, fa, la, do, do, si, la, si, si, la, la, sol, fa, sol, la, do, do, si, la, ré, ré, do, la, si, sol, fa », qui sont les notes de l’hymne fameux : « Ave mari Stella ».

La bonne amie

Parmi les réalisations à mettre à son compte, il faut citer la mise au point et la présentation d’un ballet où paraissaient toutes les jeunes filles de la paroisse dansant avec des cerceaux de fleurs sur un air de phonographe ainsi qu’un défilé costumé avec les enfants. Il s’agissait pour ceux-ci de figurer les festivités d’un mariage. Pour l’occasion elle attribua à chaque fille un garçon - et vis et versa ! -. Ces mariages de théâtre restèrent pendant quelques années une des sources majeures de moqueries. « Ha ! ha ! ta bonne amie, la, la, lère » ou encore « Ha ! ha ! ta connaissance, la, la, la  », étaient les termes par lesquels les moqueurs s’en prenaient à ceux dont les destins avaient été un temps liés à l’une de ces filles. Il était entendu que lorsque l’on se prépare à prendre en main le destin d’un pays, on doit savoir s’affranchir au plus tôt de toute sensiblerie féminine, et que le rappel de ces rôles joués aux côtés des filles était bien destiné à souligner le retard pris en la matière.

L’école des grands

Mais ce temps là était fini. Le clan des garçons et celui des filles se distinguaient de mieux en mieux. Vers l’âge de six ans, les garçons quittaient l’école maternelle pour rejoindre définitivement leur camp. A la douceur succédait la rudesse. Confrontés à la pesante sollicitude des aînés, les nouveaux arrivants refoulaient en silence leurs regrets. Lors de cette étape, Clément bénéficia de la protection de son frère aîné et l’intégration se déroula sans difficultés. Il n’en était pas de même pour d’autres isolés, lorsqu’ils n’avaient pas trouvé de protecteur. La frontière était souvent ténue entre l’accueil viril et le harcèlement stupide. Certains grands cachaient sous le boisseau des conventions les plus obtuses, la flamme vacillante de leur naissante intelligence, si bel et si bien, comme aurait dit la grand-mère Eugénie lorsqu’elle voulait conclure son propos, que le risque était grand de la voir s’y éteindre à tout jamais. On en voyait ainsi tenter de reproduire, aux dépends des plus jeunes, les moins élégantes des scènes naturelles qui se déroulent à certains moments dans les porcheries. Néanmoins, leur absence de finesse ne les empêchait pas d’exceller dans l’art de repérer les faibles qu’ils se plaisaient à poursuivre, jusqu’au moment où un autre aussi fort qu’eux s’entremettait.

XI – La bicyclette

Nantis de toutes ces expériences les deux frères se sentaient tout à fait prêts à entreprendre la grande excursion en vélo.

Les vélos furent amenés chez le mécanicien, autre haut lieu de formation. Les enfants curieux des mystères de la mécanique se faisaient parfois embaucher pour gratter les cadres de vélo. Tâche fastidieuse qui s’effectuait à l’aide d’une ancienne lime affûtée. Il s’agissait d’enlever la peinture et la rouille, avant l’envoi au chromage ou à la peinture émaillée. Le matériel qui sortait des usines après la guerre ne valait pas, c’était connu, celui d’avant guerre, et rien ne pouvait remplacer un vieux cadre dérouillé et repeint. Les garçons connaissaient l’atelier dans tous ses recoins. Joseph Terbier ne manquait pas d’enrichir leur formation technique par des histoires vécues. Ayant été prisonnier en Allemagne, il avait eu à servir dans un grand garage de réparation de véhicules militaires. Ainsi pouvait-il montrer aux enfants impressionnés comment à grands coups de talon il fallait décoller le pneu de la jante sur les roues de gros camion. De sa déportation il avait aussi ramené plusieurs phrases en allemand comme ‘Vert botène’, ‘artoungue’, ‘chnel’ et même en russe, comme ‘ Ni pot ni maille po rouski ‘. Les deux frères qui avaient déjà eu l’occasion d’entendre parler américain à la libération ne doutaient pas qu’un jour ils pourraient voyager partout dans le monde. Les freins, l’éclairage, la chaîne, le gonflage des pneus tout fut inspecté, et la mise à niveau technique effectuée.

XII – Radio et cinéma

Les sœurs et frères plus jeunes participaient déjà en imagination à l’épopée qui se préparait, et entouraient les deux garçons de leur sollicitude.

Clément avait dû momentanément abandonner son rôle de maître de cérémonie auprès d’eux. Depuis qu’on avait découvert un verre à pied presque en état, même si, une partie de la corolle du pied manquant, il avait du mal à tenir debout, il y avait messe à volonté à la maison.

Tandis que les deux sœurs aînées s’adonnaient à des occupations de leur âge, et que Julien prenait quelque distance avec son frère en se plongeant dans la lecture d’ouvrages savants, tel Vingt mille lieues sous les mers, Clément assurait le lien avec les plus jeunes. En tant que quasi fonctionnaire de l’église, - il recevait en effet, comme son frère, une rétribution pour ses services - il connaissait tous les détails des cérémonies, pouvait reproduire à échelle plus réduite le déroulement de celles-ci, et ne manquait pas d’en récolter auprès de ses fidèles toute l’admiration méritée. Transgressant les tabous de l’époque, les filles elles-mêmes étaient autorisées à tenir le rôle d’enfants de chœur et s’y appliquaient avec zèle, tandis que les deux autres garçons plus jeunes observaient avec beaucoup d’intérêt et d’envie. Pour ne pas être dérangé par les allées et venues, les célébrations se déroulaient soit dans un coin entre le buffet et le mur, soit mieux encore, sous la petite table, sur laquelle, grâce au talent d’Ange Célère le menuisier, avait été installé un secrétaire en trois parties, comprenant un compartiment central avec porte et des étagères de chaque côté. Couronnant le tout, le poste de T.S.F. par lequel les merveilleuses chansons de Cousine Odette, du Disque des auditeurs ou bien encore les plus rigolotes, celles des chansonniers, pénétraient jusqu’au cœur de la famille Déhel. Il y eut, en particulier, cette si poignante chanson, qui n’en finissait de faire pleurer tout le monde : « C’est aujourd’hui dimanche, tiens ma jolie maman… ».

Le dessous de la table constituait ce que l’on aurait déjà pu appeler une salle polyvalente, d’environ 0,75 m2. L’exiguïté ne rebutait pas les spectateurs, généralement au nombre de quatre lorsqu’il y avait séance de cinéma. A l’instar de son maître d’école qui, à l’aide d’une ampoule électrique et d’une boite de conserve en fer blanc, avait tenté de fabriquer un projecteur de vues fixes, Clément utilisait une lampe de poche prolongée par un tube de carton, pour tenter, dans la pénombre du dessous de table, de projeter sur le mur, des images issues des aventures de Pat à Pouf.

Heureusement, le public lui était acquis et chacun s’escrimait à tour de rôle, le nez sur le mur, à déceler les traces de l’image. Et de s’extasier : « Ah ! Oui, je vois, je vois ». « A moi, à moi ! » disaient les autres. Et l’on se bousculait comme à une soirée de gala.

XIII - Requiem pour un oiseau

La cérémonie de l’enterrement avait la faveur des fidèles, car chacun y avait un rôle. La découverte d’un oiseau mort fournit l’occasion de dérouler le rite en grandeur nature, si l’on peut dire. Pour l’occasion, d’autres enfants du voisinage furent invités à la cérémonie. Une fois le brancard confectionné, l’oiseau fut porté en terre en grande pompe, accompagné des chants et des pleurs rituels. Clément avait gardé en mémoire le spectacle donné récemment par une dame venue d’ailleurs faire enterrer son mari dans la commune. Pour qu’elle ne se pâmât point, une accompagnatrice présentait des sels sous le nez de l’infortunée veuve. Contrairement à l’usage elle ne craignait pas de montrer son chagrin, et tout le monde n’appréciait pas qu’elle le manifestât avec tant d’éclat. Mais grâce à cet épisode Clément apprit à connaître le rôle des sels, et pensa qu’ils pourraient rehausser le faste de la cérémonie. Aussi, dans le cortège, les uns pleurant, les autres portant les sels, il advint que les pleurs dépassèrent bientôt en volume les chants en latin que seul Clément pouvait interpréter. Le dernier de la troupe, qui âgé de trois ans n’aurait pas pour un empire abandonné son biberon, suivait en observateur intéressé la préparation et le déroulement de la cérémonie. Lorsque le cortège passa devant l’atelier de Léon, celui-ci cessa un instant de pousser la varlope et, interpellant l’officiant, se fit préciser l’objet de la manifestation. Par déférence il ôta sa casquette et pour marquer sa solidarité, prit sur sa cheminée une belle boite d’allumettes et la proposa en guise de cercueil. Le corps de l’oiseau y fut illico transféré, puis le cortège reprit sa lente marche funèbre. Sur l’étroit pont de bois enjambant le fossé qui donnait accès au jardin de Bernadette la couturière, il y eut bousculade et un participant se trouva précipité au fond du fossé au milieu des orties. Il y eut pour le coup des pleurs pour de vrai, et non plus pour de faux. Un trou fut creusé auprès des cages à lapins. L’oiseau dans son cercueil y fut déposé, une croix et des fleurs surmontèrent le tumulus. Ainsi la piété devenait-elle chez ces enfants une attitude familière, et bon nombre de parents auraient rêvé pour leur progéniture d’un semblable environnement. Les oiseaux du voisinage ravis d’un aussi bel enterrement pour l’un des leurs, se regroupèrent bientôt tout autour du jardin, et, tandis que les enfants assis en rond se recueillaient en silence, aux rituelles nénies succéda un des plus joyeux concerts qui ne fut jamais donné par un chœur d’oiseaux. Quittant aussitôt leurs habits de deuil, la troupe des enfants s’en alla vers d’autres aventures.

XIII – L’alambic

A quelques pas de là, sur le bord du ruisseau, trônait l’alambic à Juste.

Le maître était absent, chacun put mettre son doigt sous la pissette au bout du long serpentin de cuivre, là où sort l’alcool, puis le doigt sur la langue.

- « Ça pique », disaient les plus petits

tandis que les grands, pour marquer la différence en reprenaient.

L’odeur d’alambic si caractéristique embaumait. Une fois la distillation terminée, le liquide primaire, libéré de son alcool, était évacué par un canal jusqu’au ruisseau où il se mélangeait peu à peu à l’eau courante pour la plus grande joie des poissons. Sans doute pour éviter l’oxydation de la chaudière en cuivre, l’opérateur y gardait le dernier liquide traité, en attendant un prochain chargement. En l’occurrence, le débit régulier d’alcool dans le seau de cuivre montrait que la distillation était en cours. Au point bas de la cuve, la vanne de vidange intriguait les enfants, avec son système de blocage et … de déblocage. Etait-ce facile à manœuvrer ? Lorsque l’un tenta l’essai, personne, heureusement, ne se trouvait en face. Le liquide gicla. Sans attendre le retour de Juste le bouilleur de cru, les enfants, telle une volée de moineau, s’égaillèrent, tandis que Clément tentait de refermer la vanne. Finalement il y parvint, et eut le temps de disparaître à son tour. Ceux qui, pendant ce temps, étaient restés à la maison, s’interrogèrent en voyant rentrer tout le monde essoufflé, bredouillant des propos incompréhensibles. Il était patent qu’un incident avait eu lieu. Mais personne ne joua au policier, et l’affaire fut étouffée dans l’œuf.

XIV : Les mémorialistes

Pendant la première guerre, le recteur avait connu un aumônier originaire de Malestroit, qui était maintenant curé de Sérent. Depuis, ils avaient continué à correspondre régulièrement. Par son intermédiaire, il serait possible de rentrer en contact avec des gens de Saint Marcel, paroisse du même doyenné.

Au cours du mois précédent, une manifestation commémorative du maquis de Saint Marcel s’était déroulée en présence du général De Gaulle. Le recteur avait profité de l’automobile de Pierre Déhel pour s’y rendre.

Dans la voiture avaient pris place, outre le recteur, les deux garçons et Louis Érblé. Le déplacement était resté dans les mémoires comme une mini épopée. Pour pouvoir circuler, il fallait de l’essence et des pneus en état. Or l’époque était à la pénurie généralisée. Il advint que des forains passèrent à Lieuron avec une roulotte hippomobile équipée de quatre roues chaussées de pneumatiques. Il advint encore que les susdits bohémiens souhaitaient remplacer leurs roues à pneumatiques par des roues en bois ferrées. Les deux frères, Léon le charron, et Louis le forgeron, conjuguèrent leurs arts pour les satisfaire. Pierre Déhel racheta les roues munies de leurs pneumatiques et en équipa son automobile. Ainsi chaussée, la voiture emporta les mémorialistes vers le haut lieu de la résistance bretonne. Las, à quelques centaines de mètres de Ruffiac, crevaison. Point de roue de secours. Le groupe, abandonnant là l’auto, gagna à pieds le bourg de Ruffiac. A l’entrée du bourg, le camion du minotier proposait aux gens de les emmener jusqu’au lieu de rassemblement. Pierre Déhel téléphona à son beau-frère boulanger à Tréal, lui demandant de lui prêter sa roue de secours. Il venait lui aussi à la manifestation, et lui apporterait la roue. Et tout le monde grimpa dans le camion à ridelles, pour parcourir les quinze derniers kilomètres.

La cérémonie avait impressionné les deux garçons. Dans une vaste prairie entourée de bois, trônait une immense estrade dressée pour les personnalités. Une forêt de drapeaux ondulait au vent doux de l’été. Les soldats défilèrent et présentèrent les armes. Des hommes et des femmes furent décorés, dont la supérieure de l’hôpital de Malestroit qui cacha maquisards et parachutistes. On rappela l’engagement de la population tout entière, on glorifia son courage et ses sacrifices et la musique militaire rendit hommage aux nombreux combattants morts pour la France.

Au cours de cette fameuse journée commémorative, Louis Erblé le forgeron avait appris l’histoire de la résistance à Saint Marcel, le rôle de son collègue du lieu. Il savait également que la ferme où avait travaillé Chouïa, avait entièrement brûlé, et ses habitantes tuées. Il devinait un peu les raisons du mutisme et de l’étrange comportement de Chouïa depuis son retour.

Quelques jours plus tard, Auguste alias Chouïa, un pain sous le bras, s’était arrêté, chez Louis Érblé, comme il le faisait régulièrement, pour le regarder travailler. Parfois, lorsqu’il fallait frapper le fer sur l’enclume à coups redoublés, Auguste prenait le gros marteau à deux mains et suivait la cadence en alternant ses coups avec ceux du forgeron.

Par certains côtés, les deux bonhommes se ressemblaient. L’un et l’autre avaient depuis longtemps fait leur deuil de certaines normalités. Ils n’avaient pas pu ou pas voulu se marier. Comme ils ne s’en plaignaient pas et ne souhaitaient pas qu’on les en plaigne, ils s’abstenaient aussi de confidences. Ils gardaient en eux à jamais enfouis sous la carapace d’une discrétion obstinée, le souvenir de leurs rêves perdus ou de leurs espoirs déçus. En contre partie, ils ne luttaient plus pour se faire une place au soleil ou pour sauver le monde, et leur liberté s’inscrivait dans un contexte de contraintes qui leur convenait. Dans l’esprit des gens, ils étaient crédités d’une certaine forme de sagesse. Louis le forgeron

Louis vivait dans la poussière de sa forge. Il lui arrivait souvent d’être pris par des quintes de toux significatives de l’état de ses bronches. Son logis se trouvait au-dessus de sa forge, empli dans tous les recoins de cette poussière noire. Sa belle sœur, Angèle, lui faisait sa lessive. Par contre son ménage relevait de sa compétence et sur le sujet, elle n’était pas grande. Il y invitait rarement du monde. Julien et Clément avaient l’occasion d’y monter. C’était parfois en venant lui rapporter de chez leur grand-mère Eugénie, l’un de ces magnifiques harengs dorés qui bientôt mêlerait ses effluves odoriférants à l’autre parfum omniprésent de poussière de charbons et de fer. Entre sa cuisine et sa chambre, il stockait, dans un couloir sur des étagères complètement affaissées, la boulonnerie et des ferrures préparées. En cet endroit, la poutre de son plancher ployait aussi sous la charge.

Le modeste logis d’Auguste composé d’une seule pièce, avec un cellier attenant, n’avait rien à envier à celui de Louis. Ces sortes de convergences dans la rusticité de leur train de vie scellaient un pacte tacite de respect réciproque. Mais pour une fois la curiosité de Louis l’emporta.

- « Tu devais bien connaître mon collègue de Saint Marcel, toi, Auguste ? ». demanda Louis en remettant le fer dans le foyer. Auguste posa son marteau.
- « André ? Il est mort » répondit-il laconiquement.

Louis tira sur la chaîne de l’énorme soufflet. La flamme revint sous le charbon, il y enfouit le fer.

- « Ah, oui ! , le général a décoré sa femme »
- « Louisette ? »
- « Oui, c’est ça, Louisette, tu les connaissais ? »
- « Ces deux là, oui ».

Le fer à nouveau rougissait. Le saisissant au bout de sa pince, Louis le replaça, sur l’enclume pour une dernière mise en forme et pour le perçage des trous. Pour cette dernière opération, il était préférable d’être deux. Un pour tenir la pièce et le marteau, et l’autre le poinçon. La pièce terminée, Auguste reprit son pain qu’il avait posé sur la table de la perceuse, et rentra chez lui. Au cours des discussions qu’il avait eut avec son ami Pierre Déhel, depuis le décès de Chouïa, Louis avait fait état de cet échange. Les garçons avaient enregistré l’information.

XV : Les préparatifs

Devant l’imminence du départ, Clément dut cesser ces activités. Julien prenait la direction des opérations et incitait son frère à s’occuper aussi des préparatifs. L’aventure humaine

Chouïa était en terre depuis quelque temps. A l’écume première du malheureux évènement avait succédé le ronron ordinaire des jours sans reliefs. Le voyage tombait à pic pour relancer les rêves. Julien, grand lecteur devant l’éternel, enrichissait sans cesse son répertoire d’aventures, et trouvait chez Clément une oreille plus que bienveillante, pour en accueillir les mirifiques récits. A travers les romans de Jules Verne, ils entrevoyaient déjà le pouvoir infini de la science et ne cessaient d’en supputer les développements. « Si on avait… » débutait donc nombre de leurs constructifs échanges. Et sous leurs fronts sans rides, à l’orée de leur âge, pointait une fois encore l’inextinguible flamme de l’aventure humaine…

La lutte…finale

Présentement, Julien bousculait Clément, qui tardait à prendre en compte l’imminence du départ. Les prétentions de l’aîné à gouverner ne faisaient qu’ouvrir un fossé entre les deux protagonistes. Et dans ce cas, l’affaire se terminait généralement par une lutte, inégale, entre les deux frères et pour l’occasion Vermouth, le brillant, était appelé en renfort. Lorsque Clément, étendu sur le dos, les bras bloqués par les genoux de Julien, demandait grâce, le chien était invité à venir lui lécher la figure. Il s’en acquittait d’abord avec zèle. Mais bientôt devant les véhémentes protestations de Clément, il cessait ses marques d’affection et se retirait dans son coin ne comprenant pas très bien à quel jeu ses deux maîtres jouaient. Les filles savantes

Louis Achel, lui-même tout excité à l’idée du départ, venait s’enquérir de l ‘avancement de la préparation. A l’aide des cartes de l’almanach des PTT, de L’Ille et Vilaine et du Morbihan, il avait établi le parcours, incluant les haltes pour le midi et bien sûr celles du soir. Il étala les cartes sur la table et montra aux deux garçons le trajet tracé au crayon rouge.

Les deux grandes filles, plus savantes, s’approchèrent aussi, examinèrent le tracé, interrogèrent sur les choix, argumentant sur l’intérêt de tel ou tel parcours, et montrant par là même qu’elles dominaient bien le sujet. Elles avaient eu, elles aussi, l’occasion d’effectuer ces trajets, connaissaient les difficultés, et les côtes où il fallait mettre pied à terre. Dans l’euphorie du proche départ, les deux garçons, qui auraient préféré s’en référer à Robic plutôt qu’à leurs deux sœurs, marquèrent cependant leur intérêt pour les commentaires de ces deux initiées et regagnèrent ainsi quelques points dans leur considération. La dichotomie

Depuis quelques temps déjà, la dichotomie entre les deux couples était avérée. A bientôt quinze ans, l’aînée était passée dans le camp de l’autorité et voguait vers d’autres rivages. La cadette, avait fait sa communion solennelle depuis un an et lui emboîtait le pas sans réserve. Les deux garçons en étaient réduits soit à un hautain isolement, soit aux basses besognes de la moquerie et de l’agacement. Ce en quoi, ils pouvaient se montrer experts. Ainsi étaient-ils sans pitié, lorsque l’une ou l’autre ayant voulu faire état de ses talents culinaires, aboutissait à un échec. Mais là aussi, depuis que, sous leurs rires cruels, ils avaient vu pleurer leur sœur aînée devant ses galettes au beurre carbonisées, ils apprenaient, peu à peu, que point n’est besoin d’en rajouter, lorsque l’erreur porte en elle son châtiment. Dans d’autres circonstances, ils pouvaient aussi montrer une insoupçonnable maturité. Un garçon de l’école plus âgé que Clément lui demanda un jour, en catimini, de transmettre à la cadette un bonbon entouré d’un papier multicolore. Ceci ressemblait, pour le moins, à une marque d’intérêt…particulière. Clément jugea qu’il était trop tôt pour sa sœur d’aborder le sujet et ne donna pas le bonbon. Le lendemain, à la question « Qu’a-t-elle dit ? ». - « Rien » répondit-il, sans s’arrêter sur la déconvenue du postulant. Recommandations

Monsieur le recteur avait accepté d’écrire un mot pour servir, si nécessaire, de sésame en certains presbytères. Depuis un moment, Julien tentait, à coups de coude, de faire comprendre à Clément que l’heure était au cessez-le-feu, que ce n’était pas le moment de prétendre que eux montaient toutes les côtes et qu’ils n’auraient jamais besoin de mettre pied à terre, et que les filles étaient des mauviettes. Tandis que les trois grands poursuivaient l’analyse du parcours, Clément fut envoyé au presbytère pour y quérir le mot. Le recteur et le catéchisme Outre les tâches habituelles de son ministère, le recteur dispensait chaque semaine, à l’église, les cours de catéchisme pour tous les enfants, garçons et filles, de la paroisse. Dès les premières séances auxquelles avait participé Clément, le recteur avait été amené à lui demander d’aller se placer derrière le bénitier, en dehors du groupe des autres enfants. Occupé à gérer les nombreuses relations qu’un tel rassemblement engendrait, Clément donnait l’impression d’être absent du cours, et entraînait dans son sillage ses proches voisins. Afin de lui éviter le souci de cette gestion, le recteur lui octroya une place derrière le bénitier. Clément ne contesta pas le bien fondé de la mesure. Et comme il s’installait maintenant dès le début de la séance à cette place qui lui avait été dévolue, le recteur lui-même, vaincu par de si bonnes dispositions, lui demanda bientôt de rejoindre le groupe de ses camarades. Il préférait la méthode douce de la persuasion, et pensait que son vicaire exagérait dans sa sévérité vis à vis de Clément.

Depuis quelques années déjà, Clément, qui faisait équipe avec le recteur, le matin à sa messe, avait acquis sa bienveillance. Familiarisé avec les séances de toux de son partenaire, séquelles de la guerre, il supportait avec patience les prolongations. De son côté, s’il lui arrivait, à la suite d’une imprévoyance, de quitter son poste, pour satisfaire un besoin pressant, le recteur ne lui en tenait pas rigueur. S’il le fallait une des religieuses sortait de son banc pour venir présenter les burettes d’eau et de vin. Une connivence de bon aloi s’était établie entre eux.

Le recteur et la citerne Lorsque Clément arriva au presbytère, personne. Il traversa le couloir, où se trouvait l’harmonium, ouvrit la porte de derrière et trouva le recteur dans son jardin, en pantalon et tablier de jardinier, les pieds dans de vulgaires sabots de bois et un chapeau de paille sur la tête. Il s’activait autour de sa citerne, auprès du puits. Clément qui n’avait pas eu l’occasion de le rencontrer dans un tel accoutrement, fit semblant ne pas être surpris, et s’intéressa même aux préoccupations du jardinier.

- « Monte la haut, et regarde si quelque chose ne bouche pas le robinet ».

Clément grimpa, déplaça une des planches qui recouvraient la citerne, et plongea son regard à l’intérieur.

- « Alors ? » demanda le recteur.
- « Il y a de l’eau jusqu’au milieu, on voit mal le fond »
- « Tiens un bâton, essayes de déboucher ».

Clément fourailla ‘tant et si bien’ que la citerne se déboucha et que l’eau se répandit bientôt avec force, arrosant au passage les pieds et le pantalon du recteur qui n’avait pu se reculer à temps. Au même instant, Désirée paraissait sur le pas de la porte donnant sur le jardin.

- « Monsieur le recteur, cria-t-elle, qu’est ce que vous faites encore ? »

Il ne répondit pas et tandis que la gouvernante poursuivait en précisant qu’il faudrait se nettoyer avant de rentrer, et qu’il aurait pu demander au voisin de s’occuper de ça, qu’il n’était pas raisonnable, et cetera, il aidait Clément à redescendre du haut de la citerne. Apercevant le garçon, elle stoppa net ses récriminations, vexée d’avoir pu, devant un tiers, qui plus est, un enfant, mettre en cause l’autorité du maître de la paroisse.

- «Eh bien, Désirée, apportez-moi donc ma soutane ».

Le recteur et la carte d’état major

Le recteur enfin rhabillé correctement fit rentrer Clément dans la grande salle située de l’autre côté du couloir par rapport à la cuisine. Elle ne servait pratiquement jamais, hormis les jours de grandes réceptions, lorsque le Cardinal Archevêque de Rennes Dol et Saint Malo daignait venir jusqu’en cette modeste paroisse pour des confirmations – ce qui était rare, car les confirmations étaient en principe regroupées au doyenné de Pipriac. Désirée considérait donc que cette pièce n’avait pas à être utilisée et en interdisait l’usage. Mais, passant outre, Monsieur le recteur avait étendu sur la grande table des cartes d’état major. Il avait conservé de ses années de guerre le goût des relevés topographiques. C’était sa manière à lui d’aborder un problème. A partir de la géographie. Quand il était dans la Marne, savoir à quelle distance se trouvaient les mitrailleuses et les canons de l’ennemi était sans doute de première importance. Comment s’était-il procuré les cartes d’état major de la région de Saint Marcel ? – Dieu seul le sait ! - elles étaient là.

- « Tu vois Clément, voilà le secteur qu’occupait la résistance. Et l’endroit où s’est déroulée la grande bataille des résistants contre les cinq cents soldats allemands»

En vérité, Clément ne voyait pas très bien sur cette carte beaucoup trop détaillée, et rendue compliquée par les courbes de niveau.

- « Cette prairie, où nous étions l’autre jour pour la cérémonie, la voilà. On voit très bien les bois tout autour ».
- « Et la ferme des Grés qui a brûlé, la voilà. »

Clément était estomaqué de tout ce que pouvait découvrir le recteur, et devant l’insigne honneur qui lui était fait, il s’appliquait de toutes ses forces à suivre l’exposé. Il était conscient de prendre là une longueur d’avance sur Julien et pourrait en faire état le moment venu. Pendant que les autres faisaient les savants sur une simple carte de l’almanach des PTT, lui s’initiait sur ces documents avec lesquels on gagne les batailles. Monsieur le recteur grimpa ce jour là au sommet de sa considération.

- « Voilà une lettre pour le curé doyen de Sérent, il vous aidera. Pour l’abbaye de Timadeuc, il vous suffira de dire que vous êtes des enfants de chœur et que vous faites une retraite».

Nanti de tous ces renseignements, Clément prit congé du recteur et aussi de Désirée. Celle-ci répondit avec une froideur qui laissait augurer du climat qui s’était installé et rentra à la maison.

Le départ était fixé au lundi matin de bonne heure. Le lendemain dimanche, Clément était de grande messe et donc aussi de vêpres.

Il comptait bien, que ses sœurs, mandatées par la mère, auraient préparé les affaires. Par contre il pensa tout à coup à deux éléments qui risquaient de manquer : un peigne et un couteau de poche.

Saint Antoine de Padoue

Le petit couteau à manche de nacre qu’il avait acheté à la fête de Lorette avait été perdu dans le pâtis, un jour du début des vacances, alors qu’une dizaine d’enfants dont des cousins et cousines de Tréal, gardait la vache. Tout le monde avait été mobilisé, pour ratisser une portion de terrain. Mais malgré les invocations mille fois répétées à Saint Antoine de Padoue :

- « Saint Antoine de Padoue, qui débouchez tous les petits trous, trouvez-moi mon couteau »

celui-ci resta coi devant la prière des enfants, et ils ne surent pas pourquoi, parce que normalement ça marchait.

Quant au peigne, il en fallait au moins un pour les deux. C’était un objet indispensable qui sauvait bien souvent les apparences. La mode était aux cheveux collés avec une raie sur le côté. Les matins de presse, il suffisait de tremper le peigne dans la bassine aux ablutions et de se peigner, et de recommencer jusqu’à ce que les cheveux soient bien plaqués sur le front, ça faisait propre et chacun pouvait alors constater que la toilette avait été faite.

Ces deux objets se trouvaient en abondance dans l’épicerie de la grand-mère Eugénie. Autorisé à l’achat sous réserve de ne plus les perdre, il put tout à loisir choisir sur les cartons de présentations de sa grand-mère, et le peigne et le couteau. Et ce qu’il espérait se produisit. La grand-mère lui dit de garder ses sous, qu’il pourrait en avoir besoin pendant son voyage. « Et surtout ne les perds pas ». Pour ses petits enfants, elle cachait sa tendresse sous des aspects un peu bourrus. Mais avec certains clients, il lui arrivait aussi d’être bourrue sans tendresse. Un jour, l’un de ceux-ci, que le vin rendait bête et méchant, fut reconduit manu militari par la grand-mère, jusque sur le milieu de la route sur laquelle d’une poussée plus forte elle l’étala. « Espèce de malotru, de malappris, ne remets jamais plus les pieds chez moi ». Elle avait été bonne à Paris au tournant du siècle, et ne s’en laissait pas conter.


Les vêpres du dimanche La donation s’étant déroulée avant les vêpres, c’est comblé et rayonnant que Clément aborda l’office. Aussi rivalisa-t-il de ferveur et de puissance avec Jean Noël, le meneur d’harmonium. Depuis l’invocation initiale « Deus in adjutorium meum intende », qui est l’appel à l’aide bien connu, suivi du psaume 109 : « Dixit Dominus » où le Seigneur promet à son peuple de faire de ses ennemis un marchepied, puis le 110 : «  Confiteor tibi, Domine, in toto corde meo » par lequel le peuple élu rend grâce à son Dieu de ses œuvres et de ses lois, puis le 111 : « Beatus vir, qui timet dominum » qui chante le bonheur de l’homme religieux, aimant le Seigneur et son prochain, puis le 112 : « Laudate pueri Dominum », qui est aussi une louange à Dieu sauveur des humbles et des pauvres, jusqu’au très long psaume 113 « In exitu Israel de Aegypto », qui relate les péripéties de la sortie d’Egypte, les vêpres du dimanche furent chantées d’un cœur joyeux et d’une voix ferme et retentissante. L’office du Saint Sacrement clôtura la cérémonie, avec un « Tantum ergo » particulièrement brillant.

Saint Melaine, le vénérable patron du diocèse qui, la crosse à la main, s’ennuyait en sa niche depuis de nombreux lustres, laissa poindre un certain sourire. Pendant ces vêpres là, les deux martinets qui se partageaient la voûte de l’église, n’arrêtèrent pas de passer et de repasser, virevoltant entre la tribune et le dessus du retable, en poussant de petits cris. C’était là aussi un signe du ciel.

Nombre de fidèles, supputèrent que, ou bien une grâce spéciale avait touché le choriste, ou bien il se préparait un événement particulier. Elles ne manquèrent pas de le congratuler à la sortie, et apprirent la raison de cette spectaculaire prestation, car il n’y avait pas à faire de mystère là-dessus. « V’nou’côt’nou ? »

Comme les hébreux comblés par les largesses du Seigneur, Clément sentait monter en lui une grande reconnaissance vis à vis de tous ses admirateurs et admiratrices. Dans un élan de fraternité, il lança à la cantonade, et en langue vernaculaire : « V’n’ou côt’nou ? », autrement dit : « venez-vous avec nous ? ». Ce qui déclencha l’hilarité, car cette expression, modèle de concision, couramment utilisée dans les villages, l’était moins dans le bourg, où les nécessités du commerce avec l’extérieur imposait l’usage de la langue officielle. Certains subodorèrent donc que Clément faisait un peu de manières pour se distinguer, voire même un genre de populisme. Distinction ou non, plusieurs manières de parler se côtoyaient sur le territoire de la commune. Les filles de Brénu Il y avait les tenants d’un patois pur et de haute lignée, qui prenait ses racines dans le parler du moyen âge, et que pouvaient représenter Amandine et Marie Joseph, les filles de Brénu. Marie José, l’aînée, et Mandine la cadette. Celle-ci avait été mariée un an ou deux, il y a bien longtemps. Son mari avait été emporté dans le tout début de leur mariage par une maladie. Après son décès, les deux sœurs avaient repris la vie commune, et vivaient des ressources d’une modeste ferme.

Les principes de vie qu’elles avaient reçus de leurs parents et de leur éducation scolaire et religieuse, inspiraient chaque jour leur conduite. Voisines de la belle sœur de Chouïa, elles étaient allées proposer leur service à la famille et prier pour le repos de l’âme du défunt. A l’écart des chemins de la notoriété, elles vivaient une vie simple et rude. Tout les prédisposait à devenir le réceptacle des us et coutumes et du parler d’autrefois, celui qui traverse les siècles, sans contamination. Bien que, lorsqu’il le fallait, elles sussent mieux que d’autres s’exprimer en français, puisqu’elles l’avaient appris à l’école, elles pratiquaient normalement un patois que l’on entendait avec plaisir. Riche en termes et tournures spécifiques et sans lourdeur. Comme les mages du pays d’Orient, un chercheur érudit en langues de l’université d’Angers, guidé par son étoile, était venu les rencontrer, et avait fait une abondante moisson de mots et d’expressions qui enrichirent grandement sa thèse de doctorat. Elles ne furent pas pour autant emportées par la notoriété. Elles crurent bon même de faire assaut d’humilité auprès de leurs voisins, pour bien les convaincre que rien n’était changé, et qu’elles restaient, qu’elles tenaient à rester les plus humbles d’entre les humbles.

Cependant la belle sœur de Chouïa, leur avait fourni des renseignements sur sa vie à Saint Marcel. Il s’y plaisait bien. Son patron puis sa patronne étaient des gens très bien. Mais il avait bien mal vécu la mort tragique de celle-ci et de sa bru. Il se reprochait de n’avoir pas été capable de les avertir à temps de l’arrivée des troupes allemandes. Lui-même, pendant ce temps, avait été embauché par les résistants pour transporter des armes avec la voiture à cheval de la ferme. Son ami André le forgeron, l’un des chefs de la résistance de Saint Marcel, avait été tué au cours de cette fameuse bataille. Ils étaient comme sa famille. Depuis qu’il était revenu au pays, il n’avait plus de goût, et se laissait aller.

Les filles de Brénu, cousines de Pierre Déhel, fournissaient chaque semaine la motte de beurre pour la famille. Et le village de Brénu constituait souvent un but pour la promenade du dimanche après midi.

Les Vêpres terminées, Julien et Clément, qui, tels des coureurs sur la ligne de départ, piaffaient d’impatience, enfourchèrent leurs vélos et prirent la route de Brénu distant de 3 kilomètres. En chemin, ils rattrapèrent Mandine qui, rentrant chez elle à vélo, les invita à s’arrêter à la maison en passant.

Pleines d’une saine, voire sainte curiosité, Marie José et Mandine se firent raconter par les deux garçons l’objet de la grande pérégrination qu’ils entreprenaient dés le lendemain matin. Quelle ne fut pas la surprises de ceux-ci lorsqu’ils entendirent les révélations des deux femmes sur la vie de Chouïa à Saint Marcel ? Ils se regardèrent, et en même temps enclenchèrent leur machine à ‘conjoncturer’. Le pont du Tram

Ayant engrangé l’intégralité des révélations, bu un coup de cidre, et manger un gâteau sec, ils reprirent la route, perplexes et excités. « On va jusqu’au pont du tram » dit Julien. « OK, boss » répondit Clément, qui pratiquait couramment plusieurs langues. Et ils dévalèrent la route à plein régime, dépassèrent le puits installé au bord du fossé d’évacuation des eaux usées du village, longèrent les prairies entourées de barbelées. Les vaches, levant un instant la tête de leur pâture, les gratifièrent d’une attention éphémère. Ils attaquèrent ensuite la courbe qui les conduisait jusqu’au croisement avec la route de Saint Séglin. Après un virage à gauche, à angle droit, donc sur les chapeaux de roues, il fallait relancer la machine, alors que dans certains mollets, l’acide, cyclique bien sûr, peinait déjà à s’évacuer. Julien en profita pour prendre plusieurs longueurs d’avance. «  Ha ! Hé ! Ho ! » Criait à Julien, Clément qui tentait de reprendre son souffle. Cinq cent mètres plus loin, virage à droite, pour emprunter le ballast de l’ancienne ligne de chemin de fer sur lequel avait circulé autrefois un tram, sans doute bien peu de temps. Au bout du chemin, le pont dit ‘du tram’, en énormes plaques de fer rivetées, enjambait la rivière du Combs. Depuis fort longtemps, le chemin ne servait plus qu’aux pêcheurs. Il y avait là quelques vélos étendus sur l’herbette, et au bord de la rivière presque recouverte de nénuphars, des pêcheurs éparpillés, assis à l’abri des roseaux. Deux personnalités bien connues des enfants s’y retrouvaient régulièrement : Léon le charron et Alexandre le fossoyeur. Tous deux experts dans l’art de la pêche. Sans quitter des yeux leurs bouchons, ils aperçurent du coin de l’œil les deux garçons mais gardèrent une attitude réservée, pour signifier que l’instant était au recueillement et non pas au tapage. Les enfants qui, eux-mêmes, s’initiaient à la pêche dans la mare du bourg, connaissaient les usages. Tels des sioux sur le sentier de la guerre, ils portèrent leurs pas légers vers le maître Léon, jetèrent un œil dans le seau, puis d’un signe de tête complété d’une moue admirative, apprécièrent la récolte. Ils s’assirent, cherchèrent les bouchons des lignes, et se mirent en observation.

Mais bientôt dans le ciel le soleil déclina. Léon sortit de son gousset sa montre, puis commença à plier les gaules. Les garçons l’aidèrent. Et ce fut le retour. « Partez devant, dit Léon, moi, je vais à mon train ». Ce qui fut fait.

Quand Angèle apprit que Léon revenait, elle laissa son tricot et mit la soupe à chauffer, tout en engageant la conversation sur le voyage. Dans la tête d’Angèle, il subsistait des points d’interrogation sur les circonstances de la mort de Chouïa. Elle ne comprenait pas. Rien n’expliquait une mort naturelle. Quant à l’hypothèse d’un meurtre, elle était encore plus invraisemblable. Qui aurait pu en vouloir à Chouïa ? Il représentait, pour tout le monde, la plus inoffensive des personnes, et, compte tenu de son train de vie, la moins vraisemblable victime d’un crime crapuleux. Bien sûr, on connaissait mal son passé, à Saint Marcel. Les garçons qui ne faisaient pas de mystère, lui fournirent donc tous les renseignements qu’ils avaient pu glaner. La nouveauté, c’était que Chouïa avait été plus ou moins lié avec des actions de résistance, et qu’il avait bien connu l’un des chefs, le forgeron de Saint Marcel, dont la femme avait été décorée par De Gaulle. Son comportement curieux depuis son retour, s’expliquait peut-être par des évènements qu’il avait vécus. Angèle commençait à s’en vouloir de n’avoir jamais rien soupçonné. C’était tout à fait frustrant de n’avoir pas été capable d’apercevoir autre chose qu’un homme sans ressort, qui n’avait plus de goût à rien, et qui ne se donnait pas la peine de parler aux autres.

En général, les gens n’épiloguaient pas sur la guerre. On retenait la victoire finale, et la liberté retrouvée. Comme les gens sensés ne trouvaient pas de raisons positives de remuer les évènements du début de la guerre, ils préféraient également rester modestes sur les glorieux moments de la victoire. Tout ça s’équilibrait. Par ailleurs, dans ses apparences, Chouïa était à cent lieues de représenter l’image de quelqu’un qui aurait pu prendre part ou même être mêler de loin à des faits tant soit peu héroïques. Or donc, ne fallait-il pas réviser les à priori ? Ne se trouvait-on pas en face d’un mystère Chouïa ? Si cela était, d’autres hypothèses, jusqu’alors insoupçonnées, ne pouvaient-elles pas être élaborées ? On découvrait qu’il avait eu une vie ailleurs, donc des liens avec des gens que l’on ne connaissait pas. Qui étaient-ils ? Quels étaient ces liens ? Autant de questions et pistes nouvelles.

XVI - La route

En ce lundi matin, les deux choristes remplirent une dernière fois avant le départ leur rôle de servant de messe. Comme chaque matin, Louis Achel, qui habitait à deux pas de l’église, assista à la deuxième messe, celle du recteur.

Entre les maisons du bourg, les hirondelles avaient commencé leurs ballets. Elles ne rasaient pas le sol. La journée serait belle.

Solidement arrimés avec de la ficelle, les sacs de voyage étaient installés sur les porte-bagages. Le vélo de Louis Achel, avec deux magnifiques sacoches, était de loin le mieux équipé.

Au revoir à la grand-mère Eugénie, au revoir aux parents, aux frères et sœurs, aux voisins.

Huit heures, le moment du départ. Direction Saint Séglin. De sa cour, Jean Du Pont salue le groupe. Aux Clôtures, une pensée pour Chouïa, en passant devant sa maison aux volets clos. La route du pont du tram. Un peu avant le bourg de Saint Séglin au bas d’un vallon, la minoterie de Justeaux. Pendant la guerre, le minotier, très engagé dans la résistance, correspondait par radio avec Londres. Les enfants avaient eu l’occasion de voir passer devant chez eux, un véhicule bizarre, surmonté d’antennes, une voiture ‘gonio‘, à la recherches des émetteurs clandestins. Le minotier informé à temps avait pu cacher son matériel. La guerre était terminée depuis deux ans. Chacun avait repris ses activités normales. Le minotier aussi. La page était tournée. Et suivant l’expression : « C’é pas la paingne de ram’ne les p’tits cochons au t’chu d’la tré » qui préconise de ne pas revenir en arrière lorsque le sevrage est fait ou qu’il est inutile de revenir sur des situations sur lesquelles il n’est plus possible d’agir, personne ne se lança dans une apologie des mérites des uns qui n’aurait pu se concevoir sans le dénigrement de l’attitude des autres.

8 heures et 15 minutes, les cyclistes pénètrent dans le bourg de Saint Séglin. Moyenne sur les 5 premiers kilomètres : 20 à l’heure. Direction Comblessac. La route est connue. C’est celle qui conduit à la chapelle de Notre Dame de Lorette. Elle est assez grossièrement empierrée. Le groupe s’arrête à l’endroit de la malheureuse chute de l’abbé. Louis écoute le récit de l’accident, l’air consterné en hochant de la tête. Deux kilomètres avant Comblessac, le peloton bifurque sur sa droite pour emprunter la départementale 248 vers Carentoir, pénétrant ainsi franchement dans le département du Morbihan. La cadence est soutenue. Louis roule à un rythme régulier. Les garçons assurent. Les descentes sont propices aux échappées pour Clément, tandis que Julien affirme sa suprématie dans les montées. Dans ces cas là, Julien n’hésite pas à rappeler son frère à plus de solidarité. « Ho! , hé ! , ho ! , Attends-moi, dis donc ». Carentoir Carentoir est un gros bourg, avec une énorme église. Il mérite que l’on s’y arrête. Donc, pause. Non pas pour les muscles qui vont très bien au bout de ces 20 premiers kilomètres, mais pour la culture.

Le groupe pose les vélos contre le mur de l’église et pénètre dans la nef. Le soleil joue à travers les vitraux et projette sur les murs de la nef, comme une immense tapisserie multicolore, qui donne au lieu une atmosphère pleine de clarté et de paix. Clément pense que, sous ces voûtes grandioses, un ‘Salve Regina’ serait du meilleur effet et se met à chantonner. La réverbération des sons est parfaite. Il s’enhardit, et progressivement augmente le volume. Julien, ayant vérifié que le champ était libre, c’est à dire que personne d’autres ne se trouve dans l’église, s’associe à son frère, tandis que Louis s’écarte un peu pour aller s’agenouiller dans le premier banc. Soudain, alors que les choristes attaquent le final : « O Clemens, O, o, o, o, pia, O, o, o, o, dulcis Virgo Maria », le bruit métallique d’une clenche de porte retentit. La porte du fond s’ouvre, une tête apparaît surmontée d’une barrette. Pas de doute, il s’agit bien du maître des lieux. Les choristes achèvent leur récital mezzo forte, piano, puis pianissimo. Louis, que le bruit de la clenche a distrait de ses dévotions, se précipite. Le curé félicite les choristes et s’enquière de la provenance des voyageurs dont il a vu les vélos. Puis la conversation s’élargit, et, bientôt, il invite le groupe à prendre quelque chose à son presbytère. Louis pose les questions qui conviennent sur l’église. Le curé entraîne le groupe chez lui.

L’horloge de l’église sonne un coup pour indiquer qu’il est 9 heures trente. Voyant du monde arrivé, la bonne du presbytère s’empresse.

- « Donc, vous venez de Lieuron et allez vers Saint Marcel ? » résume le prêtre. Qu’allez-vous voir là-bas ? Je connais le recteur, c’est un camarade de séminaire. ».

Louis présente un résumé de l’affaire, présente Auguste alias Chouïa, son séjour à Saint Marcel, le mystère qui entoure sa mort, et le rôle des deux frères dans la découverte de l’accident.

- « Si je comprends bien, vous faites une enquête ».

Louis s’empresse de préciser que le groupe a également prévu une halte à Timadeuc.

- «Ah oui, bien sûr ! » répond le prêtre, qui comprend que l’enquête n’est pas l’unique but du voyage.

La bonne a déposé un litre de cidre sur la table, mit des verres, et commence à remplir, attentive à la réaction des invités pour doser convenablement le contenu, en particulier pour les deux garçons. Mais ceux-ci ont soif et, pendant le remplissage, ils font semblant d’être absorbés par la conversation. Louis, lorsqu’il verse un verre à quelqu’un, est connu pour combattre cette attitude, allant jusqu’à préciser

- « Regarde donc, tu me diras quand il faut arrêter ».

Mais là, il adopte la même attitude que les enfants, car, lui aussi a soif. Tout en parlant, le curé qui a le regard vif, et possède une bonne expérience de la nature humaine, a bien noté l’attitude de ses invités et sourit intérieurement. Mais ce groupe là, avec un adulte, familier de l’église, et deux garçons pleins de vitalité et de naturel, arrive à point pour lui changer les idées.

- « Vous allez jusqu’où ce midi ? »
- « Jusqu’à Tréal, où ils ont des cousins »
- « Ils vous attendent, peut-être ? »
- « Non, non »
- « Eh ! bien restez donc manger avec moi, il reste un morceau de gigot que l’on n'a pas fini hier, si ça vous dit , on peut manger à onze heures et demi, si ça vous arrange. »
- « C’est trop aimable, on ne voudrait pas déranger …».

Le prêtre fait signe qu’il est inutile de poursuivre. Puis s’adressant aux enfants :

- « Mais maintenant vous allez tout me raconter ».


Le récit s’effectue donc à deux voix. Celle de l’aîné d’abord qui tente un exposé rationnel et chronologique, et en contre point, celle du cadet qui mêle les faits et les hypothèses afin d’arriver plus vite au résultat. Il en découle parfois des regards furieux du premier gêné dans son exposé. Mais le prêtre très intéressé, relance à chaque fois le récit. Au terme de l’exposé, les verres des garçons sont vides. Tout le monde s’en est rendu compte, même la bonne qui s’est tournée vers son fourneau. Mais, en cette matinée, le petit déjeuner est déjà loin et il faut se désaltérer avec modération. Voilà ce que pensent les adultes.

- « Eh ! bien, je crois que je peux vous aider. Si la résistance a quelque chose à voir dans votre affaire, il faut rencontrer mon collègue de Saint Marcel. Il en était. Il a sûrement connu votre Chouïa ».

Nous progressons, pensèrent ensemble les trois détectives. Il y avait dans l’air comme une excitation contenue. Se pouvait-il qu’ils découvrissent réellement une piste qu’aurait négligée la maréchaussée ? Jusqu’à présent les supputations et les rêves suffisaient aux enfants. Ils ne demandaient pas forcément que la réalité rejoigne la fiction. Qu’adviendrait-il alors du rêve qui a tant besoin d’immatérialité ?

Louis Achel était songeur. Lui non plus ne croyait pas trop à la réussite de l’enquête. Sans se l’avouer, il s’agissait plutôt pour lui d’une occasion de sortir de la routine, et de prendre quelques jours de vacances. En fait, c’était la première fois qu’on évoquait, devant un tiers, la résistance comme piste possible pour tenter de comprendre, et finalement comme le prêtre ne s’était pas esclaffé, et qu’il proposait son aide, l’hypothèse prenait corps. Du même coup, Louis s’interrogeait sur le bien fondé d’une enquête menée avec deux enfants. Etait-ce raisonnable ? Si quelque chose d’essentiel était à découvrir, la tâche ne leur en revenait pas. Il y avait, pour cela, des gendarmes. Mais ceux-ci avaient conclu à un accident et ne s’étaient pas appesantis sur cette affaire. Toute autre hypothèse relevait de la pure fantaisie, et la pure fantaisie, ce n’était pas le style de la gendarmerie, ni de la population du pays. Le plausible l’avait emporté. Louis Achel arrivait donc à la conclusion que, s’il y avait une autre explication à découvrir, elle ne pouvait l’être que par le biais d’une enquête parallèle, conduite par des gens dont ce n’est pas la fonction.

- « Nous avons encore une heure devant nous, venez, je vais vous faire visiter les lieux » dit le curé.

Les templiers

Dans les paroisses, le lundi est souvent un jour creux. Le temps fort du dimanche est passé et, comme certains commerçants qui ferment le lundi, le curé se sent un peu en vacances et fait relâche. Alors lorsque l’occasion se présente, il change volontiers de sujets d’occupation. Il raconta l’histoire de la commune. Les templiers vinrent s’y établir au milieu du XIIe siècle. Une charte de 1182 mentionne le lieu sous le nom Karantoë. Grâce aux héritages des templiers morts, ils rachetèrent tout le territoire des environs, et finirent par posséder la majeure partie du département. Ils édifièrent l’église de Saint Jean du Temple dont il ne reste qu’une version rebâtie au XVIIIe siècle, avec un cloché central, effilé et polygonal. La tradition raconte qu’ils finirent tous massacrés au pied d’un chêne proche de la chapelle de Fondelienne. Les enfants apprenaient ainsi que leur aventure avait connu des moments peu glorieux, et qu’entre Guillaume de Gasteau de l’ordre de Saint Jean de Jérusalem, premier commandeurs au quatorzième siècle, et N. des Valettes le dernier en 1790, l’ordre avait connu des fortunes diverses et des infortunes fatales. Entre temps, au 16e siècle, les guerres de la Ligue, entraînées par l’assassinat du Duc De Guise, amenèrent au pays pillage et désolation, et, en 1596, le bourg fut entièrement dévasté par les partisans du Duc de Mercœur, gouverneur de la Bretagne.

Mais depuis ces faits d’armes et de barbarie, la région s’était apaisée. Et le bourg de Carentoir ne s’animait plus qu’au moment des marchés aux bestiaux, et pour les grandes fêtes religieuses. Tous les rituels étaient écrits. La population s’y référait sans esprit de révolte ni de contestation.

‘Asperges me’

Ancien professeur de philosophie au grand séminaire de Vannes, il avait lui-même demandé à exercer dans une paroisse. Excellent musicien et très bon traducteur des textes latins, il avait, dans ses moments de liberté, déjà traduit en langage moderne et mis en musique des textes liturgiques qui jusque là n’avaient jamais été chantés qu’en latin. Il rêvait de pouvoir un jour introduire ces nouvelles versions auprès des fidèles. Il entraîna le groupe à l’église.

- « Venez, je vais vous faire écouter quelque chose de nouveau, vous allez me donner votre avis. ».
Il s’installa à l’harmonium, mit devant lui des feuillets manuscrits.  
- « Voilà ce que pourrait donner un ‘Asperges me ‘ chanté en français. ».

Musicalement il avait conservé la structure des entrées de psaume que l’on appelle antienne. Je verserai sur vous une eau pure, et vous serez purifiez de toutes vos souillures, dit le Seigneur

- « Qu’en pensez-vous ? » demanda-t-il.
- « C’est vachement bien ! » répondit Clément

Un coup de coude de Julien le stoppa net dans son élan, si tant est qu’il eût envie d’expliciter sa pensée. Mais le prêtre souriait.

- « Et toi Julien ? Qu’en penses-tu ? ».

Julien s’exprima donc:

- « Le texte et la musique vont très bien ensemble ; c’est dynamique et agréable »
- « Essayez tous les deux de chanter ça ».

Après quelques tâtonnements, la première partie de l’antienne fut au point. Louis écoutait. Du coin de l’œil le prêtre suivait ses réactions.

- « Vous pensez que ça ne vaut pas un ‘Asperges me’ en latin ? »
- « Ce n’est pas ça, mais, est-ce que c’est aussi liturgique ? »

Le prêtre fit une grimace. Il espérait plus d’ouverture de quelqu’un qui a fait quelques études. Il avait déjà eu des moments passagers de découragement. Il regarda les enfants et se dit que le monde pouvait changer. Lorsqu’en tout début d’après midi le trio quitta le presbytère et son curé, les enfants pensèrent qu’ils avaient trouvé là un ami, et réciproquement. Le curé les invitait à repasser par là, lorsqu’ils reviendraient de leur périple. Dans le bourg, sur leur passage, des rideaux se soulevèrent furtivement. Et sur le trottoir, les garçons de l’épicier regardèrent passer le groupe avec envie.

La campagne de Malestroit

On convint de rejoindre la départementale N° 8, qui conduit de La Gacilly à Malestroit, en passant par Ruffiac, afin d’atteindre Sérent suffisamment tôt, après un parcours de 35 kilomètres. Quelques nuages peu menaçants circulaient lentement sur un fond de ciel bleu et fournissaient de temps à autre une ombre bienfaisante. Les paysans ramenaient leur blé noir dans des charrettes tirées par un couple de bœufs ou parfois même de vaches. La terre pauvre fournissait surtout ce blé noir avec des rendements faibles. Dans ce pays pourtant, au Moyen Âge, des seigneurs avaient réussi à bâtir de magnifiques châteaux. Le fameux château de la Bourdonnaye, bâti au XV e siècle, et que tout le monde admire, ne manquait pas de susciter des interrogations sur les moyens qu’avaient alors pu mettre en œuvre les seigneurs de l’époque pour créer tant de la richesse. Les trois cyclistes prirent une allure de croisière assez vive, avec Louis en tête tirant le peloton dans son sillage. Vers trois heures le groupe pénétrait dans Ruffiac. A droite, à l’entrée, la petite place où le camion du minotier avait pris ses passagers pour Saint Marcel, lors de la visite du général. Plus loin l’église récemment reconstruite, sur la base d’une première église datant de 830. Les cyclistes empruntent alors la départementale 146, sur neuf kilomètres et arrivent dans Malestroit vers 15 heures trente. Louis apprit aux enfants, que dans cet ancien pays bretonnant, Malestroit viendrait du breton ‘Maël-Trech’ qui veut dire passage du seigneur. Les gens du pays disent encore ‘Maltreu’. Les premières maisons qui constituèrent le premier village apparurent vers 987. Par la suite, il devint une étape sur le chemin de Compostelle.

Les garçons étaient intéressés par l’histoire du pays qu’ils traversaient, mais ils savaient aussi qu’ils approchaient du but de leurs investigations et commençaient à humer l’air, jetant autour d’eux des regards pleins de curiosité. Peut-être y avait-il déjà non loin d’eux, quelqu’un ou quelque chose qui serait susceptible de faire le lien avec le drame qui les préoccupait. Le fait de se trouver désormais en terre étrangère, donnait aux choses un supplément de mystère. De toute la puissance de leurs jeunes cervelles ils tentaient d’établir des relations entre Lieuron et cette commune de Malestroit. Alors que le groupe quitte la ville, Julien, freine et s’arrête sans crier gare sur le côté de la route. Ses deux autres mettent aussi pied à terre. Julien est doté d’une capacité remarquable de concentration qui le coupe momentanément du monde. Lorsqu’il s’évade, il ne reste plus qu’à attendre le retour sur terre. Le groupe se trouvait arrêté en face d’une grande prairie toute entourée de barbelés. Y paissait un troupeau de vaches et de génisses. Elle comprenait un hangar de bonne facture, en deux parties, avec des parois en planches passées au ‘coltar’, et un toit en tôles ondulés. Une moitié réservée au fourrage et l’autre sans porte pour abriter les bêtes en stabulation libre. Clément qui n’aimait pas se laisser distancer, observait aussi la prairie, et se disait qu’elle ressemblait, avec ses aménagements à la prairie qui jouxte la mare du drame. Mais, à part cette similitude, il ne voyait pas les développements que l’on pouvait en tirer. Julien revint enfin sur terre et dit :

- « Non, ce n’est rien ! ».
- « Quoi ? Qu’est ce qui est rien ?, c’est la même prairie, c’est tout ! » poursuivit Clément, montrant ainsi que lui aussi était capable de faire des rapprochements.

Julien, laissa passer un temps de silence si long que Clément exaspéré eut envie de se jeter sur son frère.

- « Et pourquoi pas le même propriétaire ? » reprit alors Julien, portant l’estocade.

Du coup, personne ne songeait plus à remonter sur son vélo. Louis et Clément restaient cois. L’hypothèse qu’un même propriétaire pût posséder les deux prairies, établirait un lien majeur entre ce lieu-ci et le lieu du drame. Les trois vélos étaient dans le fossé. Les neurones en action. Que n’avaient-ils à leur disposition en cet instant, une de ces cigarettes qui régulent si bien l’activité cérébrale de tous les détectives du monde, lorsqu’ils contemplent en silence les volutes de fumée ?.

- «  C’est facile à vérifier » dit Louis.
- « Oui, mais en douceur » précisa alors Julien.
- « Oui, en douceur » répéta Clément.
- « Bon ! j’ai compris, dit Louis en souriant, nous sommes des touristes, nous allons demander à la ferme voisine à combien de kilomètres se trouve Sérent ».
- « Bien vu ! » apprécia Clément.

Un peu plus loin, en bordure de la route, une ferme typique. Un corps de bâtiment comprenant une maison d’habitation, dotée d’une porte et d’une fenêtre, avec en prolongement sur l’arrière un cellier, puis une écurie, une grange à fourrage, et un appentis pour le matériel agricole. Les deux garçons qui baignaient depuis toujours dans ce monde rural, ne s’étaient pas posés de question sur l’organisation d’une ferme. Maintenant qu’ils se trouvaient en terre étrangère, leur curiosité était aiguisée et le besoin de se situer les amenait à porter un regard nouveau sur les choses. Ils redécouvraient les parties essentielles d’une exploitation agricole. Parmi celles-ci, il faut aussi mentionner le pailler dressé à quelque distance de la maison, le poulailler, la soue aux cochons, et trônant au milieu de la cour le tas de fumier fumant, lieu d’exploration pour la basse cour en liberté et promontoire de surveillance pour le coq. Devant la ferme, le groupe se concertait pour désigner celui qui devait aller aux renseignements, et Julien se préparait, laissant son vélo à son frère. Une silhouette se profila dans l’embrasure de la porte. Une femme apparut, tendant le cou, pour signifier qu’elle était à l’écoute.

- « Hé bien ! Quel beau temps ! »

S’enhardit Louis, qui optait pour la méthode indirecte, sachant que si cette introduction n’est pas immédiatement suivi d’une prise de parole par l’interpellée, il faut tout de suite ajouter le motif de l’interpellation, ce qu’il dut faire

- « Bonjour madame, est-on encore loin de Sérent ? ».

La fermière ayant pris le temps de l’observation, fit un pas à l’extérieur de sa maison, pour montrer qu’elle n’avait pas peur, mit la main au dessus des yeux, car elle avait le soleil en face, regarda le sol pour avancer encore, et s’approcha poursuivie par toute la basse-cour.

- « Vous avez encore dix kilomètres… Vous venez de loin comme ça ? ».
- « Nous sommes partis ce matin de Lieuron, entre Maure et Pipriac ; vous connaissez ? ».

Un moment de silence, puis nouveau déplacement, pour un examen plus complet de ses interlocuteurs. La femme s’adonne à son examen sans aucune gêne. Déjà, les trois voyageurs pensent qu’ils auraient pu trouver quelqu’un d’un peu plus avenant et s’apprêtent à continuer leur route. Un adulte, deux garçons, des promeneurs, conclue la fermière qui reste sur ses gardes.

- « C’est du beau temps pour les récoltes. Mais il n’y a pas eu assez d’eau et les grains ne sont pas gros. »

répond enfin la fermière pour donner suite à la première réflexion de Louis.

- «Vous êtes en promenade, alors ? » ajouta t’elle.
- « Il faut profiter des vacances pour leur faire connaître les belles régions » répondit Louis, très à propos.
- « Il me semble avoir entendu parler de Lieuron par le maquignon d’ici. je crois qu’il doit y posséder une prairie pour ces bêtes »

Julien triomphait…intérieurement, tandis que le groupe apprenait que cet homme, dont les affaires étaient florissantes, se nommait Roudillac et habitait une magnifique maison dans le bourg de Malestroit. Nanti de ces substantielles informations, le groupe prit congé de la fermière et poursuivit sa route jusqu’à Sérent. Que fallait-il conclure de ce nouveau renseignement ? Cette coïncidence pouvait être totalement fortuite. Mais, tels des professionnels de l’investigation, les trois enquêteurs ne devaient rien négliger. Ils engrangeaient les faits.

XVII : Gueurzouille

Une longue ligne droite s’étendit bientôt devant les cyclistes. Ils aperçurent au loin une silhouette qui n’était pas celle d’un cycliste ni celle d’un marcheur. Intrigués, ils accélérèrent l’allure, et se rendirent bientôt compte qu’il s’agissait d’un tricycle d’infirme avançant lentement.

- « On dirait Gueurzouille » dit Clément entre ses dents
- « C’est lui, confirma Julien »

Etrange rencontre. Ayant perdu l’usage de ses deux jambes au chemin des Dames, le personnage était donc grand infirme de guerre. Il était bien connu dans toute la région, il affichait un caractère acariâtre peu sociable. Assis sur un large coffre qui lui servait de siège, il faisait avancer son tricycle à l’aide d’une sorte de manivelle reliée à la roue par un système de pignons et de chaînes. De part et d’autre de son siège, ses deux cannes à portée de la main. Et sur l’arrière de son véhicule pendaient toute une collection de peau de lapins. Eté comme hiver, il parcourait la campagne sur son tricycle en criant, lorsqu’il passait les bourgs et les villages « Peau, peau d’lapin, peau ! ». Les deux garçons avaient eu l’occasion de le rencontrer lors de ses passages à Lieuron. Outre son infirmité, l’homme était affligé d’une susceptibilité maladive qui le rendait d’un abord très difficile. Lors de ses rencontres, il adoptait une attitude offensive qui décourageait les mieux disposés. Malheur à celui qui s’avisait de se moquer ou même de plaisanter avec lui. Il rentrait immédiatement dans d’impressionnantes colères. Son système d’attaque se nourrissait de l’excellente connaissance de la vie privée de ces compatriotes. A la moindre alerte, de sa puissante voix il étalait sur la place publique tous les évènements les moins communicables de la famille de l’imprudent apostropheur. Celui-ci ne pouvait trouver son salut que dans la fuite. Ce personnage étrange était donc redouté. On ne savait pas s’il s’adonnait à son commerce de peaux de lapins par simple cupidité - ne disait-on pas que sa femme continuait à exploiter une ferme à Bruc, ou par bravade – montrer à la face du monde que malgré les méfaits de la guerre, il continuait d’exister - ou encore pour se créer un nouvel espace de liberté. Ne sachant quelle attitude adopté, les trois cyclistes avaient ralenti. Louis Achel, n’ayant jamais tenté de contrarier le personnage, ne faisait pas partie de sa liste noire, et pouvait envisager la rencontre sans trop de crainte. Il possédait aussi l’art de la diplomatie. Cependant avec ce bonhomme là, pour être efficace, la diplomatie devait se faire discrète. Approcher du bonhomme se mettre à sa hauteur, rouler de conserve avec lui, attendre qu’il se manifeste. « Bonjour ! » s’enhardit Louis au bout d’un certain temps. L’homme daigna jeter un regard sur le trio, ralentit son tricycle et s’arrêta. Les trois cyclistes mirent pied à terre.

- « Que faites-vous par ici ? » leur demanda - t’il enfin.

Les deux enfants ne connaissaient l’homme que sous son surnom de Gueurzouille. L’appellation n’était pas flatteuse. Elle avait le réalisme et la cruauté de ces appellations qui naissent spontanément de l’imagination populaire. Il est vrai que le bonhomme assis sur son large siège, actionnant de ces deux bras la manivelle de son véhicule pouvait laisser penser à une grenouille… Dans le parler gallo, il était fréquent d’inverser les syllabes du début d’un mot, lorsque deux consonnes se suivent la deuxième étant r, ainsi grenouille devenait guernouille, prière devenait perière’, comme dans l’expression : « deux mots d’periere et veurte dans l’le » qui accompagnait l’envoi des enfants dans leurs lits le soir. Quant à la terminaison en ‘zouille’, elle traduisait sans ambiguïté le dédain, comme dans pète zouille. En ce temps là, pour reprendre confiance en eux-mêmes, certains étaient tentés de mettre en exergue les travers des autres. Ceux que le sort ou la naissance avait mieux choyé pouvaient plus facilement se dispenser de cette mesquine quête de réassurance. Parmi les plus célèbres nous trouvions ‘Patte de bique’, pour un homme revenu de la guerre avec une jambe raide; il l’installait à l’horizontal sur le guidon de son vélo et pédalait avec l’autre en utilisant un cale pied pour assurer la remontée de l’unique pédale, ‘Jean Pic Pic, déjà évoqué, qui avait un pilon à la place d’une de ses jambes, ‘Le bon Dieu’ pour un autre, ‘La trée’ (truie), la Ouais (l’oie), Motte Choc pour un autre et une raison obscure… En réalité, ces créations linguistiques où la finesse n’était pas de rigueur atteignaient une grande part de la population. Mais certains supportaient moins bien que d’autres les adéquations plus ou moins heureuses qui en résultaient. En développant son métier de marchand de peaux de lapin, ‘Gueursouille s’était placé non loin du bas de l’échelle sociale et, bien entendu, ne tolérait pas d’être appelé de cette façon. D’où l’embarras de la rencontre pour les enfants. Mais puisque Louis avait osé le « bonjour » préliminaire, eux-mêmes se sentaient inclus dans ce salut. Ils laissaient volontiers à l’adulte le soin de conduire l’échange. Néanmoins, "en tout bien tout honneur", ils auraient préféré ne pas avoir eu a faire cette rencontre. Le vrai problème était que l’homme était d’une curiosité hors norme et qu’il allait vouloir comprendre ce que le trio faisait sur cette route. Jusqu’où pouvait-on aller dans l’explication ? Louis répondit donc :

- « Nous allons jusqu’à Sérent chez la grand’mère des deux garçons ».
- « Mais, ces deux là, ce sont les fils du boucher. C’est bien eux qui ont découvert un noyé à Lieuron ? »
- «  Euh, oui » répondit Louis qui justement espérait échapper à ce sujet.
- « Certains racontent que ça ne serait pas un accident » enchaîna le bonhomme, qui sentait bien la réticence de ses interlocuteurs, et trouvait là un terrain propice à son sport favori, mettre les autres dans l’embarras.
- « Justement,… » intervint Clément. Mais Julien qui s’était rapproché suffisamment de lui, donna un coup de roue contre le mollet de Clément. Celui-ci, percevant illico le message cinq sur cinq, stoppa net son intervention.
- « Justement quoi ? » poursuivit le bonhomme.
- «  Flûte de zut de crotte ! » jurèrent en même temps et intérieurement, les deux autres détectives, qui ne voyaient pas d’issue honorable à la discussion.
- « Comme ça, vous croyez être les seuls à vous poser des questions ? Je peux vous dire, moi, que ce n’est pas un accident j’en ai la preuve».

Clément commençait à se demander si ce n’était pas lui qui en définitive avait raison, et s’il ne valait pas mieux mettre carte sur table avec le marchand de peaux de lapin. Que savait réellement le bonhomme ? Il était suffisamment malin pour tirer les vers du nez aux autres en faisant semblant de connaître la vérité. Mais la perche était tendue et finalement Louis la saisit avec humilité.

- « C’est vrai qu’on s’est posé la question, mais nous, on n’a pas de preuves » dit-il.
- « Qu’est ce que vous allez donc faire par là ? Cette route mène aussi à Saint Marcel » dit le bonhomme qui avait très bien pu avoir connaissance du but de leur voyage puisque tout le bourg de Lieuron était au courant de la mission.

Louis, qui ne voulait pas lâcher la proie pour l’ombre, intervint finalement pour donner le programme et le parcours officiellement connu.

- « Nous allons nous arrêter chez la grand mère des garçons ce soir. Et passer une journée avec elle. Nous nous rendrons ensuite à l’abbaye de Timadeuc. »
- « Vous m’avez l’air de drôles de moines, ricana le bonhomme, vous ne seriez pas plutôt des détectives amateurs ? ».

Il y avait quelques réticences pour Louis à reconnaître qu’il s’était associé à deux jeunes garçons pour partir à la recherche d’indices pouvant étayés la thèse d’un assassinat que les forces de l’ordre n’avaient même pas daigné évoquer. D’un autre côté il ne voulait pas poser de questions directes sur ce que le G.I.G. pouvait savoir. Il laissait venir.

- « Chouïa a vécu à Saint Marcel pendant de nombreuses années» amorça le bonhomme
- «  Ça, on sait, et même qu’il a fait de la résistance » coupa, Clément qui n’admettait pas de rester muet sur un sujet qu’ils avaient, son frère et lui, particulièrement étudié.
- « Ça, ce n’est pas bien difficile à savoir, reprit le bonhomme s’adressant directement au plus jeune de la troupe, mais tu ne sais pas avec qui il a pu faire de la résistance. »
- « Si, avec le forgeron de Saint Marcel. Sa femme a été décorée par le général De Gaule, on y était » répondit Clément, du tac au tac.
- « Si je comprends bien, vous savez tout alors, ironisa le bonhomme, pourtant s’il y a un meurtrier, c’est quelqu’un qui a réussi à s’en sortir de la guerre et qui aurait pu craindre des révélations de Chouïa.»
- « C’est bien ce que l’on pense » répondit Clément.
- «  Oui, mais quelles révélations ? » reprit Louis, qui se disait qu’au point où en était l’échange, il y avait peut-être plus d’avantage à collaborer qu’à se bloquer.

Pendant ce temps là, Julien réfléchissait. Il subodorait en silence, tandis qu’une légère brise se manifestait apportant aux voyageurs une bienfaisante fraîcheur. Puisque le bonhomme semblait vouloir faire comprendre qu’il connaissait beaucoup de choses, mais que visiblement il ne les céderait pas facilement, le mieux n’était-il pas de jouer le sceptique. Quelques nouveaux nuages se joignaient à la fluette troupe des strato-cumulus en promenade dans le ciel. Ce céleste spectacle était propice à une certaine élévation des esprits, et Julien n’y était pas insensible.

- « Moi, je crois qu’il s’est noyé tout seul, un point c’est tout » dit-il, tout de go, après avoir soupesé les risques de son intervention, dont le moindre n’était pas l’incompréhension résultante de ses deux compagnons. Et pour donner plus de consistance à son propos, il poursuivit.
- « Si, un étranger était passé à Lieuron, on le saurait, et les gendarmes l’on bien dit, c’est un accident ».

Devant l’énormité du propos, Clément, ne pouvant un instant supposé que son frère brusquement se désolidarisait, méditait en catimini et grande diligence. Quid de cette diversion ? C’était un piège, il en était sûr, mais Gueursouille le finaud allait-il se laisser abuser par la ruse ?

- « Tu n’es pas du même avis que les autres, alors ?», interrogea t’il
- « C’est à dire, intervint Clément, on peut se poser des questions mais rien ne dit que les gendarmes n’ont pas raison »
- « Je vous ai dit que nous allions chez leur grand’mère puis chez les moines » reprit Louis qui ne pouvait tout seul, devant un tiers, assumer l’hypothèse d’un meurtre.
- « Vous vous dégonflez, alors. Moi je vous dis que ce n’est pas un accident » reprit le bonhomme qui ne cachait pas son agacement devant ce revirement.
- « C’est vrai, sur Chouïa, nous avons appris des choses que l’on ne connaissait pas, reprit alors Louis, qui devinait la manœuvre de Julien. Tout son passé à Saint Marcel à la ferme des Grés, les bâtiments brûlés, la mort de ses deux patronnes, sa participation à la résistance… Et nous ne voyons pas de lien entre toutes ces données et sa propre mort. Mais nous avons un mot que nous a remis le recteur de Lieuron pour le recteur de Sérent, et on a promis à sa famille, de passer le voir pour rapporter d’autres informations que nous ne connaissons pas encore ».

Insensiblement, la légère brise passait du sud à l’ouest nord ouest, apportant au groupe des détectives les différentes effluves qui émanaient du véhicule de Gueursouille… Insensiblement le groupe amorçait une rotation pour s’écarter du champ de ces effluves dans lesquelles le bonhomme baignait tout au long des jours et des nuits, sans en être importuné. Il y avait sa marchandise qui, bien que séchée au grand air des remises fermières, continuait à porter en son sein d’âpres exhalaisons sauvages, mais il y avait aussi le bonhomme portant sur lui en toutes saisons l’entièreté de sa garde robe. La nuit venue, il s’abritait, au hasard des chemins, sous les granges de ferme, dormait dans un pailler, parfois même dans ces huttes sommaires bâties par des "patouts" sur le bord des domaines. Tandis que Louis exposait, la perception de ces odeurs orienta les pensées de Julien vers de nouvelles conjonctures. En quelques instants le bonhomme Gueursouille venait d’affirmer par deux fois qu’il était certain qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Sans prendre pour argent comptant tout ce qu’il disait, car il était par nature porté à l’exagération, n’aurait-il pas pu être, au cours de ses vagabondes errances, de ses nocturnes escales, témoin de faits que tout le monde ignorerait. Et s’il s’était trouvé le samedi soir du drame dans le voisinage de La Lande !

- « Nous avons été les premiers, Clément et moi, à découvrir Chouïa noyé, intervint Julien, sur le mode buté de celui qui veut avoir raison, vous n’y étiez pas, vous, à Lieuron ce jour là. »

Et pour montrer qu’il n’attendait rien de plus du bonhomme, Julien remettait son vélo dans la direction du départ.

- « Regardez-moi ce petit prétentieux qui croit tout savoir mieux que les autres… je l’ai su avant toi qu’il était mort ».
- « Ah, oui, sûrement ! » répondit Julien dubitatif.
- « Je peux même vous dire qu’il est mort le samedi soir »
- « Ça, c’est ce que le médecin a dit » répliqua Julien.
- « J’étais dans la cabanes des Prés Gars ce soir là » ajouta alors le marchand de peaux de lapin.

Les Prés Gars sont un ensemble de prairies et de pâtures auxquelles on accède par un chemin bordé de grands chênes à partir de la ferme de La Lande. Les garçons connaissaient bien l’endroit. Chouïa y possédait une pâture entourée de saules. Pendant la période de la guerre, ils y conduisaient leur vache lorsque les foins avaient été coupés. C’était souvent l’occasion d’y emmener tous les enfants réfugiés du bourg. Pour autant la vache n’y était pas mieux gardée. Et lorsqu’elle jugeait avoir suffisamment brouté, elle s’en revenait seule à l’étable, au grand désarroi des enfants qui, occupés à jouer, se s’était pas rendu compte de sa disparition. Ils se remémoraient aussi l’épisode d’un retour sous l’orage, dans ce chemin bordé d’immenses chênes propices à attirer la foudre. La consigne était de ne pas s’approcher des troncs sous peine de mort. Alors le cortège fort d’une douzaine de membres agglutinés autour des plus grands, galochant et dégoulinant sous des trombes d’eau, pataugeait au beau milieu du chemin, tout en demandant au ciel à grand renfort de prières d’être épargné par sa colère. Leur prière fut exaucée, il n’y eut aucune victime. Sans doute se seraient-ils arrêtés sous la fameuse cabane dont parlait en ce moment Gueursouille, si la maman en grande diligence n’était venue au devant de la troupe avec manteaux et parapluies. Cet ensemble de prés était aussi accessible par l’autre route de Saint Séglin, à partir du village des Clôtures le village de Chouïa. En entendant le bonhomme Gueursouille annoncer qu’il se trouvait dans cette cabane le samedi du drame, les trois détectives furent quelque peu désarçonnés. Ils pouvaient néanmoins se féliciter du résultat de l’échange. C’est alors qu’ils entendirent quelqu’un siffler. Absorbés par la conversation puis par les révélations qu’ils venaient d’entendre, ils aperçurent soudain tout près d’eux sortant d’un chemin creux, un charretier suivi à une dizaine de mètres de son attelage de bœufs tirant une charrette de sarrasin. Celui-ci avait lui-même déjà aperçut le groupe arrêté sur le bord de la route. De sa main droite, il tenait son aiguillon posé sur son bras gauche, et sifflait entre ses dents pour exciter l’attelage. Puis il s’arrêtait, attendant d’être rattrapé par ses bœufs, piquait l’un, piquait l’autre en poussant du fond du cœur un « Allez…ez…ez » sensé redonner quelque ardeur aux placides bovins. Puis reposant à nouveau son aiguillon sur son bras, repartait vers l’avant. L’arrivée du paysan suspendit les échanges dans le groupe. Le paysan arrivé à la hauteur des voyageurs dit alors, levant les yeux au ciel:

- « On va t’y n’ava d’la piée hénœu?». (Va-t-on avoir de la pluie aujourd’hui ?)

Puis enhardi par cette royale introduction, il poursuivit,

- « C’é qu’on n’n’a pas eu ben d’l’iaow, c’t’année par ici ».(Effectivement, nous n’avons pas eu beaucoup d’eau dans notre région cette année ).

Entendant le nouveau venu s’exprimer, les garçons se rappelèrent alors qu’ils avaient depuis un moment franchi la frontière entre l’Ille et Vilaine et Le Morbihan, car chez eux l’eau se disait l’ève tandis que dans ce pays moins avancé du Morbihan elle se disait encore l’iaow. Dans le fond de leur cœur, ils en conçurent un secrète fierté, qui compensait quelque peu l’agacement d’être dérangé dans l’intéressante conversation qu’ils avaient entamée. L’intervention du paysan eut néanmoins pour effet de détendre l’atmosphère, car tout le monde se mit comme un seul homme à contempler les strato-cumulus en train de confirmer leur prétention à coloniser le ciel. A nouveau encouragé par l’intérêt que suscitait son propos, le paysan poursuivit : « Van t’ché ben qu’on va n’ava, pour un’ fa », (peut-être allons nous en avoir pour une fois ) sous entendu, de l’eau, bien sûr, tandis que ‘van t’ché’, signifiant peut-être, reste un mystère pour les étymologistes les plus chevronnés. Que ce soit dans ce pays du Morbihan ou dans celui des enfants, les tenants du parler français étaient représentés par le clergé et les religieuses et bien sûr, lorsqu’elles existaient, les autres autorités: instituteur laïc, notaire, médecin, percepteur, buraliste, chef de gare…Dans ce temps là, la société se divisait ainsi entre progressistes et réactionnaires et ceux du milieu A l’extrême droite, chez les réactionnaires, se regroupaient les patoisants qui s’engluaient dans un parler de charretier grossier et lourd, revendiquant le droit à la vulgarité pour tous, tandis que les patoisants distingués, dont les "filles de Brénu" représentaient la quintessence, pouvaient être classés parmi les progressistes. Au milieu, ceux qui par nécessité ou par souci d’ouverture, passaient du patois au français, suivant les circonstances. Tandis que se poursuivait la diversion provoquée par l’arrivée de l’attelage et de son conducteur, les trois détectives digéraient en silence la dernière révélation de Gueursouille. Le paysan de plus en plus à son aise devant ces voyageurs muets, interpella alors l'homme du tricycle qu'il connaissait.

- «  Alors les affaires vont elles comme vous voulez ? » demanda t’il, légèrement goguenard, s’appliquant à parler français.
- « Est ce que je te demande moi comment vont celles de ton cousin de Malestroit ? »
- « Le t’chel ? Je n’eu ben une demi douzaingne, à Maltreu, ma » (Lequel, j’en ai bien une demi douzaine à Malestroit, moi)
- «  Celui qui a fait de la résistance à Saint Marcel…Il n’y en a qu’un, je crois »
- « Pourqua don, as-tu tcheuqu’chose à i’y r’dire, ta, le marchand de piaows d’lapin ? » ( Pourquoi donc, as-tu quelque chose à redire à ce sujet, toi, le marchand de peaux de lapin )

Point n’était besoin en pleine campagne d’élever la voix. Dans les environs il n’y avait pas d’autres oreilles que celles des cinq personnes réunies pour entendre les révélations de Gueursouille. Cependant comme par habitude, celui-ci éleva tant la voix que l’attelage s’agita sur le timon. Il n’est pas nécessaire de rapporter en détail tout le propos, le nom de Dieu ayant été de formidable manière appelé à la rescousse pour accompagner les véhémentes invectives du G.I.G. au mieux de son inspiration. Le paysan avait déjà levé le camp depuis un moment que la litanie des injures de toutes sortes le poursuivait encore. Les trois détectives étaient bouche bée. Louis s’en voulait d’avoir soumis les deux garçons, enfants de chœur de leur état, à ce déluge d’ignominies. Heureusement, sauf à être aussi expert que l’auteur de la diatribe, toutes les allusions faites sur les mœurs des parents et parentes du pauvre paysan n’étaient pas aisément déchiffrables, mais les qualificatifs employés ne laissaient pas de doute sur l’angle d’attaque. L’infirme agitait sa cane avec une telle vivacité et une telle force que personne n’eût souhaité être en situation d’en tâter. Reprenant le cours de leur réflexion enrichie par la scène à laquelle ils venaient d’assister, les détectives éberlués s’interrogeaient sur la tournure que prenait leur enquête. Ce pouvait-il que la cause de la vérité puisse être ainsi servie par un individu aussi grossier et donc aussi peu honorable ? Cette profonde interrogation interpellait présentement les deux enfants, à qui l’enseignement et l’éducation avaient appris à associer au mot vérité d’autres termes que grossièreté. La bienséance eut voulu en l’occurrence qu’ils s’exprimassent en termes choisis, pour dire au malotru : « Rompons là, Monsieur ! » ainsi que les hommes de cour des beaux siècles passés savaient si bien le faire. Mais en second lieu, cette vigueur qu’ils avaient vue déployée par le bras vengeur ne permettait elle pas d’imaginer que Gueursouille aurait pu jouer un rôle moins passif qu’il ne laissait entendre dans la mort de Chouïa ? Le calme d’après la tempête s’installa à nouveau. Le visage du bonhomme dont la colère n’était pas feinte se décongestionnait peu à peu. Le trio hésitait. Malgré l’importance des informations que semblait pouvoir fournir leur interlocuteur, il se demandait s’il ne valait pas mieux suspendre les échanges, et suivre en cela le conseil si bien résumé dans l’expression populaire : « En v’la asseu, pour hénœu ». (Nous avons eu assez de révélations et d’émotions pour aujourd’hui). Cependant, le temps passait. Il restait six ou sept kilomètres à parcourir avant d’arriver à Sérent, plus trois pour se rendre jusqu’à Rohan la ferme sur la butte où habitait la grand’mère. Le bonhomme s’était maintenant calmé, mais semblait avoir perdu sa vigueur et son envie de communiquer. Le trio en profita pour reprendre la route, en lui lançant un timide « Et bien, à la prochaine ! » auquel il ne répondit pas. Abandonner si près du but, c’était vraiment dommage. Malgré leur verdeur, les propos du bonhomme n’avaient pas affecté l’impression globale plutôt positive qu’il avait faite sur les trois compagnons d’enquête. Derrière l’outrance verbale, un homme farouche se battait. En fait Louis et les garçons ne pensaient pas qu’il avait pu prendre une quelconque part à la mort de Chouïa. Ils pédalaient sans conviction, le cœur rempli de désenchantement. Louis ralentit et s’arrêta. Les deux garçons mirent aussitôt pied à terre. Ils se regardèrent. Puis, dans un ensemble parfait, le groupe fit demi-tour. Ils retrouvèrent Gueursouille au même endroit. Il buvait à même le goulot le contenu d’un litre de vin rouge. Mauvais présage !

- « Je n’ai plus rien à vous dire, dit il au groupe, débrouillez vous tout seuls. Vous saluerez bien le recteur de Saint Marcel de ma part. Allez, allez-vous-en maintenant ».

XVIII - Rohan

Une demi-heure plus tard, les trois cyclistes amorçaient le chemin pentu qui conduit à la ferme de Rohan. C’est au début du siècle qu’un couple de fermiers arriva sur le domaine, en provenance de Pierric en Loire Inférieure. Les terres étaient en friche ou boisées. Il fallut tracer le chemin d’accès. Le sol était pierreux. Dans maints endroits le rocher affleurait. Il fallut utiliser de grosses charrues traînées par plusieurs équipages mixtes de bœufs et de chevaux pour ramener en surface suffisamment de terre pour les labours. Très tôt les enfants, trois filles et un garçon, prirent part à l’activité de la ferme et au terme de longs efforts, la prospérité vint. Et, comme tout était à créer, la tâche se révéla passionnante, tant pour les parents que pour les enfants. Adèle, la mère des deux garçons n’avait-elle pas attendu sa vingt huitième années pour songer à se marier ! Elle s’était prise de passion pour la ferme et ses travaux, conduisait les chevaux à la forge sans se soucier des "qu’en dira t’on" et faisait le travail d’un homme. Le grand père était décédé à l’hiver 41-42, alors que quatrième fille, c’est à dire le sixième enfant venait de naître chez les Dehel. Les deux garçons se souvenaient du voyage effectué à l’occasion de l’enterrement, en voiture sur des routes gelées couvertes de neige. Dans la montée de ce chemin qu’ils empruntaient maintenant, l’automobile resta bloquée à mi-côte près du puits qu’avait creusé le grand père pour abreuver les bêtes. Il fallut le renfort des bœufs pour terminer les cinquante derniers mètres et arriver dans la cour. Le corps de bâtiment s’élevait sur une plate-forme à environ quarante mètres au dessus de la route de Vannes en bas dans la vallée. Derrière le bâtiment d’habitation et donnant sur l’étroite vallée, un fort y avait été construit en des temps reculés, comme un élément de surveillance ou de défense. Pour les enfants, le lieu était plein de mystères. Il circulait en effet comme une révélation qu’un parchemin avait été trouvé précisant qu’un trésor était enfoui sur le domaine. Le parchemin, disparu depuis, indiquait que la cachette du trésor se trouvait « trois tours de roue avant la Grande Bande ». Le grand père l’avait recherché, mais en vain. La grand’mère accueillit avec joie ses petits enfants, en même temps que Louis. Pourvus d’une longue tartine de pain blanc recouverte de beurre, les deux garçons se précipitèrent chez leurs cousins. Les parents étant absents, les préambules furent simples. Les quatre garçons avaient deux à deux à peu près le même âge. Il était primordial de profiter de cette occasion pour établir des comparaisons entre cousins sur l’éminent terrain de la force physique. On engagea la lutte. Les deux cousins de Rohan plus grands et plus puissants prenaient le dessus. D’un commun accord, la lutte cessa avant que le combat ne dégénère. Dans la cours, un autre puits profond, creusé dans le roc. Il servait à l’été de réfrigérateur pour raffermir la motte de beurre. Elle était descendue dans un seau et maintenue au bout d’une corde au niveau de l’eau. Un jour de colère, l’un des cousins avait tranché la corde et le seau avec la motte s’étaient trouvés précipités au fond du puits… Le fort en arc de cercle dont les deux extrémités s’arque-boutaient sur les pignons de l’habitation principale, restait l’attraction majeure du lieu. Pour la vue qu’il offrait sur les alentours et pour les rêves. De l’autre côté de la vallée, une croix de pierre se dressait au sommet de la colline envahie par la lande. Lors des réunions de famille, c’était le point de ralliement des promenades des dimanches après midi. Une petite tourelle était plantée sur le fort. Au centre un trou taillée dans la pierre de schiste. Bien qu’il fût trop étroit pour y passer le corps d’un homme, la tourelle était pompeusement appelé "les oubliettes", c’est à dire l’endroit où l’on précipitait autrefois les ennemis pour les y faire périr de faim. Dans la soirée les quatre cousins ramenèrent le troupeau de vaches de la "Grande Prairie". Celle-ci, qui s’étendait sur neuf hectares, avait entre le point haut, le long d’une voie romaine, et le point bas, le long de la route de Vannes, un dénivelé d’environ une trentaine de mètres, ce qui donnait lieu à de gigantesques concours de roulades. De l’autre côté de la voie romaine s’étendait la si fameuse "Grande Bande" notée dans le parchemin, vaste domaine cultivé où, à la saison, les hommes chassaient la perdrix et dont le passage d’entrée recelait un trésor. Julien et Clément ne purent résister à l’envie de sonder le sol à coup de talon et de bâton dans une zone pleine de rochers affleurants envahie par les ajoncs. Comme ils constataient que la résonance du sol variait d’un endroit à l’autre, ils estimaient qu’un jour, eux aussi, ils devraient venir rechercher le trésor. Ayant lu dans des livres d’aventures que des souterrains réunissaient parfois les places fortes entre elles, ils imaginaient mille autres découvertes possibles. Comme des adultes s’étaient autrefois évertués, sans succès, à trouver le trésor, sa recherche désormais tombait dans le domaine exclusif des enfants. Les deux frères Déhel ne comprenaient pas que leurs cousins, qui se trouvaient sur place, n’aient pas déjà entrepris des fouilles sérieuses. La grand’mère habitait à part dans une petite maison qui avait été aménagée pour elle à la mort de son mari. Le repas du soir fut l’occasion de faire le point sur la journée pleine d’évènements. La grand’mère se révéla être une excellente partenaire pour la conversation. Louis résuma l’objet de la quête que conduisait le trio de détectives, en intégrant les toutes dernières données recueillies dans cette première journée. La grand’mère ne connaissait ni Chouïa, ni Gueursouille, mais très bien Saint Marcel, paroisse mitoyenne de Sérent où sa belle fille avait de la famille. Les gens de Saint Marcel, petite commune entre deux grandes, Malestroit à l’Est et Sérent à l’Ouest, commerçaient aussi bien avec l’une qu’avec l’autre. Elle connaissait le malheur arrivé à la ferme des Grés. Dans ces temps là, les soldats allemands étaient aussi venus à la ferme de Rohan. Ils avaient fouillé, regardé partout, mais n’avaient rien trouvé. La grand mère avait enterré le fusil de chasse dans le courtil, enveloppé dans un sac de jute. A la fin de la guerre, la crosse pourrie, le canon et le mécanisme de percussion rouillés, le fusil n’était plus utilisable. Chez les voisins de Saint Marcel, la répression avait été terrible. Les avions qui parachutaient, la nuit, des armes et aussi des hommes, dans la grande prairie de la ferme des Grés, volaient à basse altitude au dessus de Sérent. Tout le monde savait ce qui se déroulait. Pendant plusieurs mois l’approvisionnement des résistants s’effectua au nez et la barbe de la garnison allemande forte de cinq cents soldats qui avait pris ses quartiers à Malestroit. Rapidement la conversation s’orienta vers les révélations incomplètes de Gueursouille et spécialement les propos qu’il avait tenu au paysan au sujet d’un de ses cousins de Malestroit qui aurait fait de la résistance. La grand’mère ne parvenait pas à situer la famille dont il s’agissait. Elle avait préparé un dessert qu’elle avait prévu de partager avec son fils, sa bru et leurs deux garçons. Ceux-ci arrivèrent bientôt. Après que les nouvelles de la famille eussent été données par les enfants, Louis, qui dans cette enquête commençait à croire en son étoile, résuma le sujet de préoccupations des trois voyageurs puis réitéra sa requête au sujet de la famille du paysan. La rencontre avait eu lieu à hauteur de la route conduisant à Saint Marcel. A environ cinq kilomètres du bourg. L’oncle aidé par la tante réfléchissait à haute voix. Il dit enfin :

- « Ça pourrait bien être de la famille du marchand de bestiaux de Malestroit ».

- «  Jubila te ! » chantèrent intérieurement les détectives férus de culture grégorienne et toujours prêts à faire remonter les louanges vers le ciel.

- «  Il ne s’appellerait pas Roudillac par hasard ? » demanda Louis.

- «  Le marchand, oui, c’est bien ça, mais pas le paysan que vous avez rencontré. Il n’y en pas de Roudillac du côté de Saint Marcel, ça doit être un cousin du côté de la mère. Ce Roudillac là a repris le commerce de son père. C’est quelqu’un qui a bien réussi, il vient de se faire construire une grande maison dans le bourg de Malestroit. ».

- « Jubila te »

- « On m’a dit, parce que, moi, je n’étais pas là, bien sûr, puisque j’étais prisonnier, qu’il aurait fait de la résistance, poursuivit l’oncle… enfin, c’est ce qu’il dit … Mais, c’est sûr, il a bien réussi. ».

Entre les vrais, les purs, qui étaient entrés en résistance dès le départ, ceux qui avaient adhéré en cour de route, ceux qui, lorsque le vent avait déjà tourné, s’étaient désignés redresseurs de torts, voire même ceux qui auraient pu jouer des jeux plus pervers, il y avait eu toute la panoplie des grandeurs et des défaillances de la nature humaine. L’oncle, comme tous ceux qui avaient passé le temps de la guerre prisonniers en Allemagne, préférait tourner la page. Leur éloignement forcé les avait exclus pendant cinq ans des vicissitudes d’un pays occupé. Ils avaient connu la défaite, sans avoir participé à la victoire finale. Ceux qui revenaient de captivité n’étaient pas bavards. Pendant leur absence, cahin-caha peut-être, la vie chez eux s’était poursuivie. Pas plus que Léon à Lieuron, l’oncle ne s’étendait pas sur ses souvenirs. Dès son retour, il s’était lancé dans une grande activité. Pour regagner tout le temps perdu. Pendant cinq ans il avait su par les lettres de sa femme que ses deux garçons grandissaient et tout le travail qui n’était plus fait, faute de bras d’hommes. Sur les talus, autour des champs, les chênes avaient pris de l’ampleur. Dès le premier hiver, il entreprit de les émonder. Il fit une mauvaise chute, se cassa la jambe, et resta estropié. Depuis, il tirait sa jambe raide, et s’aidait d’un bâton pour marcher. Inutile révolte… il lui restait la résignation. N’ayant pas connu la geste des soldats de l’ombre, l’épopée des reconquêtes ni l’euphorie de la victoire, ces prisonniers écartés de l’action et de ses objectifs, mêlaient en leurs cœurs, et la joie du retour, et l’amertume des laissés pour compte. Aussi l’oncle accordait-il sa reconnaissance avec discernement. Ce marchand de bestiaux qui avait si bien réussi au sortir de la guerre, faisait partie de ceux sur lesquels il était réservé. Pour cette raison, il avait ajouté « enfin, c’est ce qu’il dit… ».

- « C’est à lui la grande prairie à la sortie de Malestroit ? » interrogea Louis.

- « Il y a beaucoup de prairies à la sortie de Malestroit, mais c’est vrai, lui, il en possède une où il parque ses bestiaux avant de les revendre ou de les envoyer à l’abattoir. Il en a d’autres ailleurs. Je crois même qu’il doit en avoir une du côté de Lieuron ou dans les environs ». - « Jubila te ». C’était mérité, l’information était de première grandeur.

La grand’mère venait de poser sur la table un alléchant flan d’œufs qui attira l’intérêt des enfants. Elle se dirigea alors vers l’angle de la cuisine – salle à manger - salle de séjour, mit un genou à terre, souleva une trappe dans le plancher, se pencha et sortit… non pas un fusil rouillé mais… une bouteille de cidre bouché. Le dessert arrivait à point nommé pour aider les trois détectives à reprendre pied avec la réalité. Le flan d’œufs disparut si vite que la grand’mère se demanda si les enfants avaient suffisamment mangé. Téméraire, elle sortit de son buffet la boite de gâteaux secs. Sans prendre le temps de s’interroger, ceux-ci vidèrent la boite, puis levèrent leur yeux étonnés et interrogateurs vers leur grand’mère qui souriait. Pendant cet intermède, Louis, tout en appréciant comme il fallait l’excellence du dessert, poursuivait sa réflexion.

- «  Comment fait-il pour garder ses bêtes, il lui faut bien quelqu’un sur place » demanda t’il alors en se tournant vers l’oncle.

- «  Bien sûr, il confie la tâche à quelqu’un du coin » répondit l’oncle.

S’il a connu Chouïa, il aurait très bien pu lui demander de s’occuper de ses bêtes à Lieuron, pensèrent ensemble les détectives, ce qui lui aurait fournit une raison de le rencontrer. Il restait bien des points d’interrogations, mais avec tous les éléments recueillis jusqu’à présent, on pouvait déjà envisager une trame d’histoire cohérente.

Tandis que lentement le soir tombait sur Rohan, les nuages s’installaient dans le ciel, confirmant la prédiction du paysan. La température ne descendait pas. Il faisait lourd.

- «  Nous allons vers l’orage, dit l’oncle qui se massait la jambe avec une légère grimace. C’est mon baromètre à moi »

- «  J’allons nous coucheu » dit la tante, qui, conformément à la pratique de la région, alliait le pluriel du verbe au singulier du sujet.

Une autre particularité linguistique concernait l’usage de l’imparfait pour lequel la terminaison en ‘ans’ remplaçait celle en ‘ais’. La tante dont les parents étaient des autochtones, disait donc « J’allans » à la place de « J’allais ». Toutes ces singularités faisaient sourire les deux jeunes voyageurs qui voyaient là une raison supplémentaire de se sentir supérieurs. Ils pensaient, de bonne foi, que leur patois à eux traduisait mieux les règles de la grammaire officielle française.

Pendant que, sous la couette, les garçons excités par toutes les découvertes de la journée, cherchaient vainement le sommeil, là haut dans le ciel, la grande sarabande se déchaînait tout à coup. Les éclairs précédèrent le tonnerre, qui roula ses tonitruantes colères au dessus de la butte. Puis ce fut le déluge. Le ciel se déversa sur la maison de la grand’mère dans un roulement continu de tambour. Puis, ayant vidé toute sa rage, l’orage se dissipa. La paix à nouveau se répandit dans les cœurs des voyageurs qui s'endormirent profondément.

Sérent

Au programme de cette deuxième journée d’enquête, visite au recteur de Sérent en matinée, excursion jusqu’à Saint Marcel en après midi et retour chez la grand mère le soir. A neuf heures, les trois détectives sonnaient à la porte du presbytère. Coiffé de sa barrette, un prêtre, dans la maturité de son âge, vint lui-même ouvrir. Présentations, puis transmission de la lettre du recteur de Lieuron.

- «  Je suis bien heureux d’avoir des nouvelles du Père Guillard. Nous avons fait la guerre ensemble, la première bien sûr, ajouta t’il. Il me dit que vous devez vous rendre à Thimadeuc. Et auparavant à Saint Marcel. Qu’est ce qui vous attire par là, si je ne suis pas indiscret  ?»

Louis qui, maintenant, maîtrisait bien son discours brossa rapidement les raisons du voyage. Mais comme il comptait donner une dimension élargie à leur périple, il présenta aussi les enfants d’Adèle. Le prêtre qui connaissait très bien cette ancienne paroissienne, posa une foule de questions aux enfants sur leur mère. De son côté il ne tarissait pas d’éloges à son encontre. Au temps des "Ajoncs d’Or" , première ébauche de ce qu’allait devenir le mouvement de la J.A.C.F. ( Jeunesse Agricole Chrétienne Féminine), Adèle et ses sœurs ainsi que sa future belle sœur de Rohan avaient participé avec foi et enthousiasme à l’éveil et à l’émancipation des femmes. Quelle belle aventure ! Quelle étonnante période que ce temps où l’on chantait :

« Comme éclatent les genets sur les guérets, La jeunesse dans nos cœurs met ses apprêts, Le passé jaloux, Meurt à nos genoux Et l’avenir est à nous Jeunesse, jeunesse Printemps de beauté Marche, le temps presse Vers la liberté Jeunesse, jeunesse Fleur d’humanité Accueille l’ivresse De la liberté»

Avec de telles paroles, comment de ne pas s’enflammer, comment de ne pas rêver d’une humanité fraternelle. Mais, depuis cette chanson, une autre guerre avait eu lieu, dans laquelle cette humanité pas si fraternelle s’était toute entière engagée.

Le curé, nostalgique fredonnait l’air. Par leur mère, les enfants connaissaient la chanson. Ils se joignirent au prêtre pour la poursuivre. Et ils se dirigèrent vers le presbytère en évitant les flaques que l’orage de la nuit avait laissées dans les allées. Sur un fil du jardin, une soutane était accrochée, toute pantelante d’eau. Elle avait passé la nuit dehors.

- « Je suis tout seul, la bonne est chez sa mère malade », dit le prêtre, en guise d’excuse.

Tenant à la main la lettre, il s’empressait, ouvrait la porte, faisait entrer. Il faisait asseoir, sortait les verres. Mon Dieu ! Comme il était bon de se souvenir du temps d’avant la guerre !

- « Alors, comment va le père Guillard ? » demanda-t-il en s’adressant au groupe

- « Ça va, répondit tout de go Clément, qui se sentait autorisé à prendre la parole, puisqu’il était allé chercher la lettre, mais il tousse de plus en plus ».

- «  Ce sont les enfants de chœur » expliqua Louis

- « Alors sa messe dure plus longtemps, hein ? », dit le prêtre s’adressant à Clément en souriant.

- « Oui, enfin pas trop longtemps, quand même, bafouilla Julien confus de s’être laissé surprendre, mais il s’occupe aussi de son jardin », ajouta t’il pour se racheter.

La conversation revint sur la période des années vingt. Vingt ans plus tôt. Les années d’espérance. La formidable dynamique des années vraiment folles. Le regret transparaissait chez le prêtre. Tout ce qu’ils avaient alors pu envisager était détruit, par terre. Pendant la grande pénitence de la guerre, il avait accompagné ses ouailles, consolé, prêché l’espérance de jours meilleurs, enfin, fait son travail de pasteur.

- « J’ai fait ce que je pensais être de mon rôle ajouta t’il comme pour s’excuser de n’être pas rentré en résistance active, mais allez donc voir mon jeune collègue de Saint Marcel, il faisait parti des responsables de la résistance, avec l’instituteur d’ailleurs. ».

On entendait du bruit dans les étages. Du bas de l’escalier le curé appela.

- « Ho la ! Vous deux, descendez donc.

- « Ce sont deux garçons de mon plus jeune frère, ajouta t’il à l’adresse de ses visiteurs. Lui non plus, n’est pas revenu de la guerre. Ils viennent pendant les vacances passer quelques jours avec moi. Mais je suis sûr qu’ils seraient contents d’aller avec vous à Saint Marcel, si ça ne vous dérange pas. Ils connaissent très bien le coin, et aussi le recteur. »

XIX - Saint Marcel

Les deux neveux un peu plus âgés que Julien et Clément descendaient l’escalier en grand bruit. Après un court moment d’observation, la proposition fut acceptée. André et Jean les deux nouveaux se fabriquèrent en quelques minutes un casse-croûte pour le midi et enfourchèrent leurs vélo. Cinq cyclistes roulaient bientôt en peloton sur la petite route conduisant à Saint Marcel. La bienséance voulait que l’on attendît de faire plus ample connaissance avant d’entamer les comparaisons sportives. Sur le plan matériel, personne n’avait rien à envier aux autres. Les vélos étaient bien tous d’avant guerre, lourds, robustes, et sans dérailleur. Donc, pas question de jouer les Bartali, Viéto, Robic, ou autre Fausto Coppi. Ils longeaient des fossés qui s’étaient remplis d’eau avec les trombes de la nuit. Un ciel bleu d’azur, une atmosphère d’une extraordinaire pureté, des oiseaux en grand tapage dans les haies denses des talus, tout concourrait à donner à la promenade un inestimable charme. Puisque midi approchait, puisque, après tout, on avait tout son temps, Louis proposa au groupe de faire halte dans un pré tout près du bourg de Saint Marcel pour se restaurer. Sans concertation, les quatre garçons, dans une sorte de réflexe acquis dans leur campagne respective, se mirent à scruter les haies tout autour du petit pré. Un pré entouré de saules comme il y en avait des milliers dans la campagne bretonne. Dans un angle de la pâture, on pouvait reconnaître une sorte d’abri de fortune, dressé sur le bord du talus avec le toit de genêts tressés qui remontait visiblement à quelques années. Au sol subsistait une sorte de litière de fougères, avec même les restes d’un vieux sac de jute ancré maintenant dans les herbes, dans un état de dégradation avancé. Ça faisait partie du jeu que d’imaginer les circonstances de l’édification d’un tel ouvrage. Sans doute pour occuper le temps d’un "pâtout" solitaire. L’avait-il même utilisé ? Là n’était pas la question. Un peu de rêve et c’est tout ! Il y avait même abandonné un sac. Clément, prompt à jouer les premiers rôles, s’avança sous l’abri, s’installa sur le siège sculpté dans le talus, s’adossa et, les mains sur les genoux, joua au roi. Julien s’avança à son tour, non pas pour donner suite aux fantaisies de son frères – il lui arrivait même d’en être rassasié - mais parce que, sans doute, quelque chose l’intriguait. Clément, dans son numéro, martelait le sol à l’endroit du sac de jute, et à chaque fois le bruit lui semblait bizarre. Il se pencha, attrapa le bord du sac, y mit les deux mains et tira. Le sac pris dans l’herbe résistait. André, en observateur depuis un moment, vint à la rescousse, cependant que Clément se mettait à tirer aussi. Sous le sac, une couche de terre qu’il suffisait de gratter un peu pour voir apparaître une planche. Armés de bâtons les quatre découvreurs s’activèrent à déblayer la terre tout autour puis à essayer de soulever la planche. Mais celle-ci refusait de céder. Etait-ce le couvercle d’une caisse ? Les outils utilisés ne semblaient plus à la hauteur de la tâche. Intrigué, Louis arrivait, cherchait lui aussi une prise autour de la planche, mais sans succès. La trouvaille commençait à interroger l’équipe des chercheurs, et confirmait les deux jeunes détectives dans la pensée qu’il y avait effectivement bien des choses à découvrir dans cette contrée que de hauts faits d’armes avaient rendue célèbre. André et Jean, qui connaissaient des gens dans le bourg se proposèrent d’aller chercher un outil. Louis un peu dépassé par l’évènement acquiesça. Sans doute que la découverte n’avait rien à voir avec leur enquête. Après tout, bien des caches n’avaient pas dues pouvoir être retrouvées lorsque leurs auteurs avaient disparus dans la tourmente. Mais le fait que, justement dans le premier terrain venu on découvre une cache oubliée mettait en évidence qu’il devait subsister bien d’autres endroits, qui pourraient - pourquoi pas ? - receler des secrets utiles pour leur enquête. Bientôt, les deux frères revenaient du bourg. Ils étaient accompagnés par le paysan exploitant du terrain, équipé d’une robuste bêche. La caisse dégagée fut sortie de son trou et ouverte. Il s’agissait bien d’une caisse d’armes et de munitions pratiquement intactes. Grâce à la charrette à bras du charron la caisse fut ramenée au bourg et remise entre les mains du maire. Avec une semblable entrée en matière – les découvreurs étaient félicités par le premier magistrat – les cinq compagnons gagnaient rapidement une popularité certaine. Tout ce que le bourg comptait d’enfants en quête de distractions arrivait. Même des adultes faisaient semblant de passer par là par hasard pour venir lorgner la caisse. Tandis que, sur la place de la mairie, Clément, surveillé de près par son frère, tentait de revendiquer l’honneur d’être à l’origine de la découverte, le maire téléphonait à la gendarmerie de Malestroit, puis faisait chercher l’instituteur correspondant du journal, pour prendre une photo. La gloire arrivait vraiment trop vite. Pour Louis, il convenait de gérer au mieux cette soudaine et inopportune notoriété. Les deux neveux étaient connus. Ils avaient des cousins sur la commune. Ils accompagnaient les trois autres cyclistes qui faisaient du tourisme historique, en visitant les hauts lieux de la résistance. Voilà une version qui devait satisfaire la curiosité des gens. L’instituteur arriva bientôt avec un superbe appareil à soufflet, cadeau des soldats américains. En chemin, il avait frappé à la fenêtre du presbytère et alerté son ami le curé. Assurément, les évènements prenaient une tournure tout à fait imprévue, qui décontenançait Louis Achel, chef de la troupe. De son côté, Julien veillait au grain et bloquait les débordements de son frère. Quant aux deux neveux, n’ayant pas posé de questions, ils ne connaissaient pas le but réel du voyage. Aussi, dès qu’il identifia le photographe, Louis Achel se précipita vers lui et l’entraîna à l’intérieur de la mairie.

- «  Nous sommes de Lieuron et nous venons rechercher des renseignement sur quelqu’un qui a vécu ici pendant la guerre. Il s’agit d’Auguste …, mais on ne voudrait pas faire de la publicité autour … nous sommes venus exprès pour vous rencontrer vous et le prêtre. »

- «  Bon, j’ai compris, on ne parle que de la découverte de la caisse d’armes »

Ainsi fut fait. Photographie des cinq touristes et du maire autour de la caisse. Un titre «  Nouvelle découverte d’armes à Saint Marcel », une légende « Les cinq découvreurs remettent la caisse d’armes au maire de la commune ».


Rencontre avec le recteur et l’instituteur

Louis n’avait pas l’intention d’exposer immédiatement les vraies raisons de l’enquête. Il ne fallait pas donner d’alarme. Il était préférable de laisser venir les confidences et les révélations. Les deux neveux furent libérés le temps pour eux d’aller rendre une visite aux cousins. C’est donc en comité restreint que la rencontre eut lieu, une fois encore, conformément à l’habitude du groupe, sous les auspices de l’autorité ecclésiastique, c’est à dire au presbytère, avec la participation de l’autorité laïque en la personne de l’instituteur. La version initiale ne faisait allusion qu’à la recherche, pour le compte de sa famille, de renseignements sur Auguste, alias Chouïa, à la suite de son récent décès. Les deux anciens chefs de résistance apprenaient du même coup que leur ancien et discret compagnon de résistance était mort. Ils regrettaient de n’avoir pas été mis au courant. Ils confirmèrent sa participation, un peu forcée au départ, à la résistance. Ils racontèrent l’épisode de la visite du marchand de bestiaux de Malestroit, au cours duquel Auguste avait été mis pour la première fois à contribution, avant même d’avoir été informé de la nature des actions qui s’organisaient depuis déjà quelque temps.

- « Que savez-vous de ce marchand de bestiaux ? » interrogea Louis

- «  C’est vrai, dit le prêtre, nous nous sommes posés des questions sur lui. Il est arrivé le lendemain du premier parachutage, alors nous étions très méfiants. Mais les renseignements que j’ai pris auprès de mon confrère de Malestroit nous ont tranquillisés. Il a même rejoint la résistance peu de temps avant la fin de la guerre. »

- « Mais quelle relation y a t’il avec Auguste ? » demanda l’instituteur.

- «  Ça nous gène un peu de vous le dire, parce que nous ne sommes sûrs de rien, et on a bien peur de passer pour des inconséquents, répondit alors Louis, tout en interrogeant les deux garçons du regard. En fait, ajouta t’il, Auguste est mort noyé et nous nous demandons s’il s’agit d’un accident ou d’autre chose »

- « Vous voulez dire qu’il se serait volontairement noyé ? » interrogea l’abbé.

- «  Non, cela ne nous est pas venu à l’esprit »

- « Mais alors, qu’il aurait été noyé volontairement par quelqu’un ? »

- «  Enfin, oui, ça paraît bien sûr curieux, mais c’est bien cette idée là que nous nous sommes mis en tête. »

- « Si vous voulez que l’on vous aide, il faut nous raconter ce que vous savez. » conclue l’instituteur.

Et Louis conta dans le détail tous les évènements depuis la découverte du mort par les deux garçons, jusqu’à l’épisode de la rencontre de Gueursouille, la veille, en incluant aussi les réflexions de l’oncle de Rohan sur le marchand de bestiaux.

- «  Je reconnaissais que votre histoire n’est pas dénuée de pertinence, dit l’instituteur en souriant légèrement, elle pourrait même tenir la route, comme on dit ; qu’est ce que tu en penses toi le curé ? ».

- « Si le comprends bien, vous avez un suspect. Mais vous savez bien, messieurs les détectives, qu’il faudrait aussi un mobile, et là votre histoire se complique un peu plus, dit le prêtre en se croisant les bras, qu’avez vous imaginer comme mobile ? »

- « Pour l’instant, c’est très flou. On pourrait penser, par exemple, que Auguste a été témoin d’un fait qui mettrait en cause l'intégrité du marchand, répondit Louis, c’est pour découvrir ce fait que nous sommes venus jusqu’ici »

- « Bien sûr vous ne nous demandez pas de sonner les cloches pour alerter tout le village », dit le prêtre en souriant

- « Pour tout vous dire, poursuivit l’instituteur, nous savons très peu de chose sur l’engagement de cet homme dans la résistance, et je ne vois pas très bien, à moins de créer un scandale, comment nous pourrions le mettre en cause. De plus, comme vous le savez, c’est un personnage qui, du fait de sa réussite, devient désormais important, y compris dans le paysage politique du coin »

L’histoire des trois détectives ne les ennuyait pas. Mais ces deux hommes qui avaient été parmi les premiers à essayer de secouer le joug, n’avaient pas l’esprit vindicatif et ne s’étaient pas interrogés sur la qualité de l’adhésion des uns ou des autres. Ils connaissaient par profession la nature humaine et ses faiblesses. Mais si Auguste, compagnon efficace et discret, pour lequel ils nourrissaient tous les deux une sincère amitié, avait pu être victime des conséquences de son propre engagement, lui qui avait tant souffert de la mort tragique de ses deux patronnes, ils se devaient d’examiner avec sérieux l’hypothèse qu’on leur présentait. Voilà le raisonnement qu’ils tenaient tous les deux, alors que le silence s’était installé.

- « Vous prendriez bien quelque chose : un café, un verre de cidre, ou même de vin ? » demanda le curé au terme de sa réflexion.

Sans attendre la réponse il sortait les verres sur la table. Louis regarda ses deux associés. Il avait l’air détendu de celui qui attend sereinement la suite des évènements. Les deux associés s’étaient faits discrets tout au long de l’échange. Ils comptaient sur le métier de l’adulte dans le domaine des relations pour mener à bien la discussion et convaincre les partenaires de collaborer.

- «  Bon dit l’instituteur au bout d’un moment, on veut bien vous aider, mais tout doit se faire dans la plus grande discrétion, ajouta t’il en s’adressant particulièrement aux deux garçons. »

- « Bien sûr, bien sûr, assurèrent aussitôt les deux interpellés. »

- « Même vis à vis des deux neveux du curé de Sérent ? demanda Clément qui ne se voyait pas trahir les deux autres compagnons. Eux connaissent la commune. Si nous avons besoin de visiter, ils seront très utiles. »

- «  C’est vrai, opina le prêtre. Mais vis à vis d’eux contentez-vous de l’enquête initiale sur Auguste, sans faire allusion, pour le moment, à vos soupçons »

Il était déjà trois heures de l’après midi. Les deux autres garçons revenaient de leur visite à leurs cousins. Poliment, ils déclinèrent l’offre d’une boisson, puisqu’ils venaient d’en prendre une dans leur famille.

- «  Vous connaissez bien la ferme des Grés, leur demanda l’instituteur. Vous pourriez la faire visiter à vos amis ? »

- « Pas de problème, répondit le plus grand, nous venons juste de passer devant. Elle est dans un drôle d’état. L’herbe pousse dans la cours. Apparemment personne ne s’en occupe plus »

- «  C’est vrai, précisa le curé, le mari est décédé en captivité, et il n’y a pas d’héritier proche. »


Visite sur le site de la ferme des Grés


Julien et Clément connaissaient aussi des bâtiments pas forcément en ruine, mais abandonnés. A Lieuron, il y avait l’école laïque, fermée pour cause de non utilisation. La fameuse école qu’avaient fréquentée les pères de leur génération, au temps de l’instituteur. Etablie en dehors du bourg en ce lieu appelé la Chapelle. Construite au début du siècle dans les temps de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, elle avait peu servi. Juste avant la dernière guerre, l’institutrice ayant tenté en vain de rallier à sa cause Adèle la mère des deux garçons, car il ne subsistait comme élèves avant sa fermeture que ses propres enfants. Un bâtiment ainsi abandonné en pleine nature, constituait une source d’interrogations pour les enfants qui passaient par là. On accédait à l’intérieur par le sous sol, à l’arrière. La serrure de la porte d’accès à la cave ayant été forcée par d’autres mains moins délicates, les deux garçons s’étaient contentés d’utiliser la voie ainsi ouverte. C’était moins grave…Un escalier conduisait dans la cuisine. Et là tout était étrange ! On ouvrait avec délicatesse des placards vides. Que d’interrogations ! Que de nostalgie d’une vie disparue ! Pourquoi donc ces lieux imposaient-ils le respect ? Personne ne songeait à jouer les vandales. Le vide, l’absence étaient palpables. Et les garçons ressortaient bien vite au dehors. Le groupe arriva en vue de la ferme des Grés. Les charpentes calcinées tendaient vers le ciel des lambeaux de toitures, les pignons de pierres noircis projetaient sur l’horizon leur sobre et intacte dignité. Bientôt apparurent la barrière abattue et la cour où prospéraient les orties et les ronces. La soldatesque ennemie avait œuvré avec méthode. De fond en comble, la ferme avait été saccagée et mise à feu. Qu’étaient devenues les bêtes ? Les deux neveux rapportèrent que le maire et son conseil avaient dû aviser. Tout le cheptel avait été vendu, et le fruit de la vente, remis au notaire. André et Jean montraient l’endroit où, le matin après le drame, les camarades avaient retrouvé Auguste prostré, assis près de ses patronnes,. Instinctivement Julien et Clément cherchaient des yeux les entrées de cave. Même dans des bâtiments en ruines pénétrer à l’intérieur relevait pour eux de l’effraction. Comment se faisait-il que leurs cœurs, cette fois, ne battaient plus au rythme de la chamade ? Etait-ce le souvenir de cette excursion dans l’école abandonnée ?. Bientôt, reprenant conscience qu’ils étaient là en mission pour une enquête, ils se dirent qu’il fallait surmonter leur appréhension et continuer à observer de tous leurs yeux. Le champ d’observation était vaste. Sans doute était-il impossible de trouver dans ces enchevêtrements de débris, un quelconque indice capable de les faire progresser. Et pourtant ils avaient conscience d’être là au cœur de l’énigme. La tentation était grande de se rendre en face directement au bâtiment d’habitation. Mais il fallait tout visiter. Donc pourquoi ne pas commencer par la première dépendance à droite, le cellier. Les fûts avaient été éventrés, mais n’avaient pas brûlé. Ils étaient recouverts des gravas et de poutres à moitié consumées. Sur le pignon une ancienne cheminée. De ses lectures, Julien avait retenu que des cachettes se trouvaient parfois près des cheminées. Il se dirigea vers le foyer, observa la plaque de fonte, examina les anfractuosités latérales dans lesquels on trouve, posés là pour l’éternité, un vieil outil inutilisable, une pelote de ficelle, un manche de couteau sans lame, une bonde de fût, autant d’objets qui feront les délices des chercheurs à venir. Que cherchaient-ils d’ailleurs, lui et ses compagnons ? Justement, rien de précis, comme tous les détectives. C’était la grande quête de l’Indice. Une question néanmoins taraudait les esprits. Dans une ferme de cette importance, il existait forcément un endroit où se trouvaient entreposés l’argent, les bijoux, les valeurs. Où et qu’était-ce devenu ? D’autres avant eux avaient sans doute eu la même idée, et les scrupules ne les avaient peut-être pas tous arrêtés. Peut-être aussi que tout avait brûlé. Peut-être que, dans le contexte à risque que créait l’activité de résistance, une cache avait été aménagée ailleurs que dans la maison. Peu à peu tous ces chasseurs d’indices se retrouvaient en fait à rechercher le magot… Ils ne se l’étaient pas encore avoués, mais c’était bien cela. Alors, pour que les choses soient claires, Clément demanda :

- « Où ont-ils bien pu cacher l’argent ? »

André et Jean, qui avaient eu avant eux l’occasion de se poser la question, intervinrent et dirent ensemble :

- «  Alors là, vous pouvez toujours chercher… » Puis se turent

- «  Pourquoi, dit naïvement Clément, vous avez déjà cherché ? »

- « Ben, forcément, répondirent-ils ensemble, et pas que nous»

- «  Partout, vous avez regardé partout ? » demanda Clément visiblement désappointé.

- « Ben, oui, partout, dans la maison, dans les écuries, dans la buanderie, enfin partout, dans tous les bâtiments.

- « Vous avez bien trouvé une cache, quelque part ? »

- «  Oui, dans une chambre, un trou dans le mur, mais vide »

Les trois détectives en charge de l’enquête sentirent tout à coup le vent de la défaite refroidir leur plus secrètes espérances.

- « Ça peut vouloir dire que d’autres seraient passés par là avant vous, ou bien qu’une autre cache existe », conclue Louis.

- « Oui mais où ? demanda André ? »

- « Dans le courtil » proposa aussitôt Clément qui se souvenait de la manière dont sa grand mère avait caché le fusil.

André et Jean se regardèrent, esquissèrent un mouvement d’épaule dédaigneux, puis se ravisèrent et restèrent cois. Sans attendre, tout le groupe se dirigea promptement vers le jardin situé au pignon de la maison principale. Le jardin était devenu une friche presque inabordable. Les allées, le terrain à bêcher, tout disparaissait sous une quantité d’herbes folles, d’ancien choux montés en graines et séchés sur pied, de navette aussi hautes que Clément. Adossée au pignon de la maison, la pompe qui puisait l’eau dans un puits creusé à quelques mètres dans le jardin. Les parents utilisaient couramment l’expression " Toucher avec les yeux " en guise de mise en garde pour les enfants trop entreprenants. Clément qui la connaissait et avait un besoin irrépressible de toucher, d’actionner, de faire bouger, la complétait par une autre de sa mouture "regarder avec ses mains ". Il lui semblait qu’un objet ne prenait de véritable existence que s’il l’avait touché, manipulé. Sans doute y avait-il dans son cerveau des liaisons particulières qui l’incitaient à prendre connaissance de cette manière là. Actionner le balancier, forcer pour le débloquer, un moment ahaner, faisaient donc partie du processus. Le balancier cogna brutalement sur le corps de pompe en fonte, qui rendit un son mat, c’est tout. La tige s’était désolidarisée du clapet et rien ne sortirait. Observation terminée, la pompe ne fonctionnait plus. Elle était cassée. Cependant, Louis et les autres enfants arpentaient sans conviction le jardin. Dans un tel fouillis, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. A l’intérieur du jardin subsistait donc le puits et son ancien équipement, un muret circulaire et son toit de lauses, le rouet et la margelle surmontée d’une petite porte à claire voie pour l’accès. Le loquet était bloqué par un clou, sans doute par souci de sécurité, car depuis longtemps la pompe avait remplacé le rouet et le seau. Cette partie là avait été visiblement oubliée dans le saccage. Clément observait donc à sa manière, essayant d’ouvrir la petite porte en forçant sur le loquet bloqué. Le clou tenait bon. Par contre en soulevant la porte toute entière, elle devait sortir de ses gonds et dégager en même temps le loquet. Mais il hésitait à poursuivre. Il était attiré par les puits, tout en nourrissant pour ceux-ci une peur secrète. Il se souvenait d’une opération peu glorieuse qui s’était déroulée au puits de la Chapelle, derrière l’école publique. Accompagnant Guy le parisien, pour ramener à bon port le troupeau de vaches de son oncle Jean Du Pont, le groupe de ses acolytes constitué de Julien, Clément et Claude, fit une courte pause à ce puits. C’était un puits récent sans doute construit en même temps que l’école, dont le rouet était muni d’une manivelle. Sur la margelle le seau accroché à la chaîne. C’est à ce puits que depuis des lustres, toute la Croix Bouexis venait chercher son eau. Les gens venaient avec deux seaux qu’un cerceau de barrique permettait de porter écartés des jambes. Le parisien esbaudi par la singularité de l’installation, et aussi fervent partisan des expériences, se mit tourner la manivelle pour descendre le seau. Vers le milieu il la lâcha. Sous l’effet du poids croissant de la chaîne, l’ensemble mobile prit une vitesse de plus en plus grande au point qu’il n’était plus possible de rattraper la poignée. En bout de course l’attache de la chaîne céda. Le seau et la chaîne se trouvèrent précipiter au fond du puits. Les quatre acteurs, ayant d’un dernier regard mesurer la profondeur du puits et l’étendue de leur faute, s’éclipsèrent, consternés et honteux, traversèrent le village qu’ils venaient d’un seul coup de priver d’eau et rentrèrent discrètement dans leurs foyers respectifs. L’enquête fut simple et rapide. Le passage du troupeau signait les auteurs du forfait. Guy le parisien, acteur principal, écopa pour tout le monde. Il dut rester plusieurs heures en pénitence au vu de tous, le nez contre l’un des marronniers de son oncle, car son père ne transigeait pas avec l’honneur. Ce souvenir amer ralentissait-il l’ardeur de Clément, face à ce puits condamné. Il s’y rajoutait tout à coup l’histoire de Baptiste qui, dit-on, avait caché son butin dans son puits et celle du beurre que sa grand’mère mettait à durcir dans le sien. Un puits pouvait donc servir à bien des usages. Il importait d’en avoir le cœur net. Reconsidérant avec un peu de recul ce puits-ci, il laissa errer son regard sans à priori sur son architecture particulière. Outre le toit et le muret qui semblaient du plus pur classicisme, sans qu’on puisse pour autant préciser l’apport respectif du roman et du gothique, la face d’accès se composait donc d’une margelle et d’une porte. La margelle constituée d’une pierre de schiste horizontale, celle sur laquelle on dépose se seau, fermée par dessous d’une autre pierre également de schiste, enfoncée dans le sol pour assurer l’étanchéité du puits aux infiltrations de surface. L’ensemble pouvant donc être assimilé à un banc. Bizarrerie architecturale locale sans doute, cette large pierre verticale de fermeture parfaitement scellée aux murs latéraux et à la pierre horizontale, se trouvait non pas au ras du trou du puits, mais à l’avant du plateau, si bien que l’on ne pouvait donc voir le dessous de la margelle.

- « Bon ! se dit Clément, est-ce normal ou non ? ». Il en était là de ses observations quand Louis, qui se trouvait bien mal à l’aise dans cette situation de fouineur, déclara :

- « Il vaudrait quand même mieux que le maire soit d’accord, avant de continuer à fouiller. »

- « Mais, puisque le curé et l’instituteur sont au courant, il n’y a pas de mal » répartit André le plus grand des quatre.

- « Il vaudrait mieux revenir demain, s’il le faut, mais être en règle, d’ailleurs il sera bientôt temps de rentrer. Nous avons le temps de passer voir le maire» insista Louis.

Il est vrai que la recherche était désordonnée et que rien de tangible n’apparaissait.. La journée n’avait-elle pas déjà apporté un poids suffisant d’évènements ? Les détectives pouvaient souffler. Avant de quitter les lieux, Clément s’approcha de son frère et lui dit en catimini:

- «  Le puits !… »

Julien observa en silence l’édicule, regarda son frère dans les yeux, signifiant par là qu’il considérait avec sérieux la remarque de son frère. Le maire reçut à nouveau le groupe. Il reconnut que les séquelles de la guerre seraient longues à résorber, que la vie devait se poursuivre, qu’il comptait sur le civisme et l’honnêteté des habitants – à Saint Marcel, il n’en doutait pas, ces qualités étaient inscrites dans les gènes - que bien sûr, la ferme des grés, même en ruine, restait une propriété privée, mais que, du moment qu’on ne faisait pas de mal, il ne pouvait pas empêcher les gens d’aller voir, visiter ce haut lieu des méfaits de la guerre… Ce discours, tout en nuance, convenait peu à Louis, mais cadrait parfaitement avec la façon de voir des enfants.

- «  D’ailleurs, ajouta t’il, je sais que je peux vous faire confiance à vous. Vous avez trouvé et ramené des armes, sans vous poser de questions. D’autres auraient très bien pu hésité »

On s’en tint là. Les enfants avaient hâte de cesser l’échange pour rester sur une bonne impression et Louis dut s’en contenter. Sur le chemin du retour, les deux neveux, Jean et André, se souvinrent qu’ils ne pourraient pas revenir à Saint Marcel le lendemain, mercredi, car c’était le jour de la foire et du marché de Sérent, et qu’ils se trouvaient embauchés par le garde champêtre pour recueillir la taxe sur les emplacements. De deux à trois ans plus âgés que les deux frères Déhel, ils appréciaient particulièrement la fonction, à cause de la responsabilité qui y était attachée, et des rencontres diverses et variées qu’elle leurs permettait de faire. C’était un jour où se rassemblait dans le bourg toute la jeunesse des environs. Ils avaient passé l’âge de la rivalité avec les filles, et commençaient même à apprécier leurs regards agréables. Et, quitte à paraître gauches et demeurer sans voix, ils trouvaient que la petite musique de l’émoi était bien douce. La conjugaison de ces deux motivations l’emportait largement sur la perspective de retourner sur les lieux de ruines qu’ils avaient déjà plusieurs fois visitées. Eh bien ! puisque c’est ainsi, se disaient de leur côté les deux autres jeunes, détectives de leur état, nous allons pouvoir reprendre le cours de nos conjectures, en toute discrétion. Et tandis que Louis accompagnait les deux neveux jusqu’au presbytère, pour faire au curé un compte rendu de la journée, Julien et Clément se réunissaient pour un débriefing impromptu sous le marronnier derrière l’église.

- «  Qu’est ce que tu as vu autour du puits ? » interrogea Julien

- « On ne voit pas le dessous de la margelle. C’est fermé »

- «  Oui et alors ? »

- «  La clenche du portillon est bloqué par un clou »

Julien resta un instant dans ses réflexions. Puis, sans crier gare, envoya un uppercut dans la poitrine de son frère, en lui disant :

- « Bravo ! Scherlok Holmes ! à vérifier illico, on a le temps d’y retourner »

Ensemble, ils se précipitèrent au presbytère, informèrent qu’ils faisaient un aller-retour à Saint Marcel, pour vérifier quelque chose, sur l’emplacement de la cache d’armes. Petit mensonge qui ne portait pas à conséquences. Ils avaient repéré que l’on pouvait accéder à la ferme des Grés sans passer par le bourg et que c’était plus court. Un quart d’heure plus tard ils étaient à nouveau sur les lieux, près du puits. Ils se mirent à soulever le portillon et à le faire glisser dans ses gonds pour dégager la clenche vers le haut. Il suffisait d’un centimètre. Le portillon pivota alors sur ses gonds. Des plantes accrochées dans la maçonnerie formaient un anneau sur la paroi intérieure du puits au niveau de sa jonction avec le sol. A genoux sur la pierre horizontale Clément se pencha vers l’intérieur, passant la main sur la paroi intérieure. C’était une large pierre de schiste. Il s’attendait à y trouver un mécanisme déclenchant une ouverture. Mais point de mécanisme. Pas la moindre fente. Rien ! La pierre était désespérément lisse. Au fond du puits, la surface de l’eau parfaitement calme lui renvoyait l’image d’un visage dépité. En voyant la tête de son frère, Julien qui lui avait laissé l’honneur de la première inspection et en attendait le compte rendu, comprit que la pêche n’était pas miraculeuse.

- « Range toi que je regarde à mon tour » lui dit-il

Il se pencha à son tour. On voyait assez bien toute la paroi du puits. Pas d’ombre qui eût pu signaler une anfractuosité. Rien ! Julien rejoignait Clément dans son désappointement, mais présentement, aînesse oblige, le cachait. Assis, en cette fin d’après midi, sur la margelle du puits, les jambes ballantes, atteints de plein fouet par le vent mauvais de la déconvenue, les deux détectives, qui étaient revenus de Sérent à Saint Marcel à toute allure, sans même respirer, contemplaient en silence l’étendue de leur disgrâce. Innocemment, ils avaient pensé que la chance était avec eux, et qu’elle devait les accompagner jusqu’au terme de leur quête. Péchaient-ils par présomption ces deux jeunes gens, qui se croyaient plus forts que des gendarmes ? N’étaient-ils que de banaux et jeunes prétentieux ? Le temps n’était pas aux Alléluias, ni aux "Allez Chouïa", tandis que Clément se mettait à balancer les jambes pour conjurer la tristesse qui envahissait son cœur.

- « Oh ! Hé ! Arrête, qu’est ce que tu fais, andouille ? » L’interpella brutalement son frère.

- «  Quoi ? Quoi ? Qu’est ce que je t’ai fait ? » Répondit Clément, présumant que son aîné cherchait, de mauvaise foi, un exutoire à sa déception.

- « Tu vois pas que tu me pinces, espèce de corni…  »

répliqua l’aîné. Sans terminer sa phrase, car déjà les regards des deux détectives se portaient maintenant sur l’origine objective du pincement. La magnifique pierre de schiste qui constituait l’assise horizontale dont il a déjà été question, était en fait cassée sur l’une de ses extrémités et Julien, qui avait posé sa main sur la cassure, ressentait un pincement à chaque fois que Clément balançait les jambes. Oubliant déjà leur querelle, les deux garçons, descendus de leur banc de pierre, examinaient la situation d’un œil à nouveau investigateur. Pousser, tirer, tenter de soulever, d’abord dans le désordre, l’un tirant, l’autre poussant. Rien ! Puis en coordonnant les efforts. Rien ! Même si, grâce à toutes les expérimentations auxquelles ils avaient déjà procédées, les deux jeunes gens subodoraient que des lois devaient bien régler les divers phénomènes de la mécanique, il fallait comprendre qu’avec une faible énergie appliquée à bon escient, on peut mettre en branle d’énormes masses, et qu’à contrario le déplacement ex abrupto de ces masses ne pouvait s’effectuer qu’avec la mise en jeu de grandes forces. Ayant pris acte de la difficulté de leur entreprise, les deux protagonistes, qui avaient un grand respect des lois de la nature, et se souvenaient qu’un certain Galilée se faisait fort de soulever le monde si on lui donnait un levier suffisant grand, se mirent en quête d’un objet susceptible de jouer ce rôle. La porte du jardin en piteux état gisait là dans les herbes hautes. La clenche de fermeture fut promptement arrachée du bois vermoulu. L’extrémité se révélait encore trop épaisse pour être introduite telle qu’elle dans la fente de la pierre. A l’aide d’un caillou en guise de marteau et de la clenche en guise de burin, Julien fit sauter les bavures de la fissure et finit par introduire suffisamment profondément l’outil dans la fente pour faire levier. Pendant ce temps, Clément attaquait la pierre par le dessous. Le plan horizontal reposait, sans joint, sur la pierre verticale. A chaque sollicitation du levier, visiblement un peu faible, Clément poussait un coin de bois entre les deux, empêchant la pierre de reprendre sa place. Peu à peu celle-ci se dégageait. Tout entiers à leur tâche, et galvanisés par l’imminence d’une découverte quelle qu’elle fut, les deux détectives n’avaient pas vu arriver en catimini dans leur dos, quelqu’un qui les observait en silence.

- « Arrêtes de péter ! Ça pue ! » Dit alors Julien qui avait l’odorat délicat.

- « Je pète pas » répliqua illico son frère.

Alors, dans un ensemble parfait, ils se retournèrent brusquement. Le visage défait, ils aperçurent le bonhomme Gueursouille en train de les observer.

- «  Continuez, continuez, faites comme si je n’étais pas là ».

Chez les deux enfants, la confusion était à son comble. La pire des choses leur arrivait. Pas de doute, le ciel se plaisait à les contrarier. Et, dans l’immédiat, malgré l’injonction de leur visiteur, ils ne se décidaient pas à continuer.

- «  Petits idiots, ce n’est pas la peine de vous arrêter en si bon chemin. Je ne vais pas vous manger. »

- «  Qu’est ce que vous chercher, vous ? » se détermina à répliquer Julien, malgré le risque qu’il prenait, face à cet homme si prompt à s’emporter.

Au moment où les deux garçons étaient venus lui dire en coup de vent qu’ils repartaient à Saint Marcel, Louis, en conversation avec le curé de Sérent, n’avait pas cherché à approfondir les raisons de cette soudaine décision. Une fois ressorti du presbytère, il s’interrogea sur la conduite à tenir, et se décida d’aller à la rencontre des deux adjoints zélés. N’ayant aperçu personne à l’endroit de la découverte des armes, il poursuivit jusqu’au bourg de Saint Marcel, rencontra à nouveau l’instituteur, le maire et les gendarmes en discussion sur la place, leur demanda s’ils avaient aperçu les deux garçons.

- « Non, mais ils ont pu retourner à la ferme sans passer par le bourg  » répondit l’instituteur.

Louis cachait autant que faire se peut un léger désappointement.

- «  Vous voulez que j’aille avec vous voir ? » proposa-t-il

- « Volontiers, c’est trop aimable à vous… »

Et, tandis qu’à la ferme des Grés se déroulait l’étrange scène, où deux enfants se trouvaient plongés dans un abîme de perplexité, deux hommes, un soupçon d’inquiétude en bandoulière, pédalaient à vive allure. C’est ainsi que bientôt se trouvèrent rassemblés, cinq personnages qu’un étrange destin liait. Le bonhomme Guerzouille ne semblait pas indisposé par la nouvelle situation, et avait plutôt l’air de s’en amuser.

- « Il n’en manque plus qu’un, dit-il, de façon sibylline, mais attendez un peu, il va peut-être bien arrivé »

Les nouveaux arrivants restaient muets, tandis que les garçons pris en flagrant délit de recherche sauvage, peinaient à sortir de leur embarras.

- «  Aidez les donc à remuer ce palis là, ajouta-t-il »

- « Mais, ça y est, on arrive bien tout seuls », répliquèrent les deux garçons qui, ne voulant pas se faire voler leur découverte, se remirent à leur tâche.

Les deux adultes s’approchèrent néanmoins. Lorsque la lourde pierre fut suffisamment soulevée pour qu’on puisse mettre les mains dans l’interstice, les garçons s’écartèrent et laissèrent à l’instituteur le soin de terminer le dégagement de la pierre. Il apparut alors une cavité. Et au fond de la cavité, une sorte de grande valise en bois, avec une poignée. L’instituteur se recula alors et d’un geste large du bras invita les deux garçons à sortir de sa cache la valise. Ils se regardèrent, puis s’approchèrent ensemble, allongèrent le bras, posèrent chacun une main sur la poignée et tirèrent. La valise était lourde, mais, ahanant de concert, ils parvinrent à l’extraire et la posèrent à plat sur le sol. Impressionnés par cette nouvelle et fameuse découverte, les enfants en oubliaient de jubiler. Grands découvreurs devant l’Eternel, c’était un statut qu’ils acceptaient, si toutefois il ne comportait pas trop de contraintes.

- « Je crois qu’il vaudrait mieux ramener cette valise à la mairie, et prévenir la gendarmerie. » dit l’instituteur.

- « Tout à fait d’accord » répondirent ensemble les deux découvreurs.

- « Oh la ! Oh la ! Ne vous affolez pas, intervint alors le bonhomme sur sa machine. Vous êtes venus chercher des indices pour expliquer la mort de Chouïa ? Et bien, moi aussi, car sur le sujet, j’en sais plus que personne. Et je ne serai pas étonné que quelqu’un montre le bout de son nez par ici, d’ici peu. »

- « Pourquoi ? demanda Louis »

- « Parce que je pense que son cousin lui en a touché deux mots de notre rencontre de lundi, et comme il n’a pas la conscience tranquille, il doit se poser maintenant des questions. Il faut que vous le sachiez, j’accuse cet homme Roudillac d’avoir tuer Auguste dit Chouïa, mais il me manque quelques petits éléments. » - « Il me semble, dit l’instituteur, que vous êtes tous d’accord avec cette hypothèse. Alors pourquoi ne pas tenter le coup, et attendre ? »

- « Ramassez donc vos vélos, remettez la valise dans sa cachette, et mettez vous à l’abri, moi je resterai dans la cour, je n’ai pas peur de lui, proposa alors le G.I.G.»

Ce qui fut fait sans autre discussion. Les caches ne manquaient pas.

Tandis que se déroulait cette scène, le maire, dans son bureau, mettait les gendarmes au courant de l’affaire de Lieuron, des soupçons qui pesaient sur Roudillac et de l’avancement de l’enquête des trois détectives amateurs. Ils entendirent tout à coup un bruit de moteur, et virent passer devant la fenêtre le camion de Roudillac.


- Vous pourriez peut-être aller faire un tour jusqu’à la ferme, suggéra le maire, aux gendarmes qui remettaient déjà leurs képis.

- « C’est bien ce que l’on va faire, dirent-ils »

Ils enfourchèrent leurs bicyclettes. Lorsqu’ils arrivèrent en vue de la ferme ils aperçurent la bétaillère arrêtée. Ils posèrent leur vélo dans le fossé et s’avancèrent à couvert. Ils entendirent distinctement la grosse voix du maquignon s’adressant à Gueursouille.

- «  Qu’est ce que tu fais par là, vieil ivrogne ?»

- « J’attendais quelqu’un, vois-tu. Alors un ancien résistant ça me convient bien. Ce sont des gens qui en ont vu de toutes les couleurs, tu vois ce que je veux dire ? »

- « Non, pas du tout, répondit le maquignon, interloqué par l’aplomb de l’infirme

- « Et moi, tu vois, au point où j’en suis de mes recherches, j’ai besoin d’un associé, quelqu’un en qui on peut avoir confiance. »

- « De tes recherches ? Tu te moques de moi ! »

- « Parce que je me suis dis que les gens d’ici étaient assez riches et avaient certainement caché leur argent quelque part, et que maintenant que tout le monde est mort et qu’il n’y a pas d’héritier proche, il n’y a pas de mal à chercher le magot. »

- « Continue… »

- « J’ai besoin de quelqu’un qui connaisse la vie, qui a bourlingué, mais qui soit sûr. Quelqu’un qui n’aurait pas intérêt à faire de vagues, quoi. Alors moi, je sais, que toi, tu n’as pas envie de faire des vagues. Donc tu peux faire un bon associé, si tu veux bien sûr, mais si tu ne veux pas, il y en aura des vagues. »

- « Qu’est ce que tu racontes avec tes vagues ? Tu es saoul, comme d’habitude ! »

- « Tu vois, mon gros Roudillac, je n’ai dis à personne que je t’ai aperçu un soir non loin d’une mare à Lieuron. Je n’ai dis à personne que, lorsque tu es remonté dans ta voiture arrêtée dans un chemin creux, il y avait un mort dans la mare. »

- « Tu inventes, vieil ivrogne, personne ne te croira »

- « Je ne dis pas cela pour te froisser, mais simplement pour discuter. Si tu n’es pas d’accord, je trouverai quelqu’un d’autre pour terminer mes recherches».

- « Tu es bien sûr de toi, mais tu es capable d’inventer n’importe quoi, à commencer par tes recherches. »

- « Là, tu te trompes, parce que, je crois qu’elles ne sont pas loin d’aboutir. Je suis tout près du but. Je vois que tu t’agites. Tu te demandes si on ne pourrait pas découvrir autre chose que de l’argent ? C’est Auguste, le noyé de Lieuron, qui avait été chargé de mettre en lieu sûr certains documents peu de temps avant la grande bataille et l’incendie de la ferme. Et si dans ces documents, il y avait des indications sur des résistants peu sûrs. Tu vois, on a tout intérêt à s’arranger entre nous sans que personne d’autre ne soit dans la confidence. Mais je vois bien que je t’embarrasse. Tu réfléchis ? »

- « Quelles garanties donnes-tu ? »

- «  Tu vois Roudillac, j’en ai assez de jouer au trimard à roulettes. Je suis fatigué. Et je suis sûr que dans ce magot, il y en a pour deux. Qu’en dis-tu ?»

- « Supposons…tout ça, c’est bâti sur du vent »

- « Il n’y a qu’une chose qui m’arrête un peu. Qui me dit que tu me fera pas le même coup qu’à Auguste, une fois que je t’aurai dit où se trouve le magot ? »

- « Moi, il y a aussi quelque chose qui m’arrête, c’est que rien ne prouve que tu aies trouvé quoi que se soit. Alors, tu te décide oui ou non ? Que veux-tu que je te fasse après, je suis un homme connu maintenant dans toute la région. Tu crois que j’aurais intérêt à mettre en danger cette réputation ? »

- « C’est par ici, près du puits »

Le maquignon, excédé par toute cette conversation, se précipita vers le puits suivi du G.I.G. dans son triporteur.

- «  Mais non pas dans le puits, sous la margelle »

Ayant repéré la fente dans la pierre, il s’y agrippa avec force et d’un seul coup la fit basculer par terre. Aussitôt il arracha la valise de bois, et la posa au sol. Avisant la clenche de porte, abandonnée dans l’herbe, il s’en saisi, et à genoux commença à essayer de forcer la serrure, puis il s’arrêta. Gueursouille était alors juste sur ses talons, l’observant attentivement. Alors s’emparant brusquement de la pierre qu’avait utilisée Julien en guise de marteau, il se retourna vivement et se précipita sur l’infirme. Mais celui d’un magistral coup de canne détourna le coup et étendit le maquignon dans l’herbe. Les gendarmes et le reste de la troupe qui avaient assisté à toute la scène, intervinrent et maîtrisèrent l’homme. Les oiseaux qui, au plus fort de l’action dramatique, s’étaient un instant tus, se rassemblèrent à nouveau dans la ramure des buissons sauvages et des arbres fruitiers délaissés, pour exécuter une fantastique symphonie improvisée, qui venait "à point nommé" pour accompagner la joie qui remplissait le cœur des enfants. Ceux-ci, experts en l’art de décrypter au fond des musiques les plus stochastiques les mélodies les plus cachées, ne tardèrent pas à y déceler les accents d’un Alléluia bien connu, et de leurs deux cœurs une fois encore réunis s’éleva bientôt la fameuse louange « Alléluia, allez Chouïa, Alléluia, allez Chouïa, allez Chouïa » que le Très Haut reçut telle quelle sans en contester les arrangements, tandis que les autres Mais, alors que les oiseaux du ciel venaient de montrer, une fois de plus, l’intérêt qu’ils portaient à leurs activités, les deux garçons, dans un pacte tacite, décidèrent de ne plus employer désormais contre eux leurs lance-pierre. Ils expliqueraient cela à Vermouth en rentrant.

XX - Les épilogues

Epilogue N° 1

L’instituteur rentra le camion dans la cours de la ferme, et toute la troupe reprit le chemin du bourg. Mission accomplie. La nouvelle fit le tour du bourg en quelques minutes. Les gens accouraient. C’était le triomphe des deux jeunes garçons. Le maire félicitait. L’instituteur retournait chercher son appareil photo. Les gendarmes faisaient venir une voiture fourgon. Le soir tombait. Il fallait rentrer chez la grand’mère.

Epilogue N° 2

Gueursouille suivit le cortège jusqu’au bourg de Saint Marcel, accepta les félicitations du maire et l’invitation de la gendarmerie à venir témoigner, puis reprenant son chemin de liberté, il se chercha un abri pour la nuit.

Epilogue N° 3

Au passage à Sérent, le curé doyen et ses deux neveux furent informés de la situation. Ces derniers regrettaient de ne pas avoir été présents lors du dénouement de l’affaire. N’ayant pas été mis dans la confidence de l’enquête, ils ne soupçonnaient pas non plus qu’il dût y avoir un dénouement. Il n’est pas sûr, qu’à la réflexion, ils n’aient pas ressenti un peu d’amertume… Aussi Julien et Clément leur expliquèrent, en aparté, que, pour sa réussite, l’enquête devait rester discrète, et que c’est bien grâce à leur participation que tout s’était bien passé.

Epilogue N° 4

Le soir chez la grand’mère, Louis laissa aux enfants le soin de raconter. L’oncle fut ainsi conforté dans la réserve qu’il avait manifesté à l’encontre du maquignon devenu riche. Pour lui il était certain que l’enquête montrerait qu’il avait eut bien d’autres comportements fourbes.

Epilogue N° 5

Au programme du lendemain, départ pour Timadeuc. Quarante huit kilomètres, avec arrêt à Josselin pour la visite du château des Ducs.

Vers huit heures, les trois détectives, munis de solides casse-croûte faisaient leurs adieux puis redescendaient le chemin ombragé par des pins que le grand père avait plantés au début du siècle. Au bas de la butte, ils empruntaient la nationale 166 jusqu’au bourg et enfin la départementale 161, vers Lizio.

Après cette intense période d’enquête, le temps de la retraite était venu. Excellente manière, n’est-il pas, de conjuguer les plaisirs de l’esprit et les aspirations de l’âme.

Il n’est pas nécessaire, ici, de relater outre mesure cette dernière partie du périple des trois pèlerins à vélo puisque, tels les desseins de Dieu, les profondeurs de l’âme restent insondables.

Et cependant, le commerce des moines reclus en leur enceinte, élevant jour et nuit vers le ciel leurs prières, ne laissent pas d’interpeller les hommes entortillés dans leurs préoccupations quotidiennes.

Epilogue N° 6

Au retour de la trappe, visite comme convenu au curé philosophe traducteur musicien de Carentoir. Il remit aux enfants la dernière mouture de son "Asperges me" en français.

Une fois rentré au pays, l’information sur la réussite de l’enquête fit le tour du bourg en un instant puis bientôt de la commune.

Louis assura la communication officielle tandis que Julien et Clément tentaient de réfréner les ardeurs de leur chien qui voulait à tous prix les emmener sur le sentier de la guerre.